Le New Deal a remodelé les États-Unis. Des programmes gouvernementaux et des réformes d’envergure ont sorti des millions de personnes de la pauvreté et ont porté la société américaine d’une époque de dépression vers une prospérité sans précédent. En 2019, face à la crise climatique et à l’accroissement des inégalités qui frappent les sociétés du monde entier, le Green New Deal ravive cette mission pour le XXIe siècle. Mais le chemin emprunté par le New Deal n’était pas dépourvu de problèmes. Dans cette longue analyse, une sociologue explore certaines des conséquences sociales et environnementales de l’Amérique du New Deal à travers la théorie sociologique d’Allan Schnaiberg. Puisant dans les leçons du XXe siècle, son approche mêle histoire et théorie pour interroger si l’extension de la production d’énergies renouvelables peut constituer seule une solution durable.
Le 7 février 2019, une députée américaine et un sénateur ont déposé une résolution portant sur le Green New Deal, un programme ambitieux visant à répondre aux crises environnementales et sociales par l’investissement dans une infrastructure verte. Il s’agit de relancer l’économie, mais cette fois de manière durable. Depuis lors, le soutien au Green New Deal s’est répandu à travers le monde et est devenu le cadre narratif majeur des solutions progressistes face à la crise climatique. À mesure que les températures mondiales continuent de grimper, le Green New Deal est-il ce que nous attendions tous ?
Remonter à l’Amérique du New Deal nous offre une lentille pour examiner ce que le Green New Deal peut apporter aujourd’hui. La théorie du « tapis roulant de la production » proposée par l’éminent sociologue américain Allan Schnaiberg répondait à la fois aux réussites et aux limites du modèle de croissance américain du XXe siècle. Aujourd’hui, elle sert à comprendre l’interconnexion des crises environnementales et sociales actuelles et rappelle pourquoi les propositions du Green New Deal doivent coexister avec des perspectives de décroissance afin de trouver une solution véritablement soutenable à la crise climatique.
Effondrement écologique dans l’Amérique de la fin du XXe siècle
Le livre The Environment: From Surplus to Scarcity de Schnaiberg, une analyse sociologique de la société industrielle, paru en 1980, s’inscrit dans un contexte où le mouvement environnemental gagne en ampleur, où Rachel Carson publie Printemps silencieux, où les Nations unies réunissent la conférence de Stockholm sur l’environnement humain (1972), et où le recyclage devient de plus en plus courant.
Les recherches de Schnaiberg, associées à cet élévation générale de la conscience écologique, explorent les conséquences sociales des excès écologiques des décennies précédentes. Le Nevada Test Site, vaste paysage montagneux et désertique de 3500 kilomètres carrés, situé à environ 105 kilomètres de Las Vegas, illustre bien ce dommage. Entre 1951 et 1992, le gouvernement américain y a effectué 1021 essais nucléaires, en faisant le « lieu le plus bombardé du monde ». Le choix du site reposait sur le faible nombre d’habitants dans les environs, mais les autorités n’ont pas suffisamment averti les résidents. Nombreux étaient ces « Downwinders », agriculteurs pratiquant l’auto‑subsistance et vivant de viande, légumes et eau locaux, tous exposés à la retombée radioactive des essais. En 1955, la Commission de l’énergie atomique publia une brochure rassurant les habitants: malgré des niveaux de radiations supérieurs à la normale, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Des études ultérieures ont démontré qu’au cours des dix premières années de tests, la dose de radiation dépassait de vingt fois celle de la catastrophe de Tchernobyl. Les Downwinders, les opérateurs sur place et les soldats commencèrent bientôt à rapporter des problèmes de santé.
Les Downwinders du Nevada Test Site et la tragédie de Love Canal ne sont que deux exemples des coûts sociaux de la dégradation environnementale au XXe siècle.
1978 fut la première année où un président américain ordonna l’utilisation de fonds fédéraux pour faire face à une catastrophe environnementale d’origine humaine. Cette même année, la tragédie de Love Canal, dans l’État de New York, vit des logements inondés par des eaux toxiques et de la boue provenant d’un site d’enfouissement industriel voisin. Conçu en 1890, Love Canal était à l’origine une utopie romantique visant à combiner l’idée d’énergie hydraulique chère à Nikola Tesla avec un habitat communautaire, mais le projet n’a jamais abouti pour des raisons financières. En 1942, Hooker Chemical and Plastic Company obtint l’autorisation d’utiliser l’emplacement et y déversa 22 000 tonnes de déchets industriels contenant plus de 200 composés, certains cancérigènes, sur onze ans. Après avoir recouvert le site d’un couche de sol, Hooker vendit le terrain à la ville. En 1954, les travaux de construction de logements et d’écoles commencèrent. Les habitants se plaignirent des odeurs et des fuites détectées lors des travaux et après de fortes pluies, mais ce n’est qu’après l’incident de 1978 que des évacuations furent décidées.
