Dominique Barthier

Etats-Unis

L’urne électorale d’Éthiopie doit devenir un symbole de paix

Dans la poussière et l’incertitude qui entourent l’Éthiopie contemporaine, une image de l’élection de juin 2026 demeure d’une force inhabituelle: des millions de citoyens font la queue patiemment pour voter, tandis que d’importantes zones du pays restent marquées par la guerre, les déplacements et le chagrin. Plus de 50 millions d’Éthiopiens étaient inscrits sur les listes électorales, et la participation, selon les premières estimations, frôlait les 90 % dans les zones où le scrutin a eu lieu. Ce fut l’un des plus grands exercices électoraux jamais organisés sur le continent africain.

Pourtant, ce scrutin fut aussi défini autant par l’absence que par la participation. Des circonscriptions entières du Tigray n’ont pas voté. Des centaines de bureaux de vote en Amhara et dans l’Oromia ont été fermés pour des raisons liées à la sécurité. Plus de 4 millions de déplacés internes vivent encore entre l’incertitude et la survie.

La contradiction est difficile à ignorer. L’Éthiopie a démontré une capacité remarquable à organiser des élections dans des circonstances extrêmement difficiles. La logistique électorale, avec des systèmes d’enregistrement numérique et l’identification biométrique des électeurs, a mis en lumière la résilience des institutions. Des observateurs de l’Union africaine (UA), qui regroupe les 55 États africains, ont rapporté un vote fluide là où le scrutin a été organisé. Mais la question plus profonde qui se pose à l’Éthiopie n’est pas de savoir si les bulletins ont été comptés. C’est de savoir si la participation démocratique peut évoluer en une culture politique capable de résoudre les conflits grâce à des institutions plutôt que par la confrontation. Cette question influencera non seulement l’avenir de l’Éthiopie mais aussi la trajectoire stratégique de la Corne de l’Afrique.

Les Éthiopiens ont choisi la démocratie plutôt que le désengagement

Pendant la majeure partie de la dernière décennie, l’Éthiopie a incarné à la fois les promesses et les risques de l’Afrique. Avec environ 130 millions d’habitants, c’est la deuxième nation la plus peuplée du continent, un poids diplomatique considérable, un acteur sécuritaire clé et l’une des économies à la croissance la plus rapide des années 2000 avant que les conflits ne renversent une grande partie de ces progrès. La guerre civile au Tigray, accompagnée des violences persistantes en Amhara et en Oromia, a coûté cher à l’ensemble du pays.

Le conflit tigréen a provoqué plus de cinq millions de déplacés en 2021 seulement, l’une des plus grandes crises de déplacement jamais enregistrées dans l’histoire récente. Des organisations de droits humains continuent de documenter des allégations d’atrocités, des attaques contre des civils et une détresse humanitaire sévère dans les régions touchées par le conflit.

Dans ce cadre, l’élection est devenue un test pour savoir si l’État éthiopien conserve encore une légitimité suffisante pour convaincre les citoyens que la participation politique demeure préférable à la lutte armée.

La réponse, étonnamment, pourrait être oui. Malgré des années de violence, des millions ont tout de même choisi l’urne. Cela importe. Dans les États fragiles, le désengagement public survient souvent avant l’effondrement des institutions. L’Éthiopie n’en est pas encore à ce point. La volonté des citoyens de participer malgré les difficultés profondes suggère que la foi dans l’idée d’une politique démocratique n’a pas totalement disparu. À bien des égards, cela pourrait être le résultat le plus important de l’élection.

Pourtant, la résilience démocratique ne doit pas être confondue avec une consolidation démocratique. Les politologues distinguent souvent entre élections et démocratie. Les élections sont des événements. La démocratie est un système de gestion des conflits. Ce système nécessite des institutions en lesquelles les citoyens ont confiance même lorsqu’ils perdent. Il exige des tribunaux indépendants, des médias libres, des partis d’opposition capables de s’organiser en sécurité et des forces de sécurité qui protègent les citoyens et non les intérêts politiques.

Ces fondations restent fragiles en Éthiopie. Des partis d’opposition ont publié une déclaration affirmant qu’ils avaient été marginalisés, cooptés ou exclus d’une compétition véritable. Les inquiétudes concernant les arrestations, les restrictions de l’espace civique et la participation politique inégale continuent d’obscurcir la perception de la crédibilité électorale. Lorsque les citoyens tirent la conclusion que les élections ne peuvent pas produire un changement politique significatif, la tentation de chercher des alternatives en dehors des canaux institutionnels augmente inévitablement.

La paix dépend de la stabilisation de la démocratie

L’histoire livre des leçons édifiantes. Les pays sortant de conflits atteignent rarement une paix durable uniquement par des exercices électoraux. La stabilisation après la guerre au Sierra Leone a exigé des années de réformes institutionnelles et de réconciliation communautaire. La transition démocratique en Afrique du Sud a réussi non pas parce que les élections ont résolu les griefs politiques, mais parce que les institutions sont devenues, avec le temps, des mécanismes de gestion fiables. La paix fragile en Bosnie-Herzégovine a survécu parce que les arrangements constitutionnels créaient des incitations à négocier plutôt qu’à recourir à la violence.

