La gestion par l’Indonésie de l’accès du Timor-Leste à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ne se résume pas à la solidarité régionale. C’est avant tout une nécessité stratégique pour ces deux pays et pour la résilience collective de l’Asie du Sud-Est. L’ASEAN est une organisation régionale regroupant dix États membres — Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, le Myanmar, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam — destinée à favoriser la croissance économique, la stabilité régionale et la sécurité.
Deux décennies après son indépendance en 2002, l’Indonésie et le Timor-Leste ont tissé des liens « frère-proche » fondés sur une histoire commune. L’ex-province indonésienne a subi 24 années d’occupation avant d’émerger en tant qu’État souverain, avec un PIB par habitant d’à peine 1 454 dollars — soit à peine un sixième de la moyenne de l’ASEAN. La vulnérabilité économique du Timor-Leste, ajoutée à son taux d’alphabétisation des adultes de 68 %, contre 90 % dans l’ASEAN, illustre pourquoi le rôle direct de Jakarta est d’autant plus crucial pour ce petit pays, aujourd’hui plus que jamais.
Institutionnaliser le soutien de l’Indonésie
Depuis juillet 2023, le Timor-Leste est dirigé par le neuvième Gouvernement constitutionnel, sous l’égide du Premier ministre Kay Rala Xanana Gusmão, vétéran du mouvement d’indépendance. Son administration a lancé des réformes d’ampleur — allant de la modernisation des infrastructures et de la connectivité numérique à la réforme du secteur judiciaire et à des efforts de décentralisation. Ces initiatives traduisent une réorientation stratégique vers le développement durable, l’intégration régionale et le renforcement des capacités institutionnelles, en phase avec les critères de l’ASEAN et les objectifs de mentorat de l’Indonésie.
Ces réformes ne témoignent pas seulement de la volonté de Dili d’intégrer l’ASEAN ; elles soulignent aussi l’urgence d’inscrire le développement du Timor-Leste dans des cadres régionaux qui garantissent la continuité et la reddition de comptes.
Le parcours de l’Indonésie elle‑même — de la subjugation coloniale par les Néerlandais et les Japonais à la décentralisation de l’ère post‑Reformasi — offre des enseignements indispensables sur la construction d’institutions. La diplomatie Fukuda du Japon a montré comment des puissances moyennes peuvent préserver la stabilité par un engagement patient et structuré bien après la fin de l’aide formelle. L’Indonésie peut imiter cette approche.
Entre 2022 et 2024, elle a investi environ 160 millions de dollars dans les infrastructures routières et portuaires du Timor-Leste, parallèlement à des formations professionnelles et militaires étendues du personnel timorais. Enraciner ces initiatives dans des institutions de l’ASEAN — comme le Centre de coordination de l’ASEAN pour l’aide humanitaire — les inscrira dans un cadre régional et garantira leur durabilité au‑delà de la bonne volonté bilatérale.
L’Indonésie et les médiateurs internationaux ont élaboré le Mémorandum d’accord d’Helsinki de 2005, fondé sur une autonomie progressive et une véritable appropriation locale, afin de résoudre des conflits de longue date et de rétablir l’autonomie des Acehnais. La feuille de route timoraise vers l’adhésion à l’ASEAN doit, de manière similaire, adopter une construction institutionnelle par étapes fondée sur les priorités propres de Dili.
Entrée progressive et diplomatie au sein de l’ASEAN
L’admission « en principe » du Timor-Leste en 2022, sous la présidence du Cambodge, a reflété le meilleur de la construction du consensus, mais la ratification de plus de 300 accords régionaux demeure inachevée. Jakarta doit tirer parti de son expérience de présidence (2008–2024) pour négocier une intégration par étapes : d’abord le statut d’observateur au sein des organes sectoriels de l’ASEAN, puis des privilèges de partenaire de dialogue dans les conseils communautaires — permettant à Dili de contribuer à des politiques sur la gestion des catastrophes et le commerce sans supporter l’ensemble des exigences de conformité.
Définir le soutien de l’Indonésie au Timor-Leste à travers le cadre du « Two‑Level Game » de Putnam souligne que Dili doit gagner à la fois les réformes du niveau intérieur — renforcement de la fonction publique, des codes juridiques et de la gouvernance économique — et le consensus régional au niveau des capitales de l’ASEAN. Cela implique d’obtenir le soutien de pays comme le Laos et le Vietnam en faveur d’une entrée progressive via le statut d’observateur.
L’entrée du Cambodge dans l’ASEAN en 1999 offre des leçons cruciales pour l’itinéraire du Timor-Leste. Malgré des inquiétudes relatives à la gouvernance et à la fragilité institutionnelle, l’ASEAN a adopté une approche graduelle, permettant au Cambodge de s’intégrer progressivement dans les organes sectoriels tout en bénéficiant d’un soutien ciblé au renforcement des capacités. Le Timor-Leste présente des défis institutionnels similaires, mais aussi la possibilité d’améliorer ce modèle. Une feuille de route par étapes, inspirée du cas du Cambodge et renforcée par des mécanismes de reddition de comptes plus solides et par un mentorat plus poussé de l’Indonésie, pourrait garantir que l’intégration de Dili soit légitime et durable.
