Ces derniers mois, l’administration Trump a intensifié une campagne de longue date contre le gouvernement et le peuple vénézuéliens. Les menaces renouvelées et intensifiées de changement de régime, justifiées par des accusations fausses ou amplifiées selon lesquelles Nicolás Maduro, le président du Venezuela, dirigerait un narco-terrorisme contre les États-Unis, servent de prétexte commode à une intervention plus profonde et plus directe.
Une récente série d’exécutions extrajudiciaires en mer, la directive donnée à la CIA pour lancer des opérations clandestines au Venezuela, la montée des troupes américaines dans les Caraïbes, la réouverture d’une base navale longtemps fermée à Porto Rico et le déploiement du porte-avions USS Gerald Ford dans la région constituent des développements marquants, certes, mais pas surprenants. Ils ne représentent guère plus que la dernière expression d’un projet idéologique par lequel Washington cherche depuis longtemps à façonner l’hémisphère afin d’ancrer encore davantage son pouvoir et de protéger les profits des multinationales occidentales.
Ce projet formel remonte au moins à la Doctrine Monroe de 1823, lorsque les États‑Unis s’étaient unilatéralement approprié l’Amérique latine comme sphère d’influence exclusive. Sa résurgence actuelle est incontestable et dangereusement nette. Comme l’a déclaré le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, en résonance avec le langage de cette politique vieille de deux siècles, « L’hémisphère occidental est le quartier des États‑Unis, et nous le protégerons ».
Les résultats de cette doctrine ont été clairs depuis longtemps: d’immenses profits pour les quelques-uns et violence, bouleversements politiques, désorganisation sociale et dévastation économique pour la majorité. Alors que les ambitions impérialistes de Washington dans l’hémisphère ont longtemps été confrontées par des mouvements remettant en cause sa domination, ces mouvements ont été réduits, à de nombreuses reprises, à la position subordonnée qui leur est assignée dans un ordre capitaliste mondial conçu pour favoriser les profits des grandes multinationales, et non pour répondre à l’idée trop souvent vendue d’un « bon voisin ».
Il n’est pas inutile de rappeler que, vers le milieu des années 1970, l’Amérique latine avait été transformée en un hémisphère dominé par des régimes autoritaires de droite soutenus par les États‑Unis. Des régions entières comme le Cone Sud devinrent des laboratoires de répression, alors que l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, le Paraguay et l’Uruguay formaient un bloc militaire coordonné. Avec le soutien direct de Washington, ces régimes supervisèrent ce qui fut connu comme l’Opération Condor, établissant un réseau transnational de terreur d’État. Ses conséquences furent catastrophiques: 50 000 morts, des dizaines de milliers « portés disparu » et des centaines de milliers torturés et emprisonnés pour le prétendu crime de nourrir des sympathies de gauche réelles ou perçues.
L’essor du Plattismo à Cuba
Cuba a longtemps été le joyau de l’imagination impériale de Washington. Dès 1823, les élites politiques américaines considéraient déjà l’île comme essentielle à l’avenir des États‑Unis. Le président John Quincy Adams, par exemple, décrivait Cuba, alors colonie espagnole, comme « indispensable » aux « intérêts politiques et commerciaux » du pays. Il notait avec une certaine ominosité que, si l’île était « arrachée de force à son lien inapproprié avec l’Espagne et incapable de se soutenir elle-même », elle pourrait « dériver uniquement vers l’Union nord-américaine ». Thomas Jefferson estimait lui aussi que la possession de Cuba était « exactement ce qui manque pour parachever notre puissance en tant que nation ». Dans cet esprit, au cours des années 1840 et 1850, les présidents James K. Polk et Franklin Pierce cherchèrent à acheter Cuba à l’Espagne, des ouvertures qui furent à de nombreuses reprises rejetées.
