Quatre ans après le choc de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, la guerre au Moyen-Orient a une fois de plus mis en lumière l’impérieuse nécessité de renforcer l’autonomie énergétique européenne. L’UE a renforcé son insistance sur l’hydrogène vert comme pilier de sa transition énergétique, en identifiant la Tunisie comme partenaire clé pour sécuriser les approvisionnements futurs. Or, dans Gabès – une région déjà marquée par des décennies de pollution industrielle et de dégradation environnementale – ces ambitions rencontrent une opposition croissante. L’Europe peut-elle pousser à la décarbonation sans reproduire des dynamiquesExtractives et sans amplifier les inégalités locales ?
Dans les couloirs du pouvoir bruxellois, la transition énergétique rime souvent avec l’hydrogène. Le Pacte vert européen considère la variante « verte » – produite à partir d’électricité issue de sources renouvelables et sans émissions directes de CO2 – comme l’un des pivot de la décarbonation des industries lourdes, du transport et de la production d’électricité envisagée pour 2050. Avec le plan REPowerEU, lancé en mars 2022 face à la crise énergétique et pour réduire la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles russes, l’hydrogène vert a été élevé au rang d’un levier stratégique pour la sécurité énergétique et pour la transition écologique de l’UE.
Malgré l’accent mis sur l’autonomie européenne, le plan déborde largement les frontières schengen: Bruxelles vise à exploiter des sites de production installés le long du littoral sud-méditerranéen en Afrique du Nord. Dans ce cadre, la Tunisie émerge comme un partenaire crucial. Déjà connectée à l’Europe via le gazoduc Transmed, qui relie l’Algérie à l’Italie, le pays se retrouve désormais au cœur des ambitions européennes de créer un hub pour la production et l’exportation d’hydrogène vert. Sous la présidence de Kais Saïed, marquée par un retour à l’autoritarisme et une centralisation du pouvoir, des rencontres à huis clos et des forums industriels sur l’hydrogène vert se multiplient à Tunis.
En mai 2024, un gouvernement nommé directement par Saïed – sans assemblée parlementaire désormais réduite à l’impuissance – a présenté la stratégie tuniso-hydrogène vert. L’objectif est de produire 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert d’ici 2050, dont près de 6 millions seront exportés et un peu plus de 2 millions destinés au marché intérieur et à ses dérivés. Pour y parvenir, la Tunisie devra développer près de 100 GW de capacité à partir de sources renouvelables, bien au-delà de sa capacité installée actuelle.
Au cœur de la stratégie se trouve le Corridor SoutH2, un méga-gazoduc long de 3 300 kilomètres promu par Snam, en Italie, et devenu une « Project of Common Interest » au niveau européen. Le gazoduc est prévu pour relier l’Afrique du Nord à l’Allemagne ainsi qu’au marché plus large de l’UE. Selon un accord entre l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche, le corridor devrait devenir l’un des cinq axes majeurs d’importation de 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable d’ici 2030. Cependant, les projets tunisiens fixent les objectifs principaux pour 2050.
Même avec les assurances de Belhassen Chiboub, Directeur Général de l’Electricité et de la Transition Énergétique au Ministère de l’Industrie, selon lesquelles la transition énergétique représente une « nécessité climatique et une opportunité économique » pour la Tunisie, la majeure partie de la production envisagée ne viendra pas répondre aux besoins énergétiques verts domestiques. Le mix énergétique national demeure largement dépendant des énergies fossiles : 88 % de l’énergie primaire et 97 % de l’électricité proviennent encore majoritairement du gaz naturel algérien.
La stratégie de l’UE alimente les inquiétudes des mouvements de la société civile et de l’environnement, qui craignent que les besoins européens ne passent avant ceux des populations locales. Malgré le contexte répressif croissant en Tunisie, les revendications en faveur de la souveraineté énergétique se multiplient. À Gabès, ville portuaire du sud-est destinée à accueillir la future « vallée de l’hydrogène vert », une mobilisation populaire s’organise contre un projet perçu comme extractiviste et inéquitable.
Pendant plus d’un demi-siècle, la ville a été étouffée par les émissions du Groupe Chimique Tunisien (GCT), établissement public producteur d’unités fertilisantes à base de phosphates. En octobre dernier, Gabès a été le théâtre de certains des plus imposants soulèvements environnementaux jamais enregistrés dans le pays, à la suite d’une crise sanitaire provoquée par des émanations toxiques des usines de l’entreprise. Or, c’est précisément le GCT que le gouvernement a choisi comme site pilote pour la première production d’hydrogène vert en Tunisie.
