Dominique Barthier

Europe

Liberté et décroissance : peut-on être libre avec moins ?

En révélant la connexion entre l’élan de croissance et les crises socio-écologiques qui nous entourent, la pensée post-croissance a réussi à sortir des simples structures militantes pour s’insinuer dans les sphères politiques et institutionnelles. Or ce qui rend notre système actuel si difficile à contester, c’est l’association positive qu’il véhicule entre la liberté et le sentiment d’appartenance collectif. Aujourd’hui encore, les courants négationnistes et réactionnaires n’ont pas hésité à s’emparer du mot liberté pour asseoir leur projet. Dans ce cadre, afin de gagner en hégémonie culturelle et politique et ainsi transformer la société, la post-croissance doit proposer sa propre version et son récit convaincant sur la liberté.

En mai 2023, au Parlement européen, s’est tenue la plus vaste et la plus transversale conférence jamais organisée sur la post-croissance. Ce rendez-vous fut sans équivoque un immense succès et un jalon clé dans la réflexion, théorique comme pratique, sur les voies menant à une prospérité et un bien-être en Europe au-delà de la croissance économique. Ce qui frappe toutefois, c’est l’absence quasi-totale d’un débat autour d’un concept central dans la bataille culturelle et politique de cette décennie : la liberté.

De leur côté, les courants négationnistes et réactionnaires n’ont pas lésiné sur les moyens pour s’approprier cette notion. Ils se présentent comme les véritables porte-drapeaux de la liberté face aux minorités woke et aux idées progressistes. Dans une inversion orwellienne des rôles entre agresseur et victime, dominant et dominé, privilégié et marginalisé, la liberté devient leur patrimoine quasi exclusif. À travers un néo-langage renaissant, Donald Trump et Marine Le Pen se posent en imitateurs de Martin Luther King, tandis que le réseau de désinformation, rebaptisé X, se fait le chantre de la liberté d’expression. Comme en 1984, il semblerait que « la liberté, c’est l’esclavage ».

Dans ce contexte, l’écologie — quel que soit le courant — devient une cible prioritaire. Selon leur récit, nous vivrions depuis des années sous la menace d’une « dictature climatique », qu’il s’agisse du Pacte vert européen ou de l’Agenda 2030. L’internationale de la haine réplique à ce prétendu « fanatisme vert » en revendiquant une « liberté » sans bornes: liberté d’explorer les forages, liberté de revenir aux énergies fossiles, liberté de diffamer les écologistes, autrement dit une liberté codifiée à sens unique, sans aucune contrainte écologique ou solidaire. Le réveil est brutal. Après une décennie d’hégémonie culturelle autour du climat, l’écologie et le climat ne séduisent plus comme auparavant et sont, au contraire, décrédibilisés au nom de la « liberté ».

Cette réaction négationniste survient alors que la crise climatique ne recule pas, loin s’en faut. Notre système économique et notre mode de vie, fondés sur une croissance illimitée de la production et une consommation effrénée sur une planète limitée, restent en impasse. Grâce aux meilleures connaissances scientifiques disponibles, nous savons que nous traversons une période socio-écologique critique où il faut désormais regarder au-delà de la croissance pour parvenir à un avenir durable, prospère et juste.

Mais il ne suffit pas d’avoir raison scientifiquement pour que l’idée juste s’impose. Il faut aussi toucher les cœurs et nourrir l’imaginaire collectif. Car aujourd’hui, la liberté demeure l’une des valeurs les plus chères pour les citoyens européens et, face à l’offensive de l’extrême droite, les courants post-croissance doivent s’engager frontalement dans le débat conceptuel et opérationnel autour de la liberté. C’est une condition sine qua non pour contester l’hégémonie culturelle et politique.

Pour avancer, plusieurs questions fondamentales s’imposent. La liberté est un terme polysémantique : comment est-elle comprise majoritairement aujourd’hui ? Et au-delà, quel rapport la liberté moderne entretient-elle avec le système de croissance perpétuelle ? Puis surtout, quelle liberté la post-croissance entend-elle défendre ?