Ces efforts s’inscrivaient dans une période d’expansionnisme territorial rapide des États‑Unis, marquant l’époque où Washington considérait la conquête continentale comme un « destin providentiel » et une nécessité politique et économique. Lorsque des mécanismes apparemment légaux comme l’achat de terres pouvaient être invoqués, ils furent adoptés. Lorsque la force militaire offrait une voie plus rapide vers l’acquisition territoriale, comme lors de la guerre d’agression qui déposséda le Mexique de la moitié de son territoire et plaça ce qui allait devenir le Sud‑Ouest américain sous contrôle américain en 1848, elle fut entreprise sans hésitation.
L’occasion de réaliser ces ambitions de longue date à Cuba et d’inaugurer les États‑Unis comme un empire outre‑mer arriva avec la guerre hispano‑américaine de 1898. Dans ce conflit, Washington intervint dans des soulèvements anticolonialistes allant de Porto Rico aux Philippines, non pas pour promouvoir une véritable libération mais pour s’assurer que toute indépendance ultérieure serait subordonnée aux intérêts stratégiques et économiques des États‑Unis. Ce qui émergea fut un ordre politique délibérément conçu pour maintenir Cuba fermement attachée aux priorités et au pouvoir des États‑Unis.
Dans les faits, Cuba sortit de la guerre en tant que protectorat dépendant, et non comme une nation souveraine. Ce modèle fut rapidement codifié pour l’ensemble de l’hémisphère avec la Corollaire Roosevelt à la Doctrine Monroe, émise en 1904, qui accordait aux États‑Unis un mandat auto‑attribué pour “policer” la région afin de maintenir “l’ordre”.
À Cuba, cet arrangement servit les intérêts de Washington pendant des décennies. En 1959, à la veille de la Révolution cubaine, les sociétés américaines contrôlaient 90 % du commerce de l’île, 90 % des services publics, 75 % des terres arables et 40 % de l’industrie sucrière. Pendant ce temps, la grande majorité des Cubains restait sans terre, privée de droits et plongée dans la pauvreté.
En générant une inégalité effarante, l’impérialisme de Washington rendit Cuba prête à la révolution. En 1959, après des années d’exil, Fidel Castro revint sur l’île avec un soutien largement populaire, après avoir lancé une lutte armée suite à l’annulation, par le dirigeant cubain soutenu par Washington, Batista, des élections de 1952. Plutôt que d’affronter les politiques qui avaient produit la révolution, les responsables américains cherchèrent à faire de Castro un exemple, menant une campagne obsédante pour saper son gouvernement révolutionnaire et punir la population dont le soutien avait rendu possible son ascension.
Washington poursuivit tout, des invasions mal conçues aux assassinats et des complots qui, en octobre 1962, portèrent le monde au bord d’un holocauste nucléaire. Il imposa également un blocus économique puni visant à étouffer l’économie insulaire, à faire échouer le socialisme et à dissuader d’autres nations de défier l’hégémonie américaine. Ces efforts fermèrent la porte à toute possibilité d’un engagement constructif, que Castro avait initialement laissé entrevoir comme envisageable, poussant Cuba résolument dans l’orbite soviétique et créant le résultat même que Washington prétendait vouloir éviter.
La chute du Guatemala
Castro n’est pas revenu sur Cuba seul. Il est arrivé aux côtés de l’Argentin Ernesto « Che » Guevara, qui allait devenir une figure centrale de l’idéologie de la révolution, apportant avec lui un engagement à construire un mouvement anti‑impérialiste mondial. Ils se rencontrèrent pour la première fois en 1955 à Mexico, où Castro préparait son organisation en exil, et Guevara s’était réinstallé après avoir exercé comme médecin au Guatemala, un pays qu’il avait rejoint pour soutenir le printemps démocratique du président Jacobo Árbenz.
L’expérience démocratique guatémaltèque fut brutalement et violemment éteinte en 1954, lorsqu’un coup d’État soutenu par les États‑Unis renversa Árbenz. De cette expérience, Guevara retint une leçon indélébile sur l’emprise du pouvoir américain et sur la volonté de Washington d’employer la force pour défendre les intérêts des entreprises, ainsi que sur les conséquences profondément antidémocratiques et déstabilisantes de l’intervention américaine à travers l’hémisphère.
