Une législation ambiguë : un outil de division et de diversion
Lorsque la loi sur la protection de l’enfance a été adoptée en 2021, beaucoup se sont interrogés sur ses véritables objectifs : le gouvernement hongrois avait-il réellement l’intention de faire appliquer cette loi ou s’agissait-il simplement d’un stratagème calculé pour diviser l’opinion publique ?
Ainsi, si l’on accepte l’explication officielle selon laquelle cette loi vise à protéger les enfants, son application incohérente révèle une hypocrisie flagrante de la part du Fidesz. Il ne s’agit pas d’un acte dicté par une rigueur idéologique, mais plutôt d’un opportunisme politique. Pendant que les militants, créateurs et distributeurs hongrois tentent d’interpréter la législation, le gouvernement, lui, profite des opportunités qu’une situation si floue offre pour renforcer son contrôle.
Comme prévu, le gouvernement Fidesz exploite cette législation et les voix réactionnaires qu’elle suscite pour légitimer sa lutte symbolique contre ce qu’il présente comme une tentative de l’Union européenne de saper la souveraineté hongroise et d’éroder l’identité culturelle nationale.
Pour l’exécutif hongrois, créer un climat d’incertitude suffit à instaurer une fracture au sein de la société, en alimentant une idéologie gender-phobe, tout en diabolisant et en éloignant davantage les organisations LGBTQ+ ainsi que leurs alliés politiques et sociaux du courant dominant. Qui plus est, cette loi permet à Fidesz de réprimer l’opposition et la intelligentsia libérale qui soutiennent les causes LGBTQI+.
Ce souci constant de faire de cette question un enjeu de la scène politique contribue à faire passer ceux qui défendent les droits des minorités sexuelles pour des acteurs anti-nationaux, prétendument déterminés à détruire la souveraineté hongroise, voire à commettre une forme de quasi-trahison. Pour que cette stratégie fonctionne, il n’est pas nécessaire d’adopter une législation parfaitement rédigée ni de dépenser énormément d’argent en moyens de contrôle. La simple existence d’un tel projet de loi, mentionné dans certains contextes, suffit à soutenir la posture du gouvernement, quand cela sert ses intérêts.
Bien sûr, ces circonstances ne sont pas isolées : elles s’intègrent dans une propagande agressive, relayée par les médias officiels, qui déshumanise systématiquement les membres de la communauté LGBTQ+ et s’en prend violemment à leurs représentants hongrois. Lorsqu’une occasion se présente, la loi sur la protection de l’enfance est régulièrement adaptée pour justifier une répression immédiate, souvent sur fond d’enjeux politiques quotidiens.
Évolutions récentes et manipulations médiatiques
Une illustration flagrante de cette récupération opportuniste est la réorganisation de la législation dans le contexte médiatique. Par exemple, au début de l’année, la réputation du gouvernement Fidesz a été sérieusement ternie lorsque la présidente Katalin Novák, aussi connue comme l’incarnation de la politique familiale d’Orbán, a été mêlée à un scandale. Pour des raisons encore peu claires, elle a accordé une grâce présidentielle à un homme ayant à plusieurs reprises forcé des enfants à retirer des plaintes pour violences sexuelles contre le directeur d’une maison d’enfants publique.
Suite à ce scandale, qui a entraîné la démission rapide de la présidente et du ministre de la Justice, le gouvernement Fidesz a lancé une série de mesures liées à la réglementation et à la législation. Parmi celles-ci, des nouvelles dispositions ont été introduites pour exclure de toute grâce présidentielle les auteurs ou complices d’abus sexuels sur mineurs. La surveillance des activités des personnels dans les établissements pour enfants sera aussi renforcée. Par ailleurs, les fournisseurs d’accès à Internet devront désormais fournir des outils de filtrage pour bloquer les sites à caractère pornographique, à la demande des parents. Ce filtrage sera basé sur une liste noire actualisée en permanence, élaborée par l’Autorité de régulation médiatique.
De plus, d’autres aspects du cadre législatif ont été modifiés. Par exemple, la responsabilité de juger de l’opportunité de publier certains contenus a été transférée des libraires vers les éditeurs. Ces derniers doivent désormais répondre à des questions telles que : « La représentation ou la promotion de la non-conformité de genre, du changement de sexe ou de l’homosexualité constitue-t-elle un élément essentiel de l’ouvrage ? » Malgré ces modifications, la loi reste aussi complexe et ambiguë qu’elle l’était depuis ses débuts, rendant toute application claire difficile à établir.
Une application inégale et motivée par la crainte
En principe, l’Autorité de régulation médiatique ne supervise pas directement la publicité ou la couverture médiatique en dehors des services de médias résidant en Hongrie. Cependant, elle a été impliquée dans des affaires ayant attiré l’attention du public ou ayant été déclenchées par des signalements des autorités de protection du consommateur. Pourtant, force est de constater que l’application de la loi sur la protection de l’enfance est très incohérente et souvent incomplète.