À l’avant-garde de la fièvre hydrogène
Longtemps cantonnée au stade des plans, la nouvelle stratégie tuniso-hydrogène vert – souvent surnommée la future « H2 Valley » – a pris de l’ampleur en 2024 avec la signature de sept protocoles d’entente entre le gouvernement tunisien et plusieurs entreprises étrangères. Les signataires incluent HDF Energy (France), Savannah Energy (Royaume-Uni), DEME Hyport (Belgique), ABO Energy (Allemagne), un partenariat entre Amarenco (franco-irlandais) et H2 Global Energy (Zurich), un consortium formé par Verbund (Autriche), Aker Horizons (Norvège) et TuNur (Malte). Il existe aussi H2Noto, le plus important de tous les projets proposés en Tunisie, dirigé par TotalEnergies (France) aux côtés de Verbund (Autriche) et EREN Groupe (Luxembourg).
« Ces accords ne constituent pas encore des contrats obligatoires: ils servent principalement à positionner la Tunisie et à créer un cadre de confiance. Les entreprises peuvent ainsi entamer des études préliminaires en sachant que le pays soutient le projet et se prépare à sa mise en œuvre future », explique un membre du Comité directeur de l’hydrogène vert au Ministère de l’Energie à Tunis. Suite à ces annonces, plusieurs autres entreprises ont exprimé leur intérêt pour investir dans la chaîne d’approvisionnement tunisienne, notamment l’italienne Eni et Enel, ainsi que CMMZE de Monaco, qui a annoncé le lancement de projets de production d’hydrogène vert dans le sud-est de la Tunisie.
Le développement des projets d’hydrogène vert est évoqué dans le Rapport sur l’État d’exécution du Plan Mattei pour l’Afrique, rédigé par la présidence du Conseil des ministres italienne. En juillet 2024, une délégation composée d’Enel et d’Eni a rencontré le Ministère de l’Energie à Tunis pour discuter de la création d’un pilote d’hydrogène vert à Cap Bon. Un mois plus tard, l’initiative prend forme avec la création d’un groupe de travail technique réunissant des représentants italiens et tunisiens. Le site potentiel identifié par le partenariat Rome-Tunis se situerait à proximité de la station de compression SERGAZ à El-Hawariya, où le gazoduc Transmed rejoint la mer Méditerranée en direction de la Sicile.
Alors que les propositions et les réunions se multiplient, seul un projet semble progresser rapidement: la mise en place d’une première unité commerciale à Gabès pour la production d’ammoniac à partir d’hydrogène vert. Le projet devrait être achevé entre 2025 et 2030. L’ammoniac est essentiel pour transformer le phosphate extrait de la bassin minier de Gafsa en phosphate ammoniacal (DAP), phosphate di-calcique (DCP) et phosphate mono-ammonique (MAP), fertilisants utilisés dans l’agriculture industrielle et produits par le Groupe chimique tunisien à Gabès.
À l’heure actuelle, l’ammoniac « gris » produit en Tunisie est issu de l’azote présent dans l’air et de l’hydrogène obtenu à partir des énergies fossiles. Dans le projet-pilote de Gabès, cet hydrogène sera remplacé par sa version « verte », produite à partir d’énergie renouvelable, et le procédé sera intégré directement dans l’usine publique de fertilisants du GCT, située au sein du complexe industriel de Ghannouch, à l’ouest de Gabès. Selon la feuille de route du gouvernement, le projet produira environ 220 tonnes d’hydrogène vert et 630 tonnes d’ammoniac vert annuellement.
Pour alimenter l’usine, le GCT prévoit la construction d’un parc photovoltaïque de 8 mégawatts relié au réseau national (STEG) dans la campagne autour de Gabès, plus précisément à Oudhref, à 18 km de l’entreprise. Tous les autres composants seront installés dans le complexe industriel de Ghannouch. Le projet prévoit également une centrale de dessalement, un électrolyseur, une unité de synthèse Haber-Bosch, un système de stockage d’hydrogène et une pile à combustible qui utilisera 30 % de l’hydrogène vert afin d’assurer une alimentation