Ce coup au Guatemala fut mené au service du véritable centre de pouvoir du pays, la United Fruit Company, basée à Boston. Fondée en 1899, United Fruit assembla son emprise sur le Guatemala via une série d’accords commerciaux préférentiels, alors que des dictateurs successifs cédèrent d’immenses parcelles de terrain et des infrastructures critiques à la société en échange d’enrichissement personnel. Le Guatemala fut ainsi transformé en l’archétype de la « république bananière ».
United Fruit finit par dominer les secteurs agricoles et industriels du Guatemala, devenant l’une des corporations les plus rentables du monde. Elle obtint des retours extraordinaires grâce à son pouvoir de monopole, à la suppression des salaires et à la criminalisation de l’organisation du travail. Son influence s’étendit jusqu’aux plus hauts niveaux de Washington. Le secrétaire d’État John Foster Dulles avait représenté United Fruit en tant que partenaire principal au cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell, et son frère, Allen Dulles, alors directeur de la CIA, avait déjà siégé au conseil d’administration de cette entreprise.
Árbenz considérait United Fruit non seulement comme une menace pour la souveraineté du Guatemala mais aussi comme un moteur d’injustice. Dans un pays où 2 % des propriétaires détenaient 72 % de toutes les terres arables (dont plus de la moitié contrôlée par United Fruit), bien souvent laissées en jachère délibérément, il cherchait à défier un système qui refusait à des millions de paysans l’accès à la terre sur laquelle reposait leur subsistance. Son programme de réforme agraire ne s’appliquait qu’aux terres in cultivées. Le gouvernement proposait d’acheter les terrains vacants à leur valeur fiscale déclarée (basée sur les évaluations de l’entreprise). Or, comme United Fruit avait systématiquement sous‑évalué ses vastes terrains pour échapper à l’impôt, l’entreprise refusa.
Les politiques d’Arbenz, motivées par le fait qu’il était un nationaliste (et non un communiste), visaient à démanteler l’emprise impériale sur le Guatemala. Son objectif était, comme il le disait, de « transformer le Guatemala d’un pays bound by a predominantly feudal economy into a modern capitalist state, and to make this transformation in a way that will raise the standard of living of the great mass of our people to the highest level. » Cette formulation indexe l’idée que la reforme visait à améliorer les conditions de vie générales. Or, dans le climat idéologique des premières années de la Guerre froide, de telles réformes de type New Deal furent présentées par Washington comme une preuve indiscutable qu’un « point d’appui soviétique » était en train de s’établir en Amérique centrale.
En 1954, les responsables américains soutinrent qu’ils n’avaient « d’autre choix » que d’intervenir pour empêcher le pays de « tomber » au communisme. Le coup qui s’ensuivit s’appuya sur une campagne de propagande orchestrée, le financement d’une armée mercenaire et les bombardements aériens de Guatemala City. La pression combinée de tout cela força Árbenz à démissionner. Dans son dernier discours, il dénonça les attaques « comme un acte de vengeance de la United Fruit Company » et quitta le pouvoir en espérant—en vain—que son départ pourrait préserver ses réformes.
Le pouvoir serait rapidement transféré au régime militaire de Carlos Castillo Armas, tandis que le président américain Dwight D. Eisenhower proclamait triomphalement que « le peuple du Guatemala, dans un effort magnifique, s’est libéré des chaînes de la direction communiste internationale ». En réalité, United Fruit avait accru son influence, et le pays sombra dans des décennies de terreur d’État. La guerre civile qui suivit fit plus de 200 000 morts, y compris une campagne genocidaire contre le peuple Ixil Maya, menée avec le soutien direct des États‑Unis.
L’écrasement du socialisme chilien
Si le Guatemala a dévoilé la volonté de Washington de détruire une démocratie sociale modeste au nom du communisme et de la défense du pouvoir des entreprises, le Chili a démontré la maturation violente et sans remords de l’interventionnisme de la guerre froide dans toute sa splendeur. Lorsque le médecin socialiste Salvador Allende fut élu président en 1970 lors d’une élection démocratique, Washington entra immédiatement en mode belliciste, lançant une campagne clandestine et soutenue visant à étrangl er son gouvernement avant qu’il ne puisse réussir.
