Au cours des dernières semaines, le programme Repas Nutritifs Gratuits (MBG), initiative nationale d’aide alimentaire scolaire qui offre des repas gratuits aux enfants en âge scolaire, a été soumis à une vive vigilance publique, avec de nombreuses critiques concernant la qualité modeste des repas, des signaux croissants de fraude et des cas d’intoxication alimentaire. Le gouvernement indonésien semble s’employer sans relâche à contenir la colère publique, y compris par des messages malavisés comme la promesse de Badan Gizi Nasional d’un versement de 5 millions de roupies indonésiennes pour du contenu viral « positif » sur le programme MBG, puis écartée comme une plaisanterie, mais largement perçue comme une bourde qui a alimenté une contestation encore plus forte.
Ce qui frappe, c’est qu’au milieu de ce chaos, le Règlement présidentiel encadrant le programme n’a été publié que le 17 novembre, soit près d’un an après que le MBG ait déjà été mis en œuvre. Pourtant, malgré ces questions criantes, le gouvernement a à plusieurs reprises présenté MBG comme une « solution miracle » pour lutter contre la malnutrition, renforcer la sécurité alimentaire et stimuler l’économie locale. Mais il existe un élément crucial qui reste en jeu et qui pourrait déterminer si cette « solution miracle » atteint vraiment son objectif: le rôle des jeunes femmes dans le système agroalimentaire indonésien. Il faut amplifier les voix des femmes paysannes, d’autant plus à la lumière de l’élan suscité par le lancement de la Journée internationale des femmes paysannes 2026, mis en relief dans le rapport du Forum mondial de l’alimentation.
Oubliées et sous-représentées, les femmes dans l’agriculture
Le rôle des femmes dans le système agroalimentaire est intimement lié aux enjeux de nutrition et de sécurité alimentaire. Les femmes contribuent entre 60 et 80 % de la production alimentaire totale dans les pays en développement, non seulement par la culture et l’élevage, mais aussi en veillant à ce que les familles et les communautés aient un accès suffisant à l’alimentation. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en 2023, les femmes représentaient environ la moitié de la main-d’œuvre agricole en Asie du Sud-Est. Pourtant, malgré cette contribution, leur rôle est souvent marginalisé, enfermé dans des emplois informels, irréguliers, à temps partiel, peu qualifiés et intensifs en travail.
Pour les jeunes, la situation est encore plus pressante. Soixante-cinq pour cent des jeunes mondialement vivent dans des pays à faible ou moyenne inférieure de revenus où les systèmes agroalimentaires sont centraux pour les moyens de subsistance. L’inclusion des jeunes, et en particulier des jeunes femmes, peut générer un impact d’un billion-dollar sur l’économie mondiale. Selon l’Agence centrale statistique indonésienne (BPS), en 2025, l’agriculture employait 28,5 % de la main-d’œuvre nationale, soit plus que dans tous les autres secteurs, y compris le commerce et l’industrie. Pourtant, une grande partie de cette main-d’œuvre reste informelle, avec 87,3 % des travailleurs agricoles classés comme informels en 2024. Toutefois, ce chiffre pourrait être bien plus élevé si l’on prenait en compte les contributions informelles, non rémunérées ou non enregistrées.
La présence des femmes dans le système agroalimentaire (SAF) suscite naturellement l’attente qu’elles bénéficient du programme MBG, notamment compte tenu de l’engagement affiché par le programme à impliquer les agriculteurs locaux, les petits commerces et les acteurs de l’écosystème économique local. Or ces partenariats sont essentiellement contrôlés par de grands vendeurs, au détriment des petits exploitants, et notamment des femmes paysannes. L’Indonésie compte 14,8 millions de femmes agricoles, la plupart travaillant comme main-d’œuvre occasionnelle ou comme travailleuses familiales non rémunérées dans les domaines du riz, du bétail et de la maraîchage. Il n’est donc pas surprenant que ce groupe n’en retire que peu, voire pas, de gains du MBG.
Pourquoi l’Indonésie a-t-elle besoin de politiques sensibles au genre ?