Liberté et consumérisme, une vision réductrice

La liberté n’est pas une constante anthropologique. Ce n’était pas la même chose d’être libre dans la Grèce antique d’Aristote que dans l’Europe industrielle d’Adam Smith. Ce n’est pas la même chose d’entendre parler de liberté à la bouche de Trump ou chez le sous-commandant Marcos. La liberté peut être vue comme l’acte vertueux guidé par la raison, ou comme l’absence d’oppression, ou encore comme une libération par les réseaux sociaux. Au fil des lieux et des époques, ce concept a évolué et s’est transformé.

Dans ce cadre évolutif et dans ce combat idéologique permanent, comme le rappelle Sophia Rosenfeld, le sens du mot liberté, surtout dans la tradition américaine, se réduit souvent à la capacité de choisir. Dans une économie dominée par le marché, l’homo economicus passe son temps à choisir — ou à rêver de choisir lorsqu’il manque de pouvoir d’achat — ses vêtements, son smartphone ou la destination de ses prochaines vacances.

Dans ce contexte, la liberté de choisir se confond fréquemment avec la liberté individuelle de consommer. Cela implique que tout puisse devenir un objet de consommation, même les libertés héritées des Lumières telles que la liberté démocratique, religieuse, éducative ou sexuelle. La démocratie libérale, ou ce qu’en font certains, a une esthétique marketing qui transforme les citoyen·ne·s actifs en client·e·s passifs·ves, et vendre une idée ou un candidat n’est guère différent de vendre un produit sur une appli de rencontres ou un appareil ménager.

Nous assistons ici à la victoire idéologique du libéralisme économique de Milton Friedman. Plus l’individu a le choix dans une vie réintégrée dans le marché, plus il se perçoit comme libre — et réciproquement. Lors de son intervention au Forum économique mondial de Davos en 2025, où il a dénigré le Green New Deal et critiqué les véhicules électriques, Donald Trump a résumé la philosophie: « nous laisserons les gens acheter la voiture qu’ils veulent ». Dépourvue de cadre réglementaire, la liberté individuelle de choisir et de consommer n’importe quoi, alors qu’un électorat qui souffre économiquement soutient massivement les multinationales, au détriment de l’intérêt général et du climat.

Comme si cela ne suffisait pas, l’ascension des techno-libertariens américains, portés par des figures comme Elon Musk, constitue une étape supplémentaire. La liberté individuelle et la suppression des limitations publiques — voire étatiques — deviennent les axes de leur croisade pour éliminer les obstacles sociaux et écologiques. Au-delà de l’efficacité contestable du Department of Government Efficiency (DOGE), la doctrine prône surtout que l’État et ses règles seraient superflus, notamment les normes environnementales et les mécanismes de solidarité. Conséquence évidente : ceux qui engrangent le plus de liberté « muskienne » se trouvent être les plus forts, les oligarchies et la Silicon Valley, au détriment des plus vulnérables et de la planète.

Mais attention: et même si cela peut paraître paradoxal, ce libertarisme à la fois individualiste et entrepreneurial peut parfaitement s’accommoder d’un pouvoir autoritaire et centralisé, voire d’une démocratie illibérale. Comme le remarque Rosenfeld, « la liberté, réduite à la liberté de choix, peut préserver une éthique démocratique superficielle alors que le système politique, en réalité, s’est sensiblement mué en autoritaire ». Autrement dit: libéralisme pour une minorité, autoritarisme pour la majorité.

Le pacte faustien entre liberté et croissance

De toute évidence, cette conception minimaliste de la liberté — simplement comme capacité de choix consumériste — méconnait largement les externalités socio-écologiques négatives de ce modèle. À l’extrême, elle adhère même à une série de disqualifications et de fake news à l’égard des mesures écologiques et climatiques. Mais il serait naïf d’imaginer que cette vision étroite de la liberté est née par hasard ces dernières années. Ses racines remontent plus loin.