Allende cherchait à étendre le bien-être social et à démocratiser l’économie. Son programme prévoyait la nationalisation des industries stratégiques, l’expansion des soins de santé et de l’éducation, le renforcement du syndicalisme et le démantèlement des grandes propriétés foncières monopolistiques. Ces initiatives recevaient le soutien d’une alliance large et multipartite, issue des paysans chiliens comme des travailleurs et de la classe moyenne. Surtout, l’agenda d’Allende visait à reprendre les richesses minières du pays au profite des capitaux étrangers, en particulier le géant du cuivre Anaconda, dont les profits prodigieux ne profitaient que très peu à la population chilienne.
Le président Richard Nixon et le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger jugèrent cela intolérable et virent rapidement Allende non pas seulement comme un symbole mais comme une menace réelle pour le pouvoir américain dans la région. Après tout, un État socialiste réussi par le vote risquait de démontrer qu’une autre voie politique et économique était possible.
Ce qui s’ensuivit fut une campagne coordonnée de destabilisation économique, sociale et politique. La CIA versa des millions aux partis d’opposition chilienne, à des associations d’affaires et à des organes de presse. Elle finança des grèves et des perturbations destinées à créer et à instrumentaliser la raréfaction des ressources, pour (selon les mots de Nixon) « faire rugir l’économie » et éroder la confiance dans le gouvernement de la Popular Unity. Les responsables américains cultivèrent également des liens avec des factions réactionnaires de l’armée chilienne, encourageant des complots de coup d’État et apportant finalement leur soutien direct au renversement d’Allende le 11 septembre 1973.
Ce qui émergea fut l’une des dictatures les plus sanglantes de l’hémisphère au XXe siècle. Le régime du général Augusto Pinochet mena une répression généralisée, des disparitions et des exécutions extrajudiciaires, tandis que des économistes formés aux États‑Unis appliquaient des politiques néolibérales radicales (des politiques proches de celles échouées aujourd’hui par Javier Milei en Argentine avec l’aide d’un plan de sauvetage du président américain Donald Trump) qui démantèlèrent les protections sociales et ouvrirent l’économie chilienne au capital étranger.
Laissons le Venezuela tranquille
À chaque fois que les États‑Unis interviennent en Amérique latine, faisant des dizaines de milliers de morts et plongeant des sociétés entières dans la déstabilisation, ce n’est jamais le communisme qu’ils craignent réellement. Ce qui effraquait les décideurs et les intérêts qu’ils servaient, c’était la perspective que des nations de l’hémisphère puissent échapper à l’architecture économique qui sous-tend l’hégémonie des États‑Unis.
Lorsque Hugo Chávez acheva la nationalisation du secteur pétrolier vénézuélien en 2007, il suivit une trajectoire longue et périlleuse déjà tracée par des dirigeants régionaux osant défier le pouvoir américain. Ce faisant, ils commirent ce que Washington considérait comme le « péché cardinal » d’affirmer le contrôle souverain des ressources nationales dans un hémisphère qu’il avait longtemps traité comme sa réserve stratégique. Ces dirigeants démontrèrent, même brièvement, qu’il était possible de se dresser contre les États‑Unis, mais que pareil défi serait inévitablement affronté par une force écrasante.
Des pouvoirs indépendants dans cet hémisphère qui suivent leur propre trajectoire représentaient la menace que Washington et Wall Street n’auraient jamais pu tolérer. C’est la même raison pour laquelle les États‑Unis se dirigent à nouveau vers un conflit ouvert avec le Venezuela. Emprunter une telle voie reviendrait, bien entendu, à réenclencher certains des chapitres les plus catastrophiques de la politique étrangère américaine. La leçon de ces aventures impérialistes en Amérique latine est sans équivoque: lorsque Washington interfère dans d’autres pays, le résultat n’est jamais la stabilité ou la démocratie mais leur négation absolue.
[TomDispatch first published this piece.]
[Kaitlyn Diana edited this piece.]