Par exemple, sur leur site internet, l’Autorité propose un formulaire de signalement anonyme. Entre juin 2021 et fin 2021, 84 notifications y ont été recueillies par la population. Cependant, durant les huit premiers mois de l’année suivante, ce chiffre est tombé à seulement 12 signalements. Selon l’Autorité elle-même, aucune de ces plaintes n’a été suivie d’action concrète. Cette situation peut expliquer la forte baisse du nombre de signalements.
L’efficacité de la législation est aussi considérablement entravée par le contexte juridique, tant national qu’international. En effet, la loi sur les médias ne concerne que les fournisseurs de services de médias opérant en Hongrie, excluant ainsi les plateformes étrangères accessibles dans le pays. En dépit de cela, en 2022, l’Autorité a exprimé son objection à plusieurs géants du streaming tels que Netflix ou Disney+. Ces entreprises ont rejeté ces objections, mais l’Autorité a estimé qu’elles avaient « la responsabilité » de respecter la législation hongroise, même si elles n’y sont pas obligées.
Ce principe s’applique également aux plateformes de réseaux sociaux ou aux sites hébergés en dehors du territoire hongrois, qui peuvent plus facilement diffuser des contenus nuisibles pour les mineurs. Pourtant, le gouvernement et une partie de la presse officieuse ignorent volontairement cette contradiction majeure. Plus encore, ils refusent de promouvoir une meilleure éducation aux médias pour les enfants ou de mettre en place des programmes d’aide destinés aux enseignants ou aux parents pour protéger les jeunes. Au lieu de cela, l’Autorité cible principalement les institutions basées en Hongrie, comme les librairies, musées ou librairies, qui disposent d’audiences clairement identifiées. Jusqu’ici, ces actions ont été lourdement contestées devant les tribunaux.
Les exemples de cette incohérence sont nombreux. Ainsi, Netflix, qui est basé aux Pays-Bas, diffuse librement la série adolescente LGBTQ+ Heartstopper. En juillet 2023, la librairie Líra a été condamnée à une amende de 30 000 euros pour avoir exposé le roman original Heartstopper dans la section jeunesse. La librairie a contesté cette décision en justice, et en février 2024, elle a obtenu gain de cause… en raison d’une erreur de ponctuation dans la loi (bien que le problème ait été découvert en octobre précédent, le gouvernement n’ait pas encore corrigé la faute).
De même, d’autres incohérences existent dans la répression à l’encontre des librairies. Líra a été condamnée à une amende supplémentaire de 12 500 euros pour avoir présenté « Histoires du soir pour filles rebelles », où l’histoire d’une fille transgenre est racontée parmi une centaine de biographies féminines. Cependant, cette condamnation a été annulée en même temps que celle pour Heartstopper. Par ailleurs, une autre librairie s’est vue infliger une amende de seulement 2 500 euros pour la même publication, en février 2024. Aucun argument n’a été avancé concernant la difficulté de recouvrer ces amendes ou leur disparité. La seconde librairie a d’ailleurs indiqué qu’elle envisageait de porter l’affaire devant la justice.
Ces incohérences et cette atmosphère d’incertitude créent une situation où les commerçants, éditeurs et libraries hésitent à diffuser certains titres, de peur de sanctions arbitraires. La loi sur la protection de l’enfance, d’une ambiguïté extrême, pourrait ainsi faire disparaître de la circulation une partie importante de la littérature jeunesse ou LGBTQ+.
De leur côté, les grandes entreprises disposent de stratégies pour faire face à cette réalité incertaine. À la suite d’échanges avec Amnesty International Hongrie, plusieurs multinationales ont indiqué que leurs campagnes de communication, notamment pour la Pride ou des messages liés à la communauté LGBTQ+, sont désormais abandonnées en Hongrie. Elles craignent des amendes pouvant atteindre 1,2 million d’euros. En revanche, certains groupes médiatiques, comme la chaîne RTL, expliquent qu’ils consultent régulièrement l’Autorité avant toute campagne pour éviter d’être sanctionnés.
Une pagaille institutionnelle et culturelle
Cette législation antiféministe et anti-LGBTQ+ a suscité de vives polémiques au sein des institutions nationales et locales. En 2023, le leader du parti d’extrême droite « Mi Hazánk » (“Notre Patrie”), a dénoncé lors d’une exposition de la Photographie de la presse mondiale au Musée National hongrois la présence d’images d’hommes gays âgés vivant en maison de retraite. Il a accusé l’institution nationale de violer la loi sur la protection de l’enfance en promouvant sans restriction la sexualité homosexuelle dans une exposition sans restriction d’âge. Pour répondre à ces accusations, le ministre de la Culture a ordonné au directeur du musée, nommé par Fidesz, de n’autoriser l’accès qu’aux adultes en âge légal.