Lutter contre la Chine par une stratégie régionale
L’empreinte croissante de la Chine au Timor-Leste, reflétée par des projets d’infrastructures d’un « éléphant blanc » dépassant les 500 millions de dollars, soulève des questions stratégiques quant à l’unité de l’ASEAN. Pour contrebalancer cette influence, la mission de Jakarta est de proposer une alternative convaincante : un « Corridor de développement de l’ASEAN » reliant Nusa Tenggara Timur à la Zone Spéciale d’Oecusse via un dispositif de libre-échange frontalier. Une telle initiative, financée par le Fonds pour les infrastructures de l’ASEAN, injecterait 200 millions de dollars par an dans les PME transfrontalières, réduisant la dépendance de Dili vis‑à‑vis des créanciers bilatéraux et renforçant les chaînes d’approvisionnement régionales.
De plus, l’Indonésie doit défendre une « Compacte de capacité du Timor-Leste » prévue par l’article 28 G de la Charte de l’ASEAN. Cette compacte mobiliserait le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le Centre des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED) et le Secrétariat de l’ASEAN afin de renforcer les compétences des fonctionnaires timorais en négociation réglementaire, en application des droits de douane et en gouvernance numérique — des domaines où Dili opère aujourd’hui à moins de 50 % des repères de l’ASEAN. En intégrant les directives de bonne gouvernance des Nations Unies, on assure la transparence, tandis que des subventions basées sur la performance récompenseraient les progrès dans l’harmonisation des normes de santé, SPS et commerciales.
Par un processus de diffusion des normes — à l’instar du Cambodge qui a intégré les principes du Traité d’Amitié dans sa culture juridique et diplomatique (par exemple, les amendements parlementaires de 1999 citant expressément les clauses du TAC) — la Compacte de capacité du Timor-Leste peut devenir le véhicule par lequel les valeurs de l’ASEAN s’enracinent profondément dans les institutions de Dili.
Pouvoir doux et partenariats maritimes
La diplomatie culturelle demeure un atout inexploité dans l’intégration régionale. Le premier Dialogue ASEAN des jeunes, en juillet 2023, a réuni 68 jeunes dirigeants venus de toute la région et de la République de Corée, mais son format unique et son échelle restreinte laissent de la place pour un engagement plus profond. L’Indonésie peut tirer parti de cet élan en instituant une bourse annuelle ASEAN–Timor-Leste, offrant à 100 jeunes responsables timorais et indonésiens des stages dans les ministères de Jakarta et au sein des institutions de l’ASEAN. Enrôler cette initiative axée sur les échanges humains dans le cadre jeunesse de l’ASEAN permettrait de renforcer la compréhension mutuelle, de consolider une identité commune et de faire en sorte que l’unité ne soit pas qu’un slogan mais une réalité vécue.
Enfin, Jakarta doit s’inspirer de ses partenariats avec les îles du Pacifique en soutenant l’implication du Timor-Leste dans des projets de l’économie bleue conformément aux directives de la Partie XIV de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM/UNCLOS). Une trilatérale « Initiative Lombok-Dili pour les paysages marins » pourrait préserver la biodiversité des récifs coralliens tout en développer une pêche durable — alliant l’expertise scientifique marine de l’Australie, la connaissance archipélagique de l’Indonésie et les eaux souveraines du Timor-Leste. Ce projet marquerait la capacité de l’ASEAN à conduire sur la durabilité maritime et contrecarrerait les récits d marginalisation régionale.
En affinant ce modèle par étapes, avec des repères de reddition de comptes et des mécanismes de coopération régionale, l’ASEAN peut s’assurer que le Timor-Leste devienne non seulement membre, mais aussi un contributeur résilient et crédible pour l’avenir stratégique de l’Asie du Sud-Est.
La propre stratégie indo‑pacifique de l’Australie met l’accent sur la « coopération pratique », et Canberra se dit prête à cofinancer ces initiatives via le Regional Economic Cooperation and Infrastructure Facility du Département des Affaires étrangères et du Commerce (DFAT). Ensemble, Jakarta et Canberra peuvent garantir que l’adhésion du Timor-Leste à l’ASEAN ne soit pas une étape symbolique mais un véritable levier de développement, de stabilité régionale et de prospérité partagée. Le rôle de l’Indonésie en tant que mentor et « grand frère » démontrera que la promesse de l’ASEAN d’« une seule communauté » s’étend au‑delà de l’appartenance pour devenir une tutelle active — transformant le Timor-Leste d’un maillon potentiellement faible en une pierre angulaire confiante et contributive pour l’avenir de l’Asie du Sud-Est.
