Dominique Barthier

Etats-Unis

Le pari de Washington sur Ahmed al-Sharaa pourrait faire basculer la Syrie dans une nouvelle ère autoritaire

Le 22 septembre 2025, le président syrien Ahmed al-Sharaa, un homme autrefois traqué par les États-Unis et leurs alliés, est monté sur la scène du Concordia Annual Summit à New York. En face de lui, prêt à l’interviewer, se tenait l’ancien général américain David Petraeus, le même commandant chargé autrefois de le poursuivre lorsqu’il dirigeait le Front Nusra affilié à Al-Qaïda, au plus fort de l’insurrection djihadiste en Irak et en Syrie. Petraeus, autrefois directeur de la CIA, a salué la vision d’al-Sharaa et n’a guère cherché à dissimuler le caractère surréaliste de l’instant.

Quelques semaines plus tard seulement, al-Sharaa était assis à la Maison-Blanche avec le président Donald Trump, qui a suspendu les sanctions sur la Syrie pour 180 jours et l’a présenté comme un grand défenseur de la paix. Ce qui paraissait inimaginable il y a quelques années est devenu une politique officielle des États-Unis.

Ce repositionnement d’al-Sharaa est un pari dangereux. Il n’est pas arrivé au pouvoir par des réformes démocratiques ou un consensus national. Il a bâti sa position par le biais du Front Nusra, qui est ensuite devenu le Hay’at Tahrir al-Sham (HTS). Selon les Nations unies et Human Rights Watch, ce groupe s’est livré à des attentats-suicides, des massacres, des tortures, des exécutions illégales, des crimes de guerre et une gouvernance coercitive pendant la guerre civile syrienne. Le Combating Terrorism Center de l’Académie militaire de West Point a démontré que le redéploiement du HTS n’avait ni changé son idéologie djihadiste ni ses méthodes.

À Washington, on avait jadis placé une prime de 10 millions de dollars sur al-Sharaa et l’avait inscrit sur la liste des terroristes. Aujourd’hui, ces désignations ont été retirées et remplacées par des poignées de main et des séances photo avec des djihadistes en costumes.

L’impact d’al-Sharaa sur les communautés diverses de la Syrie

La description d’al-Sharaa comme partenaire stabilisateur par Trump transmet un message inquiétant aux communautés qui ont le plus souffert sous les violences djihadistes et autoritaires. Les Kurdes, les Druzes et les Alaouites voient un dirigeant non élu au passé dur consolidant le pouvoir à Damas avec l’aval occidental comme une menace dangereuse pour la construction d’une Syrie décentralisée et démocratique, inscrivant dans sa constitution et ses institutions des droits et libertés garantis pour tous.

Ils comprennent le danger posé par un homme comme al-Sharaa, car ils ont non seulement vécu le règne de dirigeants aux tendances idéologiques et autoritaires similaires mais ont aussi payé de nombreuses vies en réagissant à ces forces d’intolérance et de répression, comme dans le cas de la dynastie d’Assad et de l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIS). Les signaux d’alerte lancés par les Kurdes et les Druzes à propos d’al-Sharaa et du HTS doivent être pris au sérieux, car rien dans le parcours de cet homme ne laisse présager qu’il renonce à son désir de pouvoir centralisé et d’une politique d’homogénéisation voilée par le jihadisme.

Son gouvernement a déjà clairement indiqué que, dans sa quête d’unité nationale, il s’opposera à toute demande de partage du pouvoir ou de structures de gouvernance décentralisées. La constitution intérimaire rejette le fédéralisme et élimine la reconnaissance culturelle et linguistique kurde, en accord avec une homogénéisation ba’athiste de l’ère Assad, plutôt que d’en sortir.

Selon la London School of Economics, Al Monitor et North Press, il y a eu un recul actif des programmes linguistiques kurdes, des programmes culturels et même des jours fériés publics tels que le Newroz depuis que al-Sharaa a pris les rênes à Damas. Il ne s’agit pas de gestes symboliques mais de preuves de la philosophie gouvernante pour l’avenir de la Syrie sous al-Sharaa.

Les groupes ethniques et religieux de Syrie n’accepteront pas le marginalisation rappelant l’ère Ba’ath. Ils refuseront et se dresseront contre toute autorité qui cherche à leur retirer les libertés et l’autonomie qu’ils ont payées de leur sang.

Tensions croissantes et marginalisation des Druzes

À l’instar des Kurdes, les Druzes à Sweida souffrent de marginalisation et de menaces pour leur sécurité en tant que peuple. Des reportages du Middle East Institute et de Syria Direct suggèrent que le gouvernement central a soutenu des tribus bédouines sunnites lors des récentes clashes, exacerbant l’insécurité sectaire et érodant les structures de défense locale.