Mais, comme les musées n’ont pas le pouvoir de demander une pièce d’identité aux visiteurs, László L. Simon a refusé cette demande. Immédiatement, le ministre de la Culture l’a licencié pour « manque de capacité de leadership ». Aucune autre explication n’a été donnée quant au risque que cette exposition pourrait faire courir aux mineurs. Plus important encore, personne n’a abordé le fait que la loi sur la protection de l’enfance ne prévoit pas de disposition spécifique concernant les expositions en musée.
Léonard L. Simon, qui avait voté la loi en 2021 en tant que parlementaire Fidesz, continue encore aujourd’hui de défendre cette législation, en critiquant seulement sa mauvaise application. L’exposition de la Photographie de la presse avait attiré un public record, malgré la controverse.
En parallèle, le Musée d’ethnographie a lui aussi fermé une section de son exposition en raison de photographies de personnes homosexuelles, pour éviter toute répression. La direction n’a pas été poursuivie personnellement dans cette affaire. Mais un militant du Front étudiant uni, qui défend la liberté dans l’art et l’éducation, a été condamné à une amende de 200 euros pour avoir pénétré dans la section fermée. Son recours est actuellement en cours devant la justice.
Le poids de l’incertitude
C’est une réalité inéluctable : cette atmosphère de censure anticipée, qu’elle soit volontaire ou subie, est source d’un stress psychologique majeur pour les artistes, les institutions ou les entreprises concernées. La peur de « faire une erreur » ou d’être poursuivi pour avoir abordé un sujet jugé sensible par la législation ambiguë impose des limites à la liberté d’expression.
Un exemple en est Gideon Horváth, sculpteur de renom, dont l’engagement sur les théories queer, écologique ou historique lui a valu de multiples avertissements officiels depuis 2021. En 2022, le directeur d’un musée municipal autonome de Budapest a tenté de censurer ses textes explicatifs dans une exposition collective.
L’année suivante, dans le cadre de la capitale européenne de la culture Veszprém-Balaton, Horváth a été invité à une résidence artistique. Son projet sur l’écologie queer fut d’abord accepté, mais il a été ensuite soumis à des pressions pour supprimer certains mots, afin de ne pas déplaire au climat politique. Le refus de l’artiste a permis finalement de publier ses textes intacts, sans modification.
Une autre tentative s’est produite en septembre 2023, lors de la Biennale d’art public de la Ville de Budapest. La vice-directrice de la Galerie Deák17, pourtant dépendant de l’administration municipale, a tenté de faire supprimer la description des œuvres de Horváth, en invoquant la loi sur la protection de l’enfance. Après un long débat, l’artiste a pu exhiber ses textes, avec certaines paroles liées à la communauté LGBTQ+ volontairement censurées. Il a ainsi rendu visible, de manière performative, l’impact de la censure. Par ailleurs, une version non censurée de ces textes a été affichée dans un autre espace de la même manifestation.
Plus encore, Horváth a été finaliste d’un prix prestigieux attribué par la Fondation Esterházy. La directrice du Ludwig Museum de Budapest, nommée par Fidesz, siégeant aussi au Conseil d’administration de ce prix, a caviardé le texte accompagnant ses œuvres lors de l’exposition des artistes sélectionnés, en dépit des arguments de l’artiste.
Finalement, Horváth a reçu le prix, mais les organisateurs n’ont pas posé les questions habituelles pour le ramener à la scène. Il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’empêcher l’artiste de prendre la parole. Depuis, le musée a acheté plusieurs œuvres de Horváth, mais la menace de la censure plane toujours.
Sur les réseaux sociaux, Horváth a raconté qu’il subissait non seulement une censure répétée, mais aussi la critique acerbe d’un certain nombre d’anti-establishment qui lui reprochent de légitimer la censure institutionnelle en participant à des expositions officielles. Ces critiques soutiennent qu’il aurait dû tout simplement protester, en boycottant ou en dénonçant publiquement l’oppression.
En réalité, chaque fois qu’il évoque publiquement ses expériences de censure, Horváth met en danger sa carrière et son avenir professionnel. Il n’a jamais reçu le soutien ni de la part d’institutions autonomes ni de professionnels dans le domaine artistique ou politique hongrois.
Les lois sont un outil politique conçu pour servir les intérêts du gouvernement d’Orbán, en divisant la société et en déconcertant le public face aux échecs du Fidesz.
Ce dernier exemple illustre sans doute le poids terrible de la législation floue et de son application incohérente pour les créateurs, ONG, éditeurs ou entreprises. Dès qu’ils envisagent de publier ou d’exposer un contenu même marginalement lié à la thématique LGBTQ+, ils doivent faire face à une incertitude absolue.
Malgré cette politique, il semble que la répression de l’homophobie n’ait pas porté ses fruits. Les chiffres montrent le contraire : selon une enquête IPSOS menée en 2023, le soutien au mariage homosexuel a augmenté en Hongrie, passant de 30 à 47 % en une décennie. La même tendance est observée pour l’adoption par des couples de même sexe, soutenue par 59 % de la population, contre 42 % il y a dix ans. La propagande anti-LGBTQ+ a-t-elle donc échoué ?
