En fin de soirée le 24 juin 2025, le Bureau d’Information Publique (PIB) a publié une déclaration au nom du Bureau du Raksha Mantri (RMO) autorisant le Chef d’État-Major de la Défense (CEMAD) à émettre des Ordres Conjoints pour les trois forces armées. Cette réforme constitue une étape majeure dans la réorganisation du commandement militaire indien. L’objectif est de créer une chaîne de commandement unifiée couvrant l’Armée, la Marine et l’Armée de l’Air — une initiative qui s’inscrit dans ce que le gouvernement a appelé l’« Année des Réformes 2025 ».
La création du poste de Chef d’État-Major de la Défense
L’Inde a commencé à repenser la gestion de ses forces armées après la Guerre du Kargil en 1999, lorsque des soldats pakistanais ont infiltré les positions indiennes au Cachemire. En réaction, le Comité de revue du Kargil, créé la même année, a mis en lumière d’importantes lacunes dans la coordination militaire. Suite à ce constat, le Groupe de Ministres en 2001, puis le Comité Naresh Chandra en 2012, ont recommandé plusieurs réformes majeures, notamment la mise en place d’un commandement centralisé de la défense.
Malgré des appels répétés de la part des chefs militaires et des analystes en défense, l’élite politique a tergiversé à agir. Ce n’est qu’en 2019 que le Conseil des ministres a approuvé la création du poste de Chef d’État-Major de la Défense et instauré la fonction de Président Permanent du Comité des Chefs d’État-Major (PC-CISC). Ce poste visait à renforcer la coopération entre les différentes branches et à rationaliser les processus d’approvisionnement, de recrutement et de formation via le Département des Affaires Militaires (DMA), nouvellement créé sous le ministère de la Défense.
Le Général Bipin Rawat est devenu le premier CEMAD en Inde. Il a occupé deux rôles clés : à la tête du DMA et en tant que Président Permanent du Comité des Chefs d’État-Major (COSC). La mission confiée était de favoriser la coordination interservices et de superviser la planification intégrée dans l’ensemble des forces armées.
La dernière évolution
Jusqu’à présent, le rôle du CEMAD se limitait essentiellement à un rôle consultatif. Bien qu’il ait piloté des initiatives concernant la coordination des achats et de la formation au sein du ministère de la Défense, la responsabilité opérationnelle demeurait fragmentée. Chaque service menait ses propres opérations, et les comités devaient parvenir à un consensus avant d’engager des actions conjointes. Cette approche cloisonnée entraînait des retards et affaiblissait l’efficacité des opérations communes.
La nouvelle directive confère désormais au CEMAD le pouvoir d’émettre des ordres conjoints sans nécessiter l’approbation préalable des chefs de service. Par exemple, le CEMAD peut dorénavant donner des instructions opérationnelles pour toutes les branches lors d’exercices conjoints ou en cas de crise nationale. Ce changement reflète le modèle de commandement appliqué à la seule commandement opérationnel interarmes existant en Inde, celui de la Commande des Andaman et Nicobar (ANC).
Le Général Anil Chauhan, actuel Chief of Defense Staff, insiste sur la nécessité pour l’Inde de décharger les fonctions opérationnelles des responsabilités administratives relatives au recrutement, à la formation et à la logistique (Raise, Train, Sustain — RTS). Il plaide en faveur des Commandements Théâtres Intégrés (CTI) qui offrent une structure plus claire, permettant aux commandants de concentrer leurs efforts sur les menaces concrètes plutôt que sur la gestion courante. En même temps, cette réforme conserve l’autorité administrative de chaque chef de service à l’intérieur de sa branche spécifique.
La prochaine étape
En conférant au CEMAD l’autorité opérationnelle, le gouvernement indien franchit une étape décisive vers la mise en place de Commandements Théâtres Intégrés — une réforme que les stratégistes militaires réclament depuis des décennies. La réticence politique a freiné cette évolution pendant longtemps, mais le gouvernement en place a remis cette question au cœur de ses engagements lors du programme électoral de 2024.
En 2024, le Général Chauhan a prononcé la 22e Conférence Memorial du Major Général Samir Sinha à l’Institution des Services Unis (USI) de l’Inde. Il y a appelé à renforcer la coopération entre les trois forces et à développer une culture commune capable d’incarner ce que l’on désigne comme « Co-Militant 2.0 », considéré comme la voie de l’avenir. Chauhan a exhorté les trois forces à bâtir cette culture conjointe en vue de la mise en place de structures opérationnelles communes.
Le CEMAD a déclaré : « La Cohésion 1.0 consistait à encourager une camaraderie renforcée et un consensus entre nos forces. Comme il n’y a pas de divergences majeures, nous avons désormais l’opportunité de passer à la étape suivante — la Cohésion 2.0. »
L’urgence d’un Commandement Théâtral Intégré (CTI)
Le concept de Commandement Théâtral, ou théâtreisation, consiste à organiser une défense par zones géographiques pour améliorer la coordination. Les théoriciens militaires, à l’instar de Carl von Clausewitz en Prusse, ont longtemps préconisé cette approche unifiée de commandement. En Inde, cette idée est reconnue depuis longtemps, notamment face à la multiplication des menaces tant extérieures qu’intérieures.