Les Downwinders du Nevada Test Site et la tragédie de Love Canal ne sont que deux exemples des coûts sociaux de la dégradation environnementale au XXe siècle. Pour Schnaiberg, des événements de ce type ont nourri et illustré sa théorie du tapis roulant de la production.
Schnaiberg cherchait à comprendre comment la relation entre les processus de production et l’environnement avait changé dans l’Amérique de l’après‑guerre. Sa théorie se distingue des arguments qui mettent l’accent sur la croissance démographique ou les modes de consommation et des perspectives ecomodernistes, vues comme ne répondant qu’imparfaitement à la question ou n’offrant pas de solutions adaptées. Ce qui émerge de la théorie du tapis roulant de la production est un modèle multi-causal décrivant les moteurs du changement économique dans la fin du XXe siècle aux États‑Unis et leurs répercussions sur la société et l’environnement.
Qu’est-ce que ce tapis roulant et pourquoi est-il pertinent aujourd’hui ?
La théorie s’appuie sur la métaphore de deux tapis roulants imbriqués: l’écologique et le social. Après la Seconde Guerre mondiale, l’économie américaine connaîut un essor, et le tapis roulant écologique, représentant la relation entre production et environnement, s’accéléra avec lui. Des technologies à haute intensité chimique et énergétique permirent des gains de production, dont les profits furent réinvestis dans des machines pour accroître encore la productivité. Ce cycle d’investissement dépendait d’une expansion constante de la production, au prix de la pollution et de l’épuisement des ressources naturelles. Un marché prospère, des capitaux facilement disponibles et des réserves apparemment illimitées d’énergie, de matières premières et de ressources conduisirent à une cécité générale face aux enjeux environnementaux.
Les effets de la pollution et des déchets furent masqués par la séparation géographique des classes sociales. La classe éduquée moyenne et supérieure montait « en amont et dans le vent contraire ». La dégradation des habitats et la pollution de l’eau, de l’air et des sols s’accroissa rapidement, et des centaines de millions de litres d’eaux usées non traitées furent déversés dans les rivières et les lacs. À un moment, 1,5 milliard de gallons de déchets non traités étaient pompés dans le lac Érié chaque jour. Les eaux virèrent à l’orange, au brun foncé et au vert, et la vie animale et végétale fut décimée.
Le tapis social est indissociable du tapis écologique.
L’un des épisodes les plus célèbres de pollution des rivières fut l’incendie de la rivière Cuyahoga. Le 22 juin 1969, la Cuyahoga, qui traverse Cleveland, dans l’Ohio, attira l’attention nationale lorsqu’un nuage d’hydrocarbures et d’autres polluants prit feu pendant environ 20 minutes. À l’époque, la Cuyahoga était l’une des rivières les plus polluées des États‑Unis. Des usines voisines, des aciéries et même une usine de peinture utilisaient la rivière comme une égout ouverte et ses berges servaient de dépotoir pour des voitures et des appareils électroménagers hors d’usage. Aucun poisson ne pouvait être observé dans la rivière entre Akron et Cleveland dans les années 1950 et 1960. Le feu de juin 1969 n’était pas le plus grand incendie sur la Cuyahoga. Entre 1868 et 1969, au moins douze incendies avaient déjà eu lieu. Tout le monde connaissait la pollution, mais ce déclin environnemental était perçu comme crucial pour le fonctionnement des usines et l’emploi. La mousse, l’odeur et les rejets étaient des signes de réussite, preuves d’usines occupées et de prospérité pour la communauté. La théorie du tapis écologique de Schnaiberg s’attache à cet esprit: l’expansion de la production et la demande énergétique s’accompagnent d’une accélération des dégâts écologiques.
L’accélération de la production ne nuit pas seulement à l’environnement; un système productif qui privilégie les profits des propriétaires et des investisseurs exclut les travailleurs.