Pour comprendre le présent — et d’autant plus dans une perspective post-croissance — il faut interroger l’évolution des idées sur la liberté sous un angle matériel et historique. Les courants idéologiques, philosophiques ou économiques réagissent et s’adaptent aux conditions matérielles, énergétiques et technologiques de leur époque, et reflètent leur relation avec l’environnement socio-écologique dans lequel ils s’inscrivent.

Comme l’explique Pierre Charbonnier, dans ce qu’il nomme les « structures géo-écologiques de la pensée politique », l’alliance entre liberté et croissance prend forme à partir du XVIIe siècle et se développe avec la révolution industrielle. Grâce à l’exploitation massive de charbon — puis le pétrole et le gaz — et à l’utilisation intensive des terres et des ressources des colonies, l’Europe occidentale édifie des États-providence, des systèmes de développement et des démocraties modernes. Ce régime de « croissance extensive » inaugure un nouveau cadre écologique et social, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.

Pour ce régime, l’abondance n’est plus une illusion ancienne mais une réalité accessible, et l’ère de la pénurie est révolue. Cette abondance ouvre la porte à une nouvelle conception de la liberté: une autonomie individuelle et collective libérée de toute dépendance matérielle, une liberté qui passe par l’expansion et la disponibilité continue de ressources énergétiques, de matières premières et de biens critiques, à l’échelle locale comme mondiale. Sans croissance, il n’y a pas d’abondance; et sans abondance, il n’y a pas de liberté. Même ces mots, dans leurs formes modernes, semblent ficelés par un pacte faustien entre liberté et croissance.

Ainsi, dans les sociétés industrielles occidentales contemporaines, la croissance économique est, consciemment ou non, présentée comme un outil incontournable et comme un socle de la liberté et de la démocratie. Le capitalisme de marché, accompagné et soutenu par l’État, est souvent perçu comme le modèle ultime de liberté. En corollaire, tout obstacle à la croissance est pensé comme un obstacle à la liberté. Autrement dit, tout projet qui conteste le dogme de la croissance se heurte au même concept de liberté qui le nourrit.

Découpler la liberté et la croissance

Face à ce contexte, le défi que porte la post-croissance vis-à-vis de la notion de liberté est considérable. En appelant à la construction d’un monde prospère au-delà de toute croissance — ou même avec une croissance négative — les mouvements post-croissance et décroissants se trouvent en porte-à-faux avec la vision consumériste de la liberté fondée sur l’expansion continue. Proposer d’interdire ou de limiter les voitures et les énergies polluantes, ou d’ériger des limites au gaspillage, entre directement en conflit avec l’idée d’une liberté non encadrée, et pourrait même être perçu comme une atteinte à la promesse d’abondance matérielle infinie. Même évoquer l’existence de limites peut être interprété comme une restriction de la liberté, vue à travers le prisme d’un refus de toute contrainte.

Pourtant, même en s’opposant frontalement au trio croissance-abondance-liberté, la post-croissance ne peut renier la lutte pour la liberté. Car la liberté est bien plus que la simple capacité de choisir et de consommer sans contraintes dans une économie en expansion; elle a existé avant que la croissance ne devienne un dogme. Il est possible d’imaginer et de promouvoir une autre conception de la liberté que celle de la non-contrainte: selon des penseurs comme Philip Pettit ou Jürgen Habermas, la liberté peut se comprendre comme la non-dominación, la sécurité et la protection contre l’arbitraire, et comme l’émancipation face à toute forme de subordination.

Dans cette perspective, les politiques publiques en faveur de la justice environnementale et sociale, ainsi que l’État de droit, forment les fondations essentielles de la suppression des formes de domination qui pèsent sur certains groupes au détriment d’autres. Réduire ce « pouvoir excessif » est une condition nécessaire pour étendre la liberté d’agir au plus grand nombre tout en protégeant les droits des minorités et des générations futures. Pour cela, face à l’offensive techno-libérale et réactionnaire, la réactivation du rôle de l’État et du secteur public comme garants d’une liberté qui protège des abus des puissants et de la dérégulation devient une priorité. Cela ne signifie toutefois pas revenir à l’idée d’un Étatcroissant; il faut aussi repenser l’État au-delà de la simple production de bien-être par plus de consommation et de croissance.