L’Éthiopie est désormais confrontée à un défi similaire. La stabilité future du pays dépendra moins de savoir qui a gagné l’élection de 2026 que de la mesure dans laquelle les acteurs politiques voient les institutions comme des arènes légitimes de contestation. La question centrale est de savoir si les désaccords sur le pouvoir, l’identité et les ressources peuvent être canalisés par des mécanismes constitutionnels plutôt que par une mobilisation armée.

Ce défi est particulièrement aigu car les conflits éthiopiens sont profondément imbriqués dans des visions concurrentes de l’État lui-même. Les débats sur le fédéralisme ethnique, l’autonomie régionale et l’identité nationale sont devenus des lignes de fracture centrales dans la politique contemporaine. Des victoires militaires ne peuvent pas résoudre ces questions durablement. Ni les victoires électorales. Seul un dialogue politique soutenu peut y parvenir.

Ce qui est encourageant, c’est que des chemins existent. Le Institute for Security Studies a régulièrement souligné l’importance de relancer l’agenda de justice transitionnelle en Éthiopie, aujourd’hui à l’arrêt. Une reddition de comptes significative pour les abus commis pendant la guerre, associée à un dialogue national plus large, pourrait aider à restaurer la confiance entre les communautés et les institutions. La justice transitionnelle est souvent politiquement inconfortable, mais les griefs non résolus ne disparaissent pas; ils attendent simplement de nouvelles opportunités pour refaire surface.

Le résultat pourrait avoir des répercussions internationales

L’importance de cette élection dépasse largement l’Éthiopie. Ayant une des positions les plus influentes du continent, la trajectoire de l’Éthiopie influencera la stabilité régionale, les flux migratoires, l’intégration économique et les dynamiques sécuritaires dans la Corne et dans le grand corridor de la mer Rouge.

La dimension internationale mérite également une attention accrue. L’avenir démocratique de l’Éthiopie se déploie dans un contexte de concurrence géopolitique croissante autour de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique. Puissances du Golfe, Turquie, Égypte, Chine, États-Unis et acteurs européens nourrissent tous des intérêts stratégiques importants dans la région. Le détroit de Bab el-Mandeb, reliant la mer Rouge à l’océan Indien, transporte environ 12 % du commerce mondial et est affecté par des guerres par procuration. L’accès maritime et l’influence régionale façonnent de plus en plus l’engagement extérieur.

Pourtant, trop souvent, la politique internationale à l’égard de l’Éthiopie reflète une contradiction bien connue. Les acteurs externes célèbrent souvent les progrès démocratiques tout en privilégiant les partenariats sécuritaires et les calculs géopolitiques lorsque des crises éclatent. L’Éthiopie a été décrite comme « trop grande pour échouer », ce qui crée des incitations pour les gouvernements étrangers à tolérer l’instabilité tant que leurs intérêts stratégiques restent protégés.

Cette approche présente des risques. Une stabilité façonnée principalement par des calculs de sécurité tend à être fragile. Une stabilité durable émerge lorsque les citoyennes et les citoyens estiment que les institutions peuvent offrir justice, représentation et opportunités. La lecture la plus optimiste de l’élection de 2026 est donc que la démocratie demeure possible.

Il y a de l’espoir pour la démocratie éthiopienne

Dans un monde de plus en plus défini par la polarisation, les conflits et le recul démocratique, la vision de millions de personnes qui participent pacifiquement à la vie politique conserve une signification profonde. Elle indique que le contrat social a été endommagé mais n’a pas été détruit. Elle suggère que, malgré la guerre et les déplacements, de nombreux Éthiopiens considèrent toujours la politique comme un levier pour façonner l’avenir plutôt que comme un simple moyen de survivre au présent.

Le travail le plus ardu commence maintenant. Le plus grand test de l’Éthiopie n’est plus d’organiser des élections. Il s’agit de transformer la participation électorale en confiance envers les institutions. Il s’agit de démontrer que les bulletins comptent après le jour du vote. Il s’agit de montrer que les tribunaux, les législatures, les mécanismes de dialogue et les structures de gouvernance locale peuvent traiter les griefs avant qu’ils ne se transforment en insurrections.

Le pays se trouve à une croisée des chemins historiques. L’un mène à des cycles récurrents de conflits, marqués par des élections qui légitiment l’autorité mais ne résolvent pas les tensions sous-jacentes. L’autre ouvre sur un projet plus ambitieux: une culture politique dans laquelle les différends se règlent par les institutions plutôt que par la force, et où la participation démocratique devient la base du renouveau national.

L’avenir de l’Éthiopie dépendra en fin de compte de la capacité de sa participation électorale durement acquise à évoluer vers quelque chose de plus profond: une conviction partagée que les institutions, aussi imparfaites soient-elles, possèdent plus de pouvoir que la violence. Si cette transition réussit, le pays aura jeté les bases d’un avenir plus stable. Si elle échoue, la boîte à bulletins risque de devenir un autre symbole d’opportunités retardées plutôt que de destinées accomplies.

Édité par Cheyenne Torres.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.