Le tapis social est indissociable du tapis écologique. Les objectifs économiques – généralement la croissance économique pour l’État ou le profit pour les acteurs privés – constituent la base de la plupart des décisions concernant la production et la consommation. Ils laissent peu, voire pas, de place aux considérations environnementales. Mais l’accélération de la production ne nuit pas seulement à l’environnement; un système productif alimenté par les profits des propriétaires et des investisseurs exclut les travailleurs. À un moment donné, les propriétaires réalisent que l’investissement dans la technologie est moins coûteux que l’embauche de personnes et, à mesure que les processus de production s’automatisent, deux scénarios possibles se présentent pour les travailleurs. D’un côté, une petite catégorie de travailleurs maîtrisant l’analyse financière, la robotique, le marketing ou le service client prospère dans l’économie émergente. De l’autre, une part plus large de la main-d’œuvre voit son sort se dégrader à mesure que les coûts salariaux sont comprimés. Les personnes se retrouvent au chômage, les salaires chutent, les syndicats subissent des pressions, du chantage et des tentatives de démantèlement, et les usines de production sont déplacées vers des sites du Sud global où la main-d’œuvre est moins coûteuse et l’organisation plus dangereuse. Une concurrence internationale accrue due à la libéralisation des échanges ne fit qu’accentuer ces tendances, accélérant fortement le tapis social. Aujourd’hui, seulement 10 pour cent des travailleurs américains sont syndiqués et les inégalités de revenus ont fortement augmenté depuis les années 1960. Derrière ces chiffres se cachent la déindustrialisation par délocalisation et le changement technologique.
Pour revenir à l’épisode de la Cuyahoga en 1969 et à la raison pour laquelle la pollution et les incendies ont fini par attirer l’attention du public et la réaction du gouvernement, l’industrie autour de la rivière avait longtemps procuré des revenus importants à ses habitants, mais comme dans d’autres régions du pays, la déindustrialisation avait fini par peser sur Cleveland en 1969. Plus de 60 000 emplois manufacturiers avaient été perdus entre 1952 et 1969. Confrontés au chômage et inspirés par le mouvement des droits civiques, les habitants commencèrent à protester contre les usines. L’incendie de l’été 1969 fut l’élément déclencheur qui amena le président Nixon à exiger davantage de régulation environnementale.
Malgré les pressions exercées sur les travailleurs au fil des décennies menant jusqu’aux années 1980, le mouvement syndical continua de soutenir l’expansion de la production, aux côtés des propriétaires et de l’État. Leur pari était de continuer à « cueillir » certains gains de la croissance économique malgré les impacts sociaux et environnementaux de plus en plus évidents. Un tapis roulant de production qui s’accélérait aurait généré des profits plus importants pour les propriétaires et cela devait se traduire par des hausses de salaire et la protection des emplois. Mais cela renforça encore la position des propriétaires et des investisseurs. Leurs usines généraient davantage de capital et accroissaient leur emprise sur l’État, renforcée par le lobbying et les contributions aux campagnes électorales.
Donner priorité aux profits et aux recettes minimise les préoccupations environnementales et entraîne d’énormes retraits environnementaux sous forme d’épuisement des ressources naturelles et de pollution.
Donner priorité aux profits et aux recettes minimise les préoccupations environnementales et entraîne d’importants retraits environnementaux sous forme d’épuisement des ressources et de pollution. Pour le travail, cela signifie le remplacement par de nouvelles technologies ou le déplacement d’usines dans des lieux où la main-d’œuvre est moins coûteuse.
Schnaiberg théorisa l’orientation de la société vers l’objectif de croissance économique. Son image du tapis roulant qui s’étend et s’accélère décrit la dévastation que ce type de société inflige à l’environnement et aux communautés. Schnaiberg s’interrogeait aussi sur la durabilité de ce modèle: les ressources ne sont pas infinies. La crise pétrolière de 1973 a démontré la fragilité d’une société fondée sur un modèle productiviste de développement. Lorsque 12 membres de l’OPEC ont cessé leurs exportations vers les États‑Unis, les prix du pétrole ont quadruplé en six mois, déclenchant une récession dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.
Cependant, aussi pessimiste que puisse paraître son raisonnement, Schnaiberg considérait l’État comme l’acteur potentiel capable d’influer sur la vitesse et la direction du tapis roulant. Pour mettre fin à la dégradation écologique et sociale, l’État, avec ses agents de l’application, doit prendre des décisions souveraines centrées sur la production. Cet État environnemental doit prendre en compte les répercussions écologiques au même titre que tout autre facteur. De plus, puisque le premier contact entre l’environnement et la société passe par la production, l’État devrait accorder une plus grande importance à la régulation des processus de production plutôt qu’à la consommation.