Son adoption figure aussi dans le programme du gouvernement actuel. Jusqu’ici, le manque d’équipements et la vision à court terme des décideurs ont freiné cette mise en œuvre, mais également l’attente de vétérans et d’universitaires spécialistes.
Le contexte stratégique actuel en Inde inclut la possibilité d’une « guerre à deux, et demie-fronts » — affrontant simultanément la Chine et le Pakistan, tout en étant confrontée à des défis de sécurité intérieure tels que l’insurrection, le terrorisme ou la guerre hybride. Si la relation avec le Bangladesh était traditionnellement amicale, ces dernières années, le comportement de Dacca, notamment lors de l’opération Sindoor, a révélé une inquiétude stratégique croissante. Le soutien véhément de Dacca à Islamabad sous prétexte de solidarité islamique, combiné à ses critiques des actions militaires indiennes, exige une réponse ferme et claire.
Notre vision du CTI
Plusieurs pays ont déjà instauré des structures similaires. Les États-Unis ont adopté des Commandements Théâtres Intégrés (CTI) en raison de leurs impératifs stratégiques globaux. Ces structures leur permettent de maintenir une posture militaire indépendante, offrant un avantage face à toute menace directe contre leur territoire continental. Après la loi Goldwater-Nichols de 1986, ils ont créé des Commandements de Combat Unifiés (UCC), déployés dans différents théâtres mondiaux tels que CENTCOM dès 1983. Ces réformes ont doté l’armée américaine d’une autorité claire et d’une organisation de commandement solide à l’échelle internationale.
De leur côté, la Chine a adopté une démarche similaire en 2016, avec la réorganisation de son Armée Populaire de Libération (APL) en cinq Commandements Théâtres Intégrés. Cette restructuration s’inscrit dans l’objectif chinois de devenir une puissance militaire mondiale à horizon 2049. Elle soutient la montée en puissance maritime de Pékin, ses ambitions outre-mer et ses efforts pour sécuriser les routes maritimes (Sea Lines of Communication — SLOCs). La réforme chinoise repose sur une centralisation décisionnelle et sur une modernisation technologique accélérée.
Pour l’Inde, dont la croissance est orientée vers un développement inclusif plutôt que vers une expansion rapide, toute réforme structurelle comme celle des CTI doit être menée avec prudence. Il est essentiel de veiller à ne pas déstabiliser les capacités opérationnelles existantes. Vu la géographie particulière du pays, ses menaces spécifiques et ses ressources limitées, il convient de privilégier des ajustements ciblés, adaptés au contexte indien, en évitant toute transformation excessive.
La mise en œuvre des CTI doit rester pragmatique, en tenant compte de la topographie, des enjeux stratégiques et des réalités du terrain indien. L’enjeu étant de concilier intégration réelle et cohésion entre les forces, tout en évitant une uniformisation qui pourrait nuire à leur flexibilité et à leur efficacité. La plus grande difficulté réside dans le changement d’état d’esprit : il faut transformer la méfiance et l’incertitude en un sentiment de confiance et d’appartenance entre les différents corps militaires et les acteurs politiques et bureaucratiques impliqués.
De la décision à la mise en œuvre effective
Le processus décisionnel dans toute organisation hiérarchique, comme un commandement théâtral, comporte plusieurs étapes :
- Politique
- Stratégie
- Tactique
- Opérations
Le succès d’un Commandement Théâtral Intégré dépend principalement de la capacité des forces à l’exécuter et à l’adapter. Il s’agit de combiner la capacité militaire — notamment les ressources et le personnel — avec la capacité opérationnelle, qui englobe la planification stratégique, la coordination et la mise en œuvre concrète.
Ce socle solide permet également de renforcer la diplomatie militaire, d’accélérer la prise de décision et d’accroître la crédibilité de l’Inde dans ses engagements régionaux et internationaux. La réforme des forces armées, qui va du développement de régiments interservices à la création de commandements théâtres, se déploie en trois grandes phases : cohésion, intégration et théâtreisation. Si les deux premières phases peuvent se chevaucher, la phase de théâtreisation — c’est-à-dire la création concrète de commandements régionaux — doit idéalement intervenir une fois ces fondamentaux acquis.
Le futur schéma d’organisation doit prévoir clairement la responsabilité des différentes instances. Par exemple, le CEMAD pourrait se concentrer principalement sur la définition des politiques et stratégies, tandis que les commandants de théâtre, eux, seraient responsables des opérations locales, organisées selon des zones géographiques pour une meilleure clarté d’action. La mise en œuvre doit suivre une approche descendante pour assurer une adoption durable et une véritable efficacité.
