Le cyborg n’est pas une fiction lointaine — il est déjà présent dans notre quotidien. En 2024, la Haute Cour de Delhi a statué que le sperme cryoconservé d’un patient atteint d’un cancer décédé constituait une propriété héréditaire, permettant à ses parents d’avoir un enfant en utilisant son matériel génétique après sa mort — un processus connu sous le nom de reproduction posthume. Une affaire similaire s’est déployée en Chine, où un couple tué dans un accident de voiture en 2013 est devenu parents quatre ans plus tard, après que leurs embryons congelés ont été portés à terme par une mère porteuse.
Même des dispositifs ordinaires comme le Fitbit et l’Apple Watch transforment désormais le corps en un flux constant de données, remodelant la santé en quelque chose de médiatisé par des algorithmes plutôt que vécue simplement. La technologie, en d’autres termes, ne se contente plus de modifier notre mode de vie — elle commence à décider qui peut devenir parent et ce qui compte comme un corps à part entière. C’est ce que Donna Haraway, la sociologue féministe américaine et longue time professeure à l’Université de Californie, Santa Cruz (UCSC), avançait dans son Cyborg Manifesto de 1985: une manière de brouiller les frontières rigides entre nature et culture, humain et machine. Aujourd’hui, cette frontière ne s’est pas seulement brouillée — elle a disparu.
Pouvoir, données et condition cyborg
L’essor du cyborg n’est pas qu’un simple virage technologique — il est structuré par le pouvoir. Chaque interaction avec la technologie, d’une application de fitness à un défilement sur les réseaux sociaux, génère des données que les entreprises collectent et monétisent, donnant naissance à ce que les chercheurs appellent le capitalisme de surveillance. Le scandale Cambridge Analytica de 2018 a rendu cela tangible : des données Facebook prélevées sur des millions d’utilisateurs ont été utilisées pour construire des profils psychologiques destinés au ciblage politique lors des élections. L’expérience humaine elle-même est devenue une matière première pour le profit.
Le pouvoir s’exerce aussi par le biais des biais algorithmiques. En 2018, Amazon a abandonné un outil de recrutement basé sur l’IA après avoir découvert qu’il dévalorisait systématiquement les CV des femmes, s’étant entraîné sur une décennie de données d’embauche dominées par les hommes. Dans le système judiciaire américain, une enquête de ProPublica de 2016 a démontré qu’un algorithme d’évaluation des risques largement utilisé notait les prévenus noirs comme susceptibles de récidiver davantage que des prévenus blancs ayant des antécédents similaires. Dans les deux cas, des systèmes censés apparaître neutres ont fini par reproduire les inégalités déjà présentes dans leurs données.
Algorithmes, capacité d’agir et contrôle
C’est ici que le cyborg devient explicitement politique. Si les algorithmes médiatisent notre perception, nos choix et nos opportunités, alors le pouvoir ne s’exerce plus uniquement par des institutions comme l’État. Il est enfoui dans des systèmes technologiques opaques, complexes et largement non régulés. La question n’est pas seulement qui gouverne la société, mais qui conçoit et qui contrôle les systèmes par lesquels nous vivons.
Dans un tel contexte, la capacité d’agir humaine devient incertaine. Prenons-nous réellement des décisions, ou celles-ci nous sont-elles façonnées? Lorsque les systèmes de recommandation orientent ce que nous regardons ou lisons, et que les algorithmes prédictifs influencent les décisions qui conditionnent nos vies, la frontière entre autonomie et manipulation s’estompent.
La politique de l’autonomisation
Cette vision de la surveillance et du contrôle algorithmique n’est pas purement dystopique — elle ouvre aussi des possibilités nouvelles. Les technologies médicales sauvent des vies. Les plateformes numériques permettent de nouvelles formes de communication et de mobilisation politique. L’IA est même employée pour prédire des flambées de maladies liées au climat, aidant les chercheurs à modéliser la manière dont un monde en réchauffement va remodeler la santé publique.
Le défi, donc, n’est pas de rejeter la technologie mais de la politiser. Qui possède les données générées par nos corps ? Les entreprises devraient-elles y avoir un accès illimité ? Quelles réglementations sont nécessaires pour garantir transparence et responsabilisation des systèmes d’IA ? Sans répondre à ces questions, les bénéfices du progrès technologique resteront inégalement répartis, tandis que les risques continueront de croître.
Les algorithmes transforment aussi la connaissance elle-même. Lorsque des systèmes axés sur le profit filtrent l’information plutôt que la vérité, le discours public devient vulnérable à la manipulation — une menace silencieuse mais grave pour la démocratie.
Affronter le pouvoir algorithmique : de la domination à la liberté
Affronter le pouvoir algorithmique sur la connaissance et le discours nécessite des cadres plus solides en éthique numérique, en gouvernance des données et en responsabilité technologique. Gouvernements, institutions et société civile doivent coopérer pour que la technologie serve les intérêts humains, et non les miner. En fin de compte, le cyborg n’est pas qu’une fusion entre l’homme et la machine. Il reflète la société que nous sommes en train de bâtir.
Si la société est uniquement guidée par le profit et le contrôle, le cyborg deviendra un outil de domination. Mais si des principes de justice, de transparence et de dignité humaine guident son élaboration, le cyborg peut devenir un espace pour de nouvelles formes de liberté et de possibilités.
Le cyborg est déjà là. La vraie question est de savoir si nous saurons reconnaître sa dimension politique et agir en conséquence.
[Ruqaiyya Jhandawala a édité cet article]