Les femmes présentes à travers les générations dans le SAF affrontent des défis distincts et persistants qui exigent des approches et des politiques sur mesure. Les jeunes femmes font face à des obstacles structurels et culturels pour entrer et maintenir leurs moyens de subsistance dans l’agriculture. L’accès à la terre et au crédit reste fortement biaisé en faveur des hommes, tandis que les mécanismes d’héritage désavantagent souvent les filles. Les normes sociales exigent que les femmes priorisent les responsabilités domestiques et de soins non rémunérées, ce qui réduit le temps et l’énergie disponibles pour l’entrepreneuriat agricole. Lorsqu’elles entrent dans le système agroalimentaire, elles se retrouvent souvent dans les segments les moins bien rémunérés, tels que l’agriculture de subsistance, le traitement des aliments ou la vente sur les marchés informels.
Si le statu quo persiste sans changement réel, les conséquences s’aggraveront. Malgré la contribution significative de l’agriculture à la main-d’œuvre nationale, peu de jeunes entrent dans ce secteur. En 2023, le nombre d’agriculteurs est passé de 31,7 millions en 2013 à 29,34 millions. Étonnamment, seulement 3 % des diplômés agricoles choisissent de devenir agriculteurs. Or, il n’existe pas de données nationales fiables qui captent spécialement les jeunes femmes dans le SAF, les rendant invisibles dans les statistiques et les débats politiques.
Renforcer les boucles de rétroaction et concevoir des interventions efficaces
Pour que le MBG devienne à la fois efficace et fiscalement responsable, il faut affiner son ciblage. Plutôt que d’appliquer un modèle universel, le MBG devrait privilégier les enfants en âge scolaire résidant dans les zones 3T (des parties de l’Indonésie qui accusent un retard par rapport au reste du pays sur les plans géographique, social, économique et culturel, y compris les régions sous-développées, frontalières et les zones les plus éloignées), présentant des taux de retard de croissance persistants et des communautés vivant dans une extrême pauvreté. Avec un ciblage plus précis, le budget global pourrait être largement réduit, permettant de réorienter les ressources vers le renforcement des systèmes agricoles, en particulier ceux impliquant les femmes.
En Indonésie, le financement de l’agriculture demeure insuffisant et dépourvu d’orientation genrée, comme en témoignent des études montrant que les femmes, et surtout les jeunes femmes paysannes, disposent de bien moins d’accès à la terre (seulement environ 17 % détiennent des droits fonciers sécurisés), au capital, à la formation et au soutien étatique que les hommes, reflétant une négligence systémique de leurs besoins malgré leur participation croissante dans le secteur.
Le dispositif d’incitation de 300 milliards de roupies indonésiennes destiné aux jeunes agriculteurs cultivant de vastes parcelles ne s’attaque pas aux barrières structurelles auxquelles font face les jeunes femmes, dont beaucoup n’ont pas accès à la terre, au crédit et à la propriété formelle nécessaire pour se qualifier. Sans une conception sensible au genre, de telles initiatives risquent d’approfondir les inégalités existantes plutôt que de les atténuer.
De plus, les programmes agricoles restent trop centrés sur la production, passant sous silence les rôles divers que jouent les femmes à travers l’ensemble du SAF, de la transformation et du commerce à la nutrition et à la sécurité alimentaire domestique. Appliqué au budget MBG, le déséquilibre devient encore plus marquant. En 2025, le gouvernement a alloué 71 000 milliards de roupies indonésiennes au MBG, soit plus de 3,5 fois le budget effectif du Ministère de l’Agriculture.
En 2026, l’écart se creuse encore davantage, avec 335 000 milliards de roupies indonésiennes destinées au MBG, soit environ 15 fois les 22,36 000 milliards de roupies allouées à l’agriculture. Cette emprise disproportionnée sur des programmes axés sur la consommation plutôt que sur l’investissement structurel dans l’agriculture risque de fragiliser la résilience du système alimentaire à long terme et continue de marginaliser les contributions des femmes au sein de celui-ci.
Le gouvernement indonésien a besoin d’un ensemble de stratégies pour renforcer l’inclusion des jeunes femmes dans les systèmes agroalimentaires afin qu’elles puissent posséder et investir dans des actifs productifs. Étendre la protection sociale adaptée aux jeunes (en particulier pour les jeunes femmes), notamment pour faire face à des défis tels que les responsabilités non rémunérées de soins, les risques sanitaires et l’insécurité des revenus. Enfin, la mise en œuvre de politiques nutritionnelles ciblées peut renforcer le lien entre les contributions des jeunes femmes à l’agriculture et le bien‑être global de leurs communautés.
[Tara Yarwais a édité ce texte.