Cela fait partie d’un schéma préoccupant qui renforce des groupes fidèles au gouvernement dirigé par HTS et qui pousse les lignes de fracture ethniques et religieuses au lieu de les apaiser. Cela conduit à un climat de sécurité et de politique où des groupes comme les Druzes et les Kurdes, qui réclament autonomie ou auto-défense, sont considérés comme des menaces pour la souveraineté nationale plutôt que comme des forces essentielles à la sécurité de leurs régions et du pays tout entier.

Al-Sharaa présente cette emprise croissante comme nécessaire pour défendre l’unité nationale et la souveraineté syrienne. En réalité, il s’agit de la même centralisation qui a conduit la Syrie à la guerre civile et à l’effondrement final sous Bachar al-Assad. Concentrer l’autorité à Damas sans une inclusion véritable de la périphérie ne crée pas la stabilité. Au contraire, cela aliène des communautés comme les Kurdes et les Druzes qui ont démontré leur résilience face à l’EI et leur volonté de bâtir une gouvernance pluraliste, tandis que l’État central a eu recours aux massacres, à la détention et à la torture du peuple réclamant ses droits démocratiques.

Pourquoi la décentralisation est essentielle pour l’avenir de la Syrie

Le défaut stratégique dans l’adoption par Washington d’al-Sharaa est profondément préoccupant et doit être abordé avec grande prudence. Une stabilité véritable dans des États fortement divisés provient d’un équilibre des pouvoirs entre le centre et la périphérie, non de la qualification de la périphérie comme menace à la sécurité nationale et du droit du pouvoir central de faire ce qu’il veut. Cela ressort à la fois de la théorie des relations internationales et de l’expérience vécue des sociétés pluralistes et multiculturelles.

Quand le centre sait que la périphérie peut freiner ses excès, les incitations passent de l’usage de la force à la négociation. Quand la périphérie sait qu’elle ne peut être dominée, les incitations se tournent vers la coopération plutôt que la révolte. Ainsi, la décentralisation est le modèle de gouvernance idéal pour la Syrie, puisqu’elle crée un équilibre des pouvoirs, alors que la centralisation cherche à le détruire par la domination du pouvoir central.

En Syrie, les communautés les plus engagées dans une gouvernance partagée sont celles qui sont aujourd’hui mises à l’écart. Les forces kurdes ont protégé les Arabes, les Yazidis, les Assyriens et les chrétiens pendant la lutte contre l’EI et ont été déterminantes dans la destruction du califat de l’EI. Alors qu’elles tenaient la ligne, al-Sharaa prêtait allégeance à Al-Qaïda, étendait le contrôle du HTS et l’administration djihadiste. Il est difficile de justifier la récompense du HTS d’al-Sharaa tout en affaiblissant les Kurdes et d’autres.

Le rôle de la Turquie et l’élan régional vers la centralisation

Il est aussi important de mettre en lumière l’influence des puissances régionales comme la Turquie dans cette poussée vers la centralisation. Selon le Atlantic Council et le Washington Institute, Ankara voit en al-Sharaa quelqu’un qui pourrait aider à neutraliser l’autonomie kurde et à remodeler le nord de la Syrie selon les intérêts turcs.

Une politique américaine qui renforce le gouvernement central sous al-Sharaa s’aligne alors sur les objectifs turcs au détriment des Kurdes, qui ont combattu l’EI et repoussé à la fois les djihadistes et l’autoritarisme du régime en Syrie. Une telle politique n’est pas favorable ni aux alliés américains ni aux objectifs de stabilité et de démocratie dans la région.

Étant donné la diversité démographique de la Syrie, un système fédéral ou pluraliste qui accorde une véritable autonomie culturelle, linguistique et administrative pour les Kurdes, les Druzes et d’autres serait la seule structure capable de créer stabilité et prospérité. Des arrangements de sécurité pourraient inclure des forces locales comme les Forces démocratiques syriennes (FDS) et des unités communautaires composées de Druzes, à côté de l’armée syrienne mais non subordonnées à elle.

Les détails devraient être négociés, mais le principe est fondamental pour la stabilité et l’harmonie de tous les groupes dans une Syrie future. La stabilité ne peut pas être bâtie sur la fiction qu’une Syrie est une nation arabe homogène avec une identité unique, un centre unique et une narration unique.

Enfin, Al-Shara n’est pas élu. Son autorité repose sur la puissance militaire et sur l’appui étranger. Aucun dirigeant avec ce profil ne devrait être autorisé à façonner l’avenir politique de la Syrie sans garanties constitutionnelles majeures, des élections indépendantes et la participation pleine des communautés diverses du pays pour freiner toute dérive autoritaire et discriminatoire.

En soutenant al-Sharaa sans des conditions et des garde-fous forts sur le pouvoir, Washington et ses alliés risquent d’outiller une force capable de créer un nouveau système autoritaire et islamiste semblable à la République islamique édifiée par l’ancien guide suprême Ruhollah Khomeini et ses successeurs en Iran. La stabilité et la prospérité de la Syrie débutent par une périphérie plus forte, et non par une autorité centrale renforcée dirigée par un homme dont le passé et l’idéologie n’indiquent pas de réels changements.

[Kaitlyn Diana edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.