Le coup d’État qui n’a jamais eu lieu
Quand l’armée est agitée et méfiante,
les troubles proviennent inévitablement d’autres princes féodaux.
— Sun Tzu, VIe siècle av. J.-C.
L’arrestation, fin janvier, du général Zhang Youxia, vice‑président de la Commission militaire centrale chinoise, a nourri des rumeurs de coup d’État, des sources des médias occidentaux marginaux en ligne montrant des vidéos truquées par IA de chars prétendument situés dans les faubourgs de Pékin, et certains allant même jusqu’à évoquer des coups de feu autour de la résidence du général Zhang. Partout où les systèmes politiques restent enveloppés de secret et d’opacité, les théories complotistes prolifèrent. La culture politique fermée de la Chine, en particulier, nourrit les théoriciens du complot, tant au niveau national qu’international.
Démystifier les mythes : comprendre les dynamiques du pouvoir au sein du Parti communiste chinois
Le commentaire occidental traditionnel a été quelque peu restreint, mais il continue d’alimenter le récit selon lequel le président chinois Xi Jinping serait sous la pression de factions au sein du Parti, et que l’arrestation du général Zhang serait un exemple de la lutte de Xi pour maintenir le pouvoir présidentiel par un contrôle précaire de l’armée. Des journaux américains de renom ont affirmé que Zhang était corrompu, vendant des commissions d’officiers et même divulguant des secrets nucléaires au Pentagone.
Aucun étranger ne peut réellement savoir ce qui se joue dans les méandres du pouvoir au sein du Parti communiste chinois (le Parti), et encore moins au sein de l’armée, mais les causes de la disparition du général Zhang tiennent probablement davantage à des divergences stratégiques et tactiques avec le président Xi, et à sa détermination à poursuivre sa propre ligne, soutenu par un certain nombre d’autres hauts commandants. Cela représentait une faction ou, tout au moins, les germes d’une. Le fait que Xi ait agi contre une figure aussi influente que Zhang aussi rapidement et sans que Pékin ne voie déferler les chars dans les rues démontre son pouvoir, et non sa vulnérabilité.
Il existe une Chine de réalité commune et une Chine de l’imagination étrangère. Dans cette dernière, l’économie est sans cesse au bord de l’effondrement et le gouvernement, dirigé par des communistes récalcitrants, est enfermé dans des conflits de factions. En réalité, si le changement social au fil des décennies a été radical, l’expérience quotidienne de la vie civile et publique est largement stable et prévisible. Le Parti et le gouvernement sont plus forts et mieux intégrés à la société qu’à n’importe quel moment de l’histoire moderne de la Chine, et l’Armée populaire de Libération (APL) est plus obéissante au Parti que jamais, même plus qu’elle ne l’était sous Mao Zedong.
Transformer l’APL : défis, réformes et ambitions stratégiques
En 2013, un an après son arrivée au pouvoir, Xi annonça une série de réformes militaires. L’ancien dirigeant chinois Deng Xiaoping avait aussi impulsé des réformes militaires dans les années 1980, à une époque où les unités de l’aviation practiquaient encore des vols en formation avec de petits modèles d’avions Mig dans leurs gants, se déplaçant à l’unisson autour des terrains de basket. L’armée chinoise avait parcouru un long chemin depuis l’armée post‑révolutionnaire et post‑Guerre de Corée, mais restait en retard, menant des exercices largement performatifs. La rivalité entre les différentes branches des forces armées était endémique et la corruption était omniprésente. Des commissions étaient échangées largement, impactant les avancements même pour les rangs les plus bas et perturbant les principes méritocratiques sur lesquels reposait l’APL. En 2013, l’APL fonctionnait encore largement comme une gigantesque entreprise publique inefficace, avec davantage de soldats mobilisés pour fournir nourriture, uniformes et matériel que pour combattre sur le terrain.
La dernière grande action militaire de la Chine remonte à une incursion limitée dans les provinces frontalières du Vietnam en 1979, au cours de laquelle les deux camps ont subi des pertes importantes et où chacun prétendit la victoire. Les forces américaines et indiennes, elles, ont combattu à plusieurs reprises, ce qui a permis de forger un corps d’officiers expérimenté et une maîtrise du déploiement d’armes modernes. La réforme continue de l’APL s’est nourrie de l’observation étroite des conflits récents, notamment la guerre Russie–Ukraine, mais l’APL moderne n’a pas encore été mise à l’épreuve sur un champ de bataille réel.
Pourtant, il serait erroné de croire que les soldats chinois manquent des compétences logistiques nécessaires au combat, car l’APL est fréquemment déployée pour des secours en cas de catastrophe et a constamment relevé des défis pratiques et de leadership, tout en gagnant le respect largement répandu du peuple.
Les changements proposés par le président Xi pour l’APL paraissent raisonnables : former de petites brigades flexibles capables de répondre rapidement à une crise et de déployer des capacités de missiles mobiles. Il a élargi le corps des Marines à plus de 50 000 soldats pour soutenir une capacité navale chinoise accrue, essentiellement défensive, et a lourdement investi dans le développement de drones et de sous‑marins autonomes. Comme le démontrent les conflits en Ukraine et en Russie, les drones sont devenus un facteur clé des combats, et la Chine dispose déjà de la capacité de déployer des essaims de drones massifs et inégalés.
Il est notable que le général Zhang était le dernier grand commandant militaire encore en poste bénéficiant d’une expérience réelle de terrain, acquise lors de la guerre de 1979. Son éviction semble contredire les prédictions occidentales selon lesquelles Xi préparerait une invasion de Taïwan l’année prochaine. Après une série de purges, la Commission militaire centrale, présidée par Xi, ne compte plus que deux des sept membres prévus. Si, comme il le souhaite, Xi envisage un quatrième mandat, il devra mettre en place un plan de succession politique et nommer la prochaine génération de dirigeants militaires pour combler les postes vacants créés par ses purges.
Repenser les stratégies occidentales : une approche diplomatique face à l’évolution militaire de la Chine
Le sentiment d’exceptionnalisme de l’Occident et son manque d’humilité font que ses décideurs et commentateurs manquent souvent d’apprécier le caractère expérimental de l’évolution politique et industrielle de la Chine et l’ampleur du développement dans toutes les sphères de la société chinoise. L’armée chinoise n’échappe pas à cette règle. Les États‑Unis et leurs alliés devront faire mieux que de s’appuyer sur une science‑fiction médiocre incarnée par AUKUS, ou sur la chimère que constitue le Quad pour contrebalancer la Chine. Ils gagneraient à réviser leur approche conventionnelle consistant à organiser des exercices militaires annuels dans les eaux souveraines chinoises, qui ne sont que bruit et fureur, et nuisent à la confiance diplomatique et aux relations commerciales.
Il est peu probable que n’importe quel pouvoir puisse empêcher la Chine de continuer à développer une puissance militaire conforme à son ampleur démographique, géographique et économique. Mais les actions des États‑Unis et de leurs alliés peuvent et influenceront la perception chinoise de la menace stratégique et militaire. Contrairement aux États‑Unis, la Chine peut rappeler son historique consistant à éviter le déploiement militaire en dehors de ses frontières (à l’exception des missions de maintien de la paix) depuis presque 50 ans, et il est peu probable qu’elle dédaigne ce dossier sans raison.
[Mahon Chine a publié pour la première fois cet article sous forme de rapport économique.]
[Kaitlyn Diana a édité cet article.