Pour mettre fin à la dégradation écologique et sociale, l’État doit prendre des décisions souveraines centrées sur la production.
La consommation représentait le dernier maillon du tapis roulant chez Schnaiberg. Les habitudes des consommateurs sont principalement structurées par les propriétaires et leurs experts à travers la publicité, influencées par les normes sociétales, ou simplement limitées par les choix offerts. Les mouvements de consommateurs peuvent influencer ce qui est produit, mais uniquement s’ils sont nombreux et organisés. Schnaiberg soutenait que la politique publique axée sur le changement des comportements de consommation aurait du mal à ralentir le tapis roulant de la production.
Schnaiberg publia son livre en 1980. Dans les années et les décennies qui suivirent, la délocalisation et la déindustrialisation dans les pays du Nord et la mondialisation ne disparurent pas mais s’imposèrent comme des éléments incontournables du fonctionnement de l’économie mondiale. Leurs impacts environnementaux et sociaux se reflètent dans l’industrie de la mode rapide, les usines maquiladoras, les ateliers clandestins, le « plastique-puit », le déplacement des peuples autochtones et la destruction des écosystèmes. Tous ces éléments rendent le concept du tapis roulant de la production pertinent aujourd’hui.
Le Green New Deal : sortir du tapis roulant de Schnaiberg ?
Avançons jusqu’en 2019 : une résolution révolutionnaire, le Green New Deal, est proposée aux États‑Unis par Alexandria Ocasio-Cortez et Edward J. Markey. La résolution est saluée par la plupart des démocrates, des libéraux et des écologistes. Les Républicains, et notamment l’actuel président Donald Trump, craignent le projet.
La proposition s’inspire du New Deal, une série de programmes gouvernementaux mis en place entre 1933 et 1938 par l’ancien président Franklin D. Roosevelt. Dans les années 1930, les États‑Unis traversaient la Grande Dépression: le chômage atteignait 25 %, la production industrielle avait chuté de 30 %, les banques faisaient faillite et les sécheresses du Dust Bowl ravageaient l’agriculture. Les programmes du New Deal de Roosevelt aidèrent l’économie à se redresser: les banques furent réformées, trois millions d’emplois furent créés et des agences de régulation furent mises en place.
L’objectif du New Deal était de remettre l’économie sur pied. Le Green New Deal veut adopter la même approche et s’attaquer au changement climatique en même temps.
La vraie valeur du New Deal réside dans son attention portée à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens américains ordinaires. Le « nouveau pacte pour le peuple américain » se traduisit par des initiatives en matière de santé et de nutrition et par des investissements dans les infrastructures. Le New Deal apporta une « aide, une relance et une réforme » à ceux qui furent les plus durement touchés par la récession, notamment les travailleurs industriels. En renforçant les syndicats, la négociation collective devint plus aisée et les conditions de travail plus sûres. Le New Deal institua une semaine de travail de 40 heures, l’assurance chômage, les pensions et une aide financière pour les familles monoparentales et les personnes handicapées. De nouvelles routes, autoroutes, ponts et tunnels furent construits partout aux États‑Unis et l’électrification des zones rurales contribua à moderniser le Sud américain. L’objectif du New Deal était de redresser l’économie. Le Green New Deal veut adopter la même approche et s’attaquer au changement climatique en même temps.
Aujourd’hui, la dénomination « Green New Deal », associée surtout à Alexandria Ocasio-Cortez, est entrée dans le débat public en 2007. Dans une chronique de cette année-là pour le New York Times, Thomas L. Friedman évoquait que 2006 avait été l’année la plus chaude des dernières décennies tant aux États‑Unis qu’au Royaume‑Uni et appelait à un nouveau Green New Deal pour lutter contre le changement climatique et relancer l’économie américaine. Dans un article plus récent, Friedman se qualifie lui‑même de « capitaliste vert », promettant qu’un véritable Green New Deal rendrait les États‑Unis non seulement plus sains mais aussi plus riches.