Deuxièmement, ne sacrifions pas l’ensemble des libertés sur l’autel de la croissance. Nombre des libertés modernes — issues des révolutions du XVIIe et du XVIIIe siècles, malgré leurs contradictions — sont aussi les fruits de la lutte contre l’absolutisme, l’intolérance et l’injustice. L’autodétermination et l’autonomie — politiques, religieuses, affectives ou personnelles — demeurent des biens indivis à défendre avec vigilance et détermination, particulièrement face aux attaques contre la démocratie et les droits civils, politiques, sociaux et culturels.

Parallèlement, il faut accepter le paradoxe qui traverse ces libertés au fil des siècles. Dans le cadre du pacte faustien décrit ci-dessus, la liberté a été pensée comme notre capacité quasi théologique à nous affranchir de toute dépendance matérielle, tout en reposant sur une croissance matérielle infinie sur une planète finie. Au XXIe siècle, nous savons que ce rêve prométhéen n’est pas viable pour la grande majorité. Cette combinaison de liberté et de croissance, surtout au sein d’une société de masse, ne peut durer que si quelques privilégiés en bénéficient, vivant dans des enclaves sécurisées pendant que d’autres luttent pour survivre, la Terre restant leur horizon unique.

Pour éviter les scénarios écofascistes, il est donc crucial de dissocier liberté et croissance. Le projet d’auto-détermination humaine porté par la post-croissance s’apparente davantage à une « liberté frugale »: une liberté dont la jouissance implique le moins d’impact socio-environnemental et d’empreinte matérielle. Tout comme le mouvement décroissant a popularisé l’idée de « vivre bien avec moins », nous pouvons adopter le slogan « être libre avec moins ». En parallèle, et même si cela peut sembler contre-intuitif, cette liberté à faible intensité ne doit pas exclure l’abondance: une société post-croissance n’est pas destinée à tout faire diminuer, et la liberté qui va au-delà de la croissance peut inclure une abondance de plaisirs et d’activités non productives.

Par exemple, dans ce cadre d’écologisation de la liberté, être libre ne signifie pas travailler davantage pour accumuler plus de biens matériels, mais travailler moins afin de disposer de plus de temps pour sa famille, son environnement et la démocratie. Être libre n’est pas se livrer à une activité rémunérée pour augmenter son statut social sans réfléchir aux externalités, mais pouvoir exercer un métier qui donne du sens et apporte davantage de valeur écologique et sociale à la société. En somme, être libre signifie joindre les deux bouts sans mettre en péril l’avenir: plus de sécurité et plus de durabilité. Une liberté exercée de manière responsable, écologique, juste et démocratique nous permet d’en jouir demain et d’en faire profiter d’autres, au-delà de nos frontières et de notre époque.

Nous visons ainsi un engagement en faveur d’une frugalité matérielle et d’une abondance dans les domaines où cela compte: solidarité, qualité, durabilité, démocratie, bien-être, sécurité, sécurité et liens sociaux. Autrement dit, une reinterpretation profonde et positive de ce que recouvrent liberté et bien-vivre. Cette re-signification peut devenir une boussole stratégique dans la lutte contre l’appropriation de la liberté par les courants négationnistes et réactionnaires, et permet de reprendre l’initiative du récit pour placer la post-croissance comme une alternative transversale, souhaitable et crédible pour le plus grand nombre.

Par ailleurs, dans une période marquée par le repli généralisé, et contrairement à un repli parfois fantasmé au sein du mouvement écologiste, il s’agit d’une stratégie offensive visant à conquérir l’hégonie sur le terrain des valeurs qui existent réellement dans la société européenne. L’objectif est clair: faire de la liberté et de la soutenabilité, au-delà de la croissance, les deux faces d’une même pièce.

Traduit par la Fondation de l’Écologie Politique

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.