L’appel à une solution à deux États au Yémen n’est pas un appel à la division. C’est plutôt un appel au réalisme, capable de redonner espoir, d’apporter enfin la paix à une terre fracturée et la stabilité à une région volatile. La récente introduction d’une pièce de 50 riyals par les Houthis dans le nord du Yémen est bien plus qu’une simple manœuvre économique : c’est une étape sans équivoque vers une sécession financière totale et la consolidation d’un État de facto.
Elle représente une nouvelle violation de la fragile notion d’unité nationale, alors que les Houthis resserrent leur emprise sur les institutions économiques, étendent leurs cadres juridiques séparés et sapent toute perspective d’une paix unifiée. Loin d’agir comme des partenaires dans la réconciliation, les Houthis sont des belligérants déterminés à cimenter leur État, avec des implications régionales et internationales qui vont bien au-delà des frontières du Yémen.
Les Houthis n’ont pas seulement rejeté tout État méridional futur — ils ont ouvertement déclaré leurs ambitions de gouverner l’ensemble de l’État yéménite. Leur refus d’envisager le fédéralisme ou toute forme de solution à deux États met davantage en danger la paix et la stabilité régionale.
Leur ambition de contrôle total, associée à une idéologie théocratique rigoriste, comparable à celle des Taliban en Afghanistan, ne fera qu’alimenter l’extrémisme et entraîner le Yémen plus profondément dans un conflit sectaire. Nadwa Dawsari, associée chercheuse au Middle East Institute, basé à Washington, avertit : « Les Houthis ne sont pas un simple groupe armé — c’est une milice guidée par une idéologie qui voit le compromis comme une défaite. Leur objectif est la domination totale, pas la paix. »
Des graves violations des droits humains minent les perspectives de paix
Cette posture intransigeante s’accompagne de graves violations des droits humains. Les Houthis ont recruté de manière systématique des milliers d’enfants pour combattre dans leur guerre, les endoctrinant dans une idéologie militante et les envoyant au front. Un rapport du Panel d’experts des Nations Unies de 2022 a documenté près de 1 500 enfants recrutés en une seule année. Human Rights Watch a condamné cette pratique, notant : « Les Houthis ont transformé les écoles en centres de recrutement, privant des garçons de leur enfance et les forçant à combattre dans une guerre qu’ils ni ont ni commencée ni comprise. »
De plus, les Houthis ont ciblé des travailleurs et des institutions humanitaires internationaux. En 2021, 2023, 2024 et au début de cette année, ils ont détenu plusieurs membres du personnel des Nations Unies et d’organisations non gouvernementales (ONG) sous des accusations d’espionnage sans fondement, provoquant une condamnation internationale. Ils n’ont pas encore libéré ces détenus.
Le 2 juin de cette année, le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a appel éà leur « libération immédiate et sans condition », soulignant que ces arrestations mettent en péril les efforts humanitaires vitaux dans un pays où 70 % de la population dépend de l’aide. L’ancien envoyé spécial de l’ONU au Yémen, Martin Griffiths, a qualifié la détention arbitraire des travailleurs humanitaires de « violation flagrante du droit international et une menace directe pour les principes humanitaires ».
Ces violations illustrent pourquoi les Houthis ne peuvent être considérés comme des partenaires de paix légitimes. Leurs ambitions expansionnistes, leurs violations systématiques des droits humains et leur rejet du pluralisme les rendent fondamentalement incompatibles avec un État yéménite démocratique et inclusif.
Un Yémen uni n’est plus un objectif réaliste
Cette réalité dure force la communauté internationale à affronter ce que beaucoup ont longtemps évité: un Yémen uni sous une seule gouvernance centrale n’est plus un objectif tenable. Malheureusement, le gouvernement britannique continue à désigner le Gouvernement internationalement reconnu (GIR) comme la seule institution politique avec laquelle il peut mener ses affaires.
Rêver d’un Yémen uni est une fata morgana (mirage). Une paix durable réside dans l’acceptation des réalités sur le terrain. Plus notable encore, l’existence d’un mouvement méridional fonctionnel et organisé, dirigé par le Conseil de transition du Sud (STC), qui contrôle une part significative du territoire et bénéficie d’un large soutien populaire.
Le STC a démontré des capacités administratives et sécuritaires et a constamment exprimé sa volonté de coopérer au niveau international pour bâtir un État méridional viable. Cependant, l’incapacité d’exporter le pétrole — alors que les Houthis visent les pétroliers quittant les ports du Sud — étouffe le STC.
En mai de cette année, le GIR a annoncé des pertes économiques s’élevant à 7,5 milliards de dollars depuis l’arrêt des exportations de pétrole et de gaz en octobre 2022, en raison des attaques des Houthis visant les installations pétrolières, ce qui a affecté 90 % des exportations et 80 % des recettes budgétaires générales.
Le Représentant permanent du Yémen auprès des Nations Unies, l’Ambassadeur Abdullah Al-Saadi, a imputé aux Houthis l’aggravation de la crise humanitaire et l’effondrement de la monnaie nationale, ce qui a perturbé le paiement des salaires et le financement des services essentiels.
Le Président du STC, Aidarous Al-Zubaidi, a été un fervent défenseur de l’indépendance du Sud sur la scène mondiale. Dans son entretien du 23 juin 2023 au The Guardian, Al-Zubaidi a souligné « le désir profond et durable du peuple sud-yéménite de reprendre sa souveraineté » et a appelé la communauté internationale à reconnaître les réalités irréversibles sur le terrain.
