Dominique Barthier

Monde

L’ASEAN peut-elle mettre à l’échelle une stratégie de capital humain à la singapourienne ?

L’évolution de Singapour depuis 1965 n’est pas le fruit d’un avantage naturel mais le résultat d’un choix délibéré. Sans pétrole, sans arrière-pays fertile et avec une population de seulement 5,7 millions, les dirigeants de la cité-État ont rapidement compris que sa véritable ressource était son peuple. Cette intuition a réorienté les politiques publiques : investir d’abord dans le capital humain par l’éducation et la santé, puis s’appuyer sur cette base pour dynamiser l’industrialisation, le commerce et la compétitivité mondiale. Le résultat est évident.

Aujourd’hui, Singapour figure parmi les pays les plus performants du monde en matière d’alphabétisation, d’espérance de vie et de productivité, surpassant régulièrement des voisins de l’ASEAN bien plus peuplés. La Banque mondiale le place en tête de l’Indice de capital humain, avec des enfants qui devraient atteindre près de 90 % de leur potentiel productif total, contre 54 % en Indonésie.

L’éducation, pilier de la croissance

Dans les années 1960, Singapour a instauré une éducation universelle et investi massivement dans la formation des enseignants, les infrastructures scolaires et l’élaboration des programmes. L’Institut national de l’éducation avait pour mission de veiller à ce que les enseignants soient non seulement hautement qualifiés mais aussi en permanence requalifiés. Une Loi sur l’instruction obligatoire adoptée en 2000 a renforcé l’accès universel, tandis que les réformes curriculaires ont progressivement déplacé l’enseignement par cœur vers la créativité, la résilience et les compétences socio‑émotionnelles.

En 2022, les élèves singapouriens dominaient les classements mondiaux : 92 % des adolescents de 15 ans atteignaient une maîtrise de base des mathématiques, contre une moyenne OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) de 69 %, et 41 % étaient considérés comme des excellents élèves, contre 9 % dans l’OCDE. En matière de créativité, 60 % des élèves singapouriens atteignaient les deux niveaux les plus élevés de compétence, soit plus du double de la moyenne OCDE.

Ces résultats n’étaient pas réservés à une élite. Même des élèves issus de foyers à faibles revenus dépassaient dans de nombreux pays de l’OCDE leurs pairs plus aisés, preuve que l’équité était intégrée au système.

Des mesures de santé afférentes et à égalité de priorité

Alors que les dépenses totales de santé ne représentent qu’environ 4,5 % du PIB — soit à peine la moitié de la moyenne OCDE — les Singapouriens jouissent d’une des espérances de vie les plus élevées au monde, soit 83,7 ans. La mortalité infantile figure parmi les plus faibles à l’échelle mondiale, avec un taux de survie chez les enfants de 99,7 %. Cette réussite résulte d’un modèle hybride qui mêle épargnes santé obligatoires, assurance catastrophe et subventions ciblées, complété par des campagnes préventives qui encouragent la responsabilité individuelle.

Les taux de tabagisme ont chuté, les maladies chroniques sont gérées avec soin et le retard de croissance — un défi persistant en Indonésie et aux Philippines — a été presque éradiqué. Comme l’a souligné le Programme des Nations Unies pour le développement, la longévité et la productivité sont indissociables : des citoyens en bonne santé soutiennent la dynamique économique et réduisent les charges fiscales.

Le parcours socioéconomique de Singapour met en évidence ces bienfaits dans les domaines de la santé et de l’éducation. La croissance annuelle du PIB a atteint en moyenne 7 % depuis l’indépendance jusqu’à la fin des années 2000, propulsant le pays dans le groupe des revenus élevés. Sa main-d’œuvre est aujourd’hui parmi les plus qualifiées et les plus adaptables au monde.

Les enfants qui entrent à l’école aujourd’hui peuvent espérer près de 14 années d’éducation effective, contre un peu plus de 12 en Indonésie. Ces deux années supplémentaires ne se réduisent pas à des chiffres : elles forment une main-d’œuvre prête à innover, capable de soutenir des industries avancées telles que la fabrication intelligente, les biotechnologies et les services financiers. Selon l’OCDE, une année d’études supplémentaire peut augmenter les gains à vie de jusqu’à 10 %, faisant de l’avantage éducatif de Singapour un atout structurel considérable.