De l’autre côté de l’Atlantique, le Green New Deal a aussi trouvé des partisans en 2007. Au Royaume‑Uni, le Green New Deal Group a avancé des propositions pour une réorganisation économique majeure. Motivé par les débuts de la crise financière, l’augmentation des catastrophes naturelles et la nécessité de sortir d’une économie fondée sur le pétrole, le groupe publia son premier rapport en 2008 intitulé The Green New Deal, qui appelait à la régulation des systèmes financiers et à des réformes de la fiscalité des entreprises.
Un véritable Green New Deal rendrait les États‑Unis non seulement plus sains mais aussi plus riches. Mais va-t-il assez loin pour sortir la société du tapis roulant de la production ?
Douze ans plus tard, presque tous les candidats démocrates soutiennent le Green New Deal sous une forme ou une autre pour l’élection présidentielle de 2020. Les politiciens actuels, y compris Ocasio-Cortez, ont été initiés au Green New Deal principalement par les manifestations menées par le Sunrise Movement. En novembre 2018, des activistes de Sunrise ont organisé une action de sit-in devant le bureau de Nancy Pelosi, alors démocrate de haut rang et présidente de la Chambre, appelant à des actions plus rapides et plus fortes face au changement climatique. Ocasio-Cortez était à leurs côtés.
Alors, qu’est-ce exactement que contient la résolution du Green New Deal ? À ce stade, il s’agit d’une résolution – pas d’un texte de loi, d’un projet législatif ou d’une proposition politique. Néanmoins, elle a attiré l’attention mondiale et a été adoptée par beaucoup comme la réponse tant attendue à la crise climatique. Ce document de 14 pages présente des objectifs audacieux et ambitieux, mais vont-ils assez loin pour mettre la société hors du tapis roulant de la production ?
La sécurité économique et la prospérité des citoyens américains sont au cœur de la résolution du Green New Deal, tout comme les droits à une soins de santé de haute qualité, un logement abordable et sûr, l’accès à une eau propre, à une air pur, à une nourriture saine et à la nature. Le Green New Deal reconnaît la connexion entre les crises environnementales et sociales et cherche à les traiter ensemble. Il met l’accent sur la conviction que les solutions politiques doivent être trouvées de manière transparente et démocratique et appelle à mettre fin à l’oppression fondée sur le genre, la race et le revenu. Il reconnaît le droit à l’organisation syndicale et la nécessité d’améliorer les conditions de travail et de mettre fin à la délocalisation. Le Green New Deal insiste sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre à zéro net sur une période de dix ans afin d’éviter les pires effets du changement climatique. L’objectif d’assurer 100 % de la demande énergétique américaine à partir de sources propres et renouvelables serait atteint par l’expansion des capacités existantes et la création de nouvelles capacités.
Ce que le Green New Deal néglige
Les objectifs et les valeurs défendus par le Green New Deal cadrent assurément avec la théorie du tapis roulant de Schnaiberg. Mais qu’en est-il des moyens proposés pour y parvenir ?
Comme mentionné, Schnaiberg considérait l’État comme le seul acteur suffisamment puissant pour influencer la vitesse du tapis roulant, ce qui donne à penser qu’il est sur la bonne voie. Le Green New Deal cible le système énergétique, en alignement avec l’accent mis sur la production dans la théorie. Cependant, en insistant sur un déploiement à grande échelle des énergies renouvelables, le Green New Deal ne prête pas une attention suffisante aux intrants. Il sous‑valorise les exigences énergétiques, matérielles et de stockage liées aux nouvelles générations d’énergie éolienne, solaire, biomasse ou géothermique.
Des ressources telles que le lithium, le cobalt, l’argent, le cuivre, le nickel ou l’aluminium ne sont pas renouvelables. À l’heure actuelle, ces métaux sont extraits à l’aide de machines fonctionnant au fioul et posent leurs propres problèmes environnementaux et sociaux. La durée de vie moyenne des éoliennes et des panneaux solaires est d’environ 20 à 30 ans. Ce qui survient ensuite soulève des questions en matière de traitement des déchets, de stockage et de recyclage.
L’innovation pourrait résoudre une partie de ce puzzle, mais qu’en est‑il de l’augmentation constante de la demande mondiale d’énergie dans le cadre d’une économie mondiale en croissance ? En examinant une carte des lieux d’extraction des minerais nécessaires à la construction d’un réseau renouvelable immense, tel que proposé par le Green New Deal, on constate que les États‑Unis dépendront fortement des minerals importés. Actuellement, la Chine produit une part importante des métaux rares mondiaux, ce qui confère à ce dilemme une dimension géopolitique.