Il s’est plaint que des décennies de négligence et de marginalisation politique ont conduit les habitants du Sud à chercher l’indépendance comme seule voie viable vers la paix et la prospérité. Al-Zubaidi a insisté sur le fait que le Sud ne cherche pas seulement à se séparer, mais à construire un État stable, démocratique et économiquement prospère qui puisse être un partenaire dans la sécurité régionale et internationale.
Les dirigeants du Sud exposent une vision d’indépendance
Pour soutenir cette vision, Nasser Alkubaggi, une figure éminente du STC, a articulé une vision claire et pragmatique d’une solution à deux États. Dans le cadre de discussions avec la Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) — la plus ancienne fondation politique d’Allemagne, qui promeut les idées et les valeurs de la social-démocratie — Alkubaggi a souligné l’importance du développement économique et du renforcement des capacités dans le Sud comme composante essentielle d’une paix durable.
Il soutient que sans autonomiser les institutions du Sud et créer des opportunités économiques, aucune solution politique ne peut réussir. Alkubaggi envisage un État du Sud qui exploite ses ressources abondantes, ses ports stratégiques et sa population entrepreneuriale pour devenir un phare de développement et de stabilité dans la région, servant de contrepoids au tumulte du nord.
Le docteur Abdul Galil Shaif, représentant du STC à Genève et auteur du livre South Yemen: Gateway to the World, étaye dans son ouvrage le cas en faveur de l’autonomie méridionale et d’une indépendance éventuelle. Les recherches détaillées de Shaif mettent en lumière la viabilité politique et économique d’un Yémen du Sud indépendant. Il écrit : « Un État yéménite du Sud pourrait offrir une alternative réelle aux structures passées, corrompues et défaillantes. Il pourrait bâtir un gouvernement compétent et transparent axé sur la stabilité économique et le développement. »
Shaif soutient en outre que Aden, avec le soutien international, pourrait devenir un pôle commercial régional, à l’instar des Émirats arabes unis, en modernisant son infrastructure portuaire et en rétablissant ses partenariats mondiaux.
La réticence internationale bloque la voie de la résolution du conflit
Beaucoup d’analystes estiment que la réticence internationale à reconnaître les aspirations méridionales constitue un obstacle clé pour mettre fin au conflit dévastateur qui a commencé en 2014, lorsque la capitale Sanaa, déjà fragilisée par le soulèvement du Printemps arabe initié en 2011, a été dépassée par les Houthis.
Michael Rubin, senior fellow à l’American Enterprise Institute, met en avant l’importance stratégique de reconnaître les ambitions légitimes du Sud. « Compte tenu de sa longue histoire d’acceptation de la dissolution d’unités malheureuses, le refus actuel des États-Unis de reconnaître le Yémen du Sud est une anomalie », déplore Rubin. Il soutient qu’un État yéménite du Sud servirait de force stabilisatrice — sécurisant les voies maritimes critiques comme Bab el-Mandeb, contrant l’expansion des Houthis et l’influence iranienne, et s’alignant stratégiquement avec les intérêts du Golfe et de l’Occident.
La communauté internationale n’a pas besoin d’accorder immédiatement une reconnaissance diplomatique complète à un État méridional pour qu’il puisse fonctionner efficacement. Des modèles comparables — tels que le Somaliland et le Kurdistan irakien — démontrent qu’une autonomie politique significative et un développement institutionnel peuvent exister sans reconnaissance internationale complète.
Le Somaliland agit avec une quasi-souveraineté depuis 1991, gérant son gouvernement, sa monnaie, ses élections et son système juridique, tout en restant formellement partie intégrante de la Somalie. De même, le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) contrôle ses forces de sécurité et ses relations étrangères dans le cadre fédéral de l’Irak. De tels exemples offrent une voie pragmatique pour le Yémen.
Une souveraineté par étapes, où l’autonomie précède la reconnaissance complète, peut permettre au Sud de construire des institutions, de favoriser la stabilité et d’attirer les investissements, notamment dans les secteurs de la pêche et du tourisme. Cela offre également du temps à la communauté internationale pour s’adapter à la nouvelle réalité d’un État méridional indépendant.
Une solution à deux États comme seul chemin vers la stabilité
À l’opposé, la vision des Houthis menace d’entraîner le Yémen — et la région au sens large — dans un conflit et un chaos plus profonds. Leur rejet pur et simple d’un État du Sud et leurs ambitions expansionnistes, combinés à des violations flagrantes des droits humains, dont le recrutement d’enfants-soldats et la détention de travailleurs humanitaires, aggravent l’instabilité, tout comme leurs attaques continues contre Israël et les navires dans la mer Rouge.
Les enjeux n’ont jamais été aussi élevés. L’avenir du Yémen dépend d’une reconnaissance pragmatique de la réalité à deux États sur le terrain. Ignorer cette réalité ne ferait qu’approfondir la souffrance de millions de personnes, prolonger la guerre et créer un terrain fertile pour l’extrémisme qui met en danger toute la région et au-delà.
Le Yémen ne peut atteindre une paix durable qu’en reconnaissant les aspirations légitimes du Sud, en renforçant ses institutions et en négociant un règlement politique fondé sur une reconnaissance mutuelle. La communauté internationale doit abandonner des politiques dépassées et adopter un nouveau paradigme — celui qui favorise un État méridional viable comme partenaire pour la paix, le développement et la sécurité régionale.
[South24 a publié une première version de cet article.]
[Kaitlyn Diana a édité cet article.]