Implications du succès de Singapour

Les implications plus larges pour l’ASEAN — et en particulier pour l’Indonésie — sont profondes. Dans la région, de nombreux États privilégient encore un développement « matériel d’abord » : aéroports, autoroutes et barrages gigantesques comme signes visibles de progrès. Or, sans investissements équivalents dans les salles de classe, les cliniques et la formation, ces infrastructures risquent de devenir vides de sens.

Le score de l’Indonésie à l’Indice du capital humain est de 0,56, ce qui signifie qu’un enfant né aujourd’hui n’atteindra guère la moitié de son potentiel productif, une réalité qui restreint fortement sa trajectoire de croissance à long terme. Même les réformes récentes, telles que Merdeka Belajar (Liberté d’apprendre), bien que louables, restent sous-financées et mal réparties.

Singapour offre à la fois inspiration et prudence. Son modèle ne peut pas être simplement transplanté — son système politique, sa taille et son contexte historique lui sont uniques. Mais les principes voyagent bien : donner la priorité aux personnes, institutionnaliser l’apprentissage continu, intégrer la santé à la politique économique et poursuivre l’équité comme stratégie de croissance.

L’Agenda 2030 des Nations Unies le rappelle explicitement : l’Objectif de développement durable 4 (éducation de qualité) et l’Objectif 3 (bonne santé) ne sont pas des aspirations secondaires mais le socle sur lequel reposent les autres objectifs. Les gouvernements de l’ASEAN qui sous-investissent dans ces domaines exposent leurs populations à l’instabilité, à l’inégalité et à des occasions manquées.

Leçons pour l’ASEAN

La dimension environnementale est elle aussi instructive. Le Plan Vert 2030 de Singapour montre comment le capital humain et la durabilité peuvent être poursuivis de front. L’urbanisme intègre des espaces verts et la sécurité hydrique, tandis que l’expansion des transports publics réduit les émissions. Pour l’ASEAN, l’une des régions les plus vulnérables au changement climatique, ce lien est crucial. Les gains en santé et en éducation ne sont pas durables si les citoyens font face à une pollution atmosphérique croissante, à l’insécurité alimentaire ou à des déplacements dus à la montée des eaux. Investir dans la résilience climatique fait partie d’investir dans les gens.

Pour l’Indonésie, le Vietnam et les Philippines, la leçon est d’une urgence manifeste. Sans orientations politiques centrées sur l’humain, leur dividende démographique pourrait se transformer en fardeau démographique. Une jeunesse croissante, si elle est mal éduquée et mal employée, risque d’alimenter les tensions plutôt que la croissance.

L’Organisation internationale du Travail estime que 23 % des jeunes en Asie du Sud-Est ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation — un chiffre qui tranche fortement par rapport à la participation quasi universelle de Singapour à une forme d’apprentissage tout au long de la vie.

La réussite de Singapour n’est pas sans défaut. Des questions demeurent sur les libertés politiques et l’inégalité. Pourtant, son modèle axé sur le capital humain est devenu une référence dans les politiques de développement : une croissance durable ne vient pas d’installations en acier, mais d’une population capable d’innover, de s’adapter et de prospérer. Le défi pour l’ASEAN est de traduire cette sagesse en action.

Le message est clair. L’ASEAN n’a pas besoin d’imiter Singapour, mais il ne peut ignorer la leçon. Le capital humain n’est pas un luxe ; il est le moteur de la résilience, de l’équité et de la prospérité à long terme. Comme le montre l’expérience de Singapour, l’infrastructure la plus précieuse d’un pays n’est pas sa tour la plus haute ni son plus grand barrage — c’est l’esprit d’un enfant qui peut lire, la santé d’un travailleur qui peut endurer et la créativité d’un citoyen qui peut diriger. Pour l’avenir de l’ASEAN, investir dans les gens n’est pas seulement une politique intelligente ; c’est la seule voie à suivre.

[Natalie Sorlie a édité cet article.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.