Le Green New Deal appelle à une croissance économique avec des ressources renouvelables.
La chaîne d’approvisionnement globalisée de ces minéraux si indispensables dévaste déjà les communautés et les environnements qu’elle traverse. La République démocratique du Congo exploite 60 % du cobalt mondial, une matière vitale pour les batteries électriques. Environ 35 000 enfants travaillent dans l’extraction du cobalt en RDC, un processus extractif qui provoque aussi une dégradation environnementale grave.
En 1980 déjà, Schnaiberg critiquait l’application des technologies vertes et propres sans remettre sérieusement en question la production elle-même. En mettant de côté le fait que la technologie moderne est typiquement conçue pour épargner le travail plutôt que l’énergie, c’est l’augmentation du volume des intrants marchands qui est sans doute l’aspect le plus problématique de la « révolution verte ». Schnaiberg voyait ce genre de « révolution verte » comme une solution partielle aux crises environnementales et sociales. Sans remettre en cause la croissance économique, le tapis roulant de la production ne sera pas stoppé. Le Green New Deal propose une économie fondée sur des industries propres, promettant qu’il ne serait pas nécessaire de sacrifier ni la production ni la consommation – bien au contraire: il invite à une croissance économique avec des ressources renouvelables.
Avant de disserter sur la capacité du Green New Deal à résoudre le problème du tapis roulant social, il est important de rappeler que Schnaiberg n’était pas opposé à la technologie en tant que telle. La technologie et les machines aident clairement les gens et libèrent du travail humain des tâches ardues ou dangereuses. En revanche, une technologie qui nuit à l’environnement et qui affecte négativement les écosystèmes et les communautés vulnérables peut poser problème. Il en va de même pour une technologie introduite de manière à rendre certaines personnes redondantes, créant de la pauvreté et déstructurant des communautés. Le Green New Deal propose des solutions progressistes fondées sur l’idée d’une transition juste: relocalisation de la fabrication, reconversion et allocation de ressources pour les travailleurs laissés pour compte.
Une transition juste
Dans les États‑Unis, trois fois plus de personnes travaillent déjà dans les énergies renouvelables que dans les combustibles fossiles. L’emploi dans l’énergie propre a augmenté de 3,6 % en 2018 et devrait progresser d’environ 6 % en 2019. Par rapport à l’ensemble du marché du travail américain, les travailleurs des énergies renouvelables perçoivent des salaires horaires supérieurs de 8 à 19 % à la moyenne nationale. Environ 45 % de tous les travailleurs du secteur n’ont qu’un diplôme de fin d’études secondaires et gagnent plus que les travailleurs d’autres secteurs ayant le même niveau d’éducation. Le secteur souffre néanmoins d’un manque d’inclusivité, la main-d’œuvre actuelle étant majoritairement composée d’hommes blancs plus âgés. Mais l’offre de formations pertinentes pour les jeunes et les personnes plus diversifiées est une question que le Green New Deal peut s’efforcer de résoudre.
De nombreuses institutions et chercheurs ont reconnu les dangers liés à la fermeture d’industries sans un processus de transition juste, et un travail considérable est consacré à l’élaboration de cadres décrivant ce à quoi cela doit ressembler. Une recommandation fréquente est que les gouvernements mettent en place des politiques d’accompagnement globales et adaptatives pour compenser les travailleurs pour les pertes de salaire et de pensions et les aider à se reconvertir ou à diversifier leurs activités économiques, en s’appuyant sur les industries locales pour préserver les liens sociaux et les communautés.
Les mineurs de charbon figurent parmi les travailleurs les plus exposés au risque. Avec l’automatisation et la concurrence d’autres combustibles, ainsi que les politiques climatiques, l’industrie charbonnière est en difficulté: près d’une cinquantaine de producteurs de charbon américains ont déposé le bilan depuis 2012. L’exploitation du charbon est le plus souvent située dans des régions éloignées où elle est le principal moteur économique pour des zones entières. Pour ces communautés, une transition juste est impérative.
Les politiques climatiques actuelles sapent fondamentalement le pouvoir de la coalition politique nécessaire pour répondre à la crise climatique.
Schnaiberg n’a jamais caché son attachement au rôle du travail organisé comme l’un des moteurs du tapis roulant de la production. Quelle est l’attitude actuelle du mouvement syndical américain face au Green New Deal ?
« Les stratégies climatiques qui ruinent les fonds de pension des mineurs de charbon, privent des emplois les travailleurs d’installations électriques, réduisent les travailleurs de la construction à des salaires inférieurs… des plans qui dévasteront les communautés aujourd’hui, tout en n’offrant que des promesses floues pour l’avenir… ce sont plus qu’injustes… ils minent fondamentalement le pouvoir de la coalition politique nécessaire pour faire face à la crise climatique. »
C’est un extrait du discours de Richard Trumka, président de la Fédération américaine du travail et Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO), représentant 55 syndicats et 12,5 millions de travailleurs, lors du Global Climate Action Summit en Californie en septembre 2018. Les médias et certains responsables politiques de droite aiment amplifier l’opposition des travailleurs au Green New Deal, mais la réalité est plus nuancée. Trumka exprimait ses réserves principalement parce qu’il ne peut soutenir un document que l’AFL‑CIO n’a pas contribué à écrire et dans lequel il souhaite voir la voix des travailleurs pleinement représentée.
Si le Green New Deal ne remet pas en cause la logique actuelle du système économique et politique, il ne fera que retarder les crises environnementales et sociales.
De plus en plus de syndicats prennent conscience de la nécessité d’abandonner les secteurs les plus polluants, mais souhaitent que cela soit fait de manière équitable. Pour stopper le tapis social, les syndicats doivent soutenir les initiatives de l’État en ce sens.
Les idées audacieuses qui sous-tendent le Green New Deal donnent à cette résolution une base solide. Toutefois, associée au tapis social, la dimension écologique ne sera pas stoppée tant que la recherche de la croissance économique ne cessera pas. Peu importe la propreté ou le caractère « vert » d’une économie, l’expansion constante de la production ne peut être soutenable, ni même possible, sur une planète aux ressources limitées. Si le Green New Deal n’interroge pas la logique du système économique et politique actuel, il ne fera que reporter les crises environnementales et sociales.
Décroissance : l’inspiration pour améliorer le Green New Deal ?
Thomas L. Friedman, comme de nombreux autres responsables politiques et même des écologistes qui se considèrent « capitalistes verts », commet une erreur fondamentale en soutenant que la croissance économique continue et l’atténuation du changement climatique sont compatibles. La croissance verte, l’économie verte et la croissance économique soutenable ont été des syntaxes dominantes pendant des années. Elles laissent entrevoir la possibilité de se sauver de la catastrophe climatique et de la dégradation écologique grâce à l’innovation technologique et au remplacement. Cette logique se retrouve aussi dans le Green New Deal. Or la croissance économique conduit inévitablement à une augmentation des émissions de carbone. Les ressources renouvelables peuvent apporter des gains d’énergie et d’efficacité, mais il n’existe pas de décorrélation absolue à court terme. En clair, l’économie mondiale suit une voie de re-materialisation, et non de dématérialisation. Des politiques réussies face au changement climatique restent impossibles sans reconnaître cela, et, alors que la décarbonisation et l’atténuation des effets du changement climatique constituent les priorités actuelles, la croissance économique dans le Nord global, en particulier aux États‑Unis, doit prendre fin.
Le Green New Deal risque de présenter les renouvelables comme une solution technologique qui permet de continuer les habitudes de consommation à l’identique. Bien qu’il dise beaucoup de choses sur les combustibles fossiles, le Green New Deal s’intéresse peu aux 35 % d’émissions provenant d’activités telles que la production de ciment, l’élevage industriel, l’agriculture et les décharges. En supposant une croissance économique de 3 %, le monde pourrait supprimer sa consommation de combustibles fossiles et se retrouver dans une situation similaire assez rapidement. Autre problème lié à l’énergie renouvelable: le paradoxe de Jevons, qui explique comment les gains d’efficacité entraînent une augmentation de la consommation, non une diminution, en raison des variations de prix. De plus, l’intermittence de l’énergie solaire et éolienne nécessite d’importants systèmes de stockage. Si le Green New Deal vise une économie zéro émission d’ici 2030 aux États‑Unis, la construction de nouvelles installations doit commencer dès maintenant. Pour satisfaire les tendances actuelles de la consommation d’énergie aux États‑Unis, il faudrait consacrer au moins 20 à 50 % des sols américains à des panneaux solaires, des éoliennes et des biocarburants. Tout cela pour dire que traiter le changement climatique comme une simple question énergétique ne permet pas d’en venir au cœur du problème.
La croissance économique, la production d’énergie renouvelable et la justice environnementale se rencontrent au point focal du tapis roulant de Schnaiberg et du concept de décroissance.
En outre, le Green New Deal n’aborde pas les besoins en minéraux des terres rares pour les infrastructures d’énergie renouvelable. L’énergie renouvelable ne peut être envisagée comme un enjeu à résoudre dans un seul ensemble de frontières. 70 % des minéraux rares mondiaux sont extraits et raffinés dans la mine Bayan Obo en Chine, ce qui entraîne d’importants coûts environnementaux. Des images satellitaires montrent comment la végétation et l’eau environnantes prennent des teintes rouges et vertes et comment le dioxyde de soufre et l’acide sulfurique saturent l’air. La mine Bayan Obo et les mines de cobalt exploitées par des enfants témoignent des injustices environnementales associées à l’énergie renouvelable. Cette partie de l’équation n’est pas évoquée dans le Green New Deal; le Green New Deal se concentre sur la justice environnementale pour les États‑Unis mais ne montre pas comment cela influence d’autres parties du monde.
La croissance économique, la production d’énergie renouvelable et la justice environnementale se situent au carrefour du tapis roulant de la production de Schnaiberg et du concept de décroissance. Schnaiberg n’employait pas clairement le terme, mais il l’évoquait lorsqu’il disait qu’il ne s’agit pas seulement de ce que nous consommons, mais aussi de comment et de combien. Il ne suffira pas de rendre l’industrie plus propre; les pays du Nord doivent repenser leurs économies et prendre conscience de manière urgente que la croissance économique constante n’est pas possible à l’intérieur des limites planétaires.
Ce que le Green New Deal doit inclure pour atteindre ses objectifs, c’est une décroissance durable.
Richard Easterlin a montré que les hausses de revenus et de consommation n’améliorent pas nécessairement la qualité de vie ou le sentiment de satisfaction une fois que l’on a dépassé légèrement les besoins fondamentaux. Dans le Nord global, l’augmentation des inégalités a absorbé une grande partie des gains du PIB au cours des dernières décennies et il est clair que beaucoup de ce qui est produit et consommé relève du luxe inutile.
Ce qu’il faut pour que le Green New Deal atteigne ses objectifs, c’est une décroissance durable. La décroissance appelle à une transformation sociale et politique dans laquelle la consommation de biens et d’énergie diminue mais la qualité de vie s’améliore. La décroissance n’est pas une suppression du progrès; elle privilégie un développement qualitatif, et non purement quantitatif mesuré par le PIB. Elle accepte l’innovation technologique, mais accompagnée de limites légales à la production et à la consommation. Un transport public gratuit, des formes d’habitat plus denses et abordables proches du travail, des villes piétonnes, le chauffage et le refroidissement passifs, une alimentation locale, des plafonds sur les ressources, une réduction du temps de travail, des contrôles sur les hauts revenus, le revenu de base et de nouveaux indicateurs de bien-être figurent parmi les revendications du mouvement de décroissance.
Pour ceux qui vivent sous des limites écologiques et sociales justes — principalement dans le Sud global — les mêmes restrictions de production et de consommation ne s’appliquent pas forcément. Cependant, la croissance économique n’a pas non plus à être le seul chemin vers le développement social dans le Sud global. Les mouvements pour la justice environnementale dans ces régions soutiennent largement la décroissance.
Il serait injuste de dire que le Green New Deal doit être complètement négligé, surtout alors qu’il est encore en phase de développement. À l’ère de Trump, une résolution qui défend les soins de santé et le logement abordables, la sécurité économique, l’eau et l’air propres, et une alimentation saine demeure cruciale. Toutefois, si le Green New Deal veut s’attaquer aux crises environnementales, sociales et écologiques, il doit mettre fin à l’expansion du tapis roulant de la production. La croissance et la consommation croissantes ainsi que les effets environnementaux et sociaux des énergies renouvelables doivent être pris en compte. La décroissance et la vision qu’elle inspire offrent beaucoup au Green New Deal. Ensemble, ces deux propositions laissent espérer que les citoyens des États‑Unis comme du reste du monde pourront à la fois atténuer le changement climatique et améliorer leur qualité de vie.

Le dollar, fleuve de pouvoir : comment la monnaie américaine domine l’économie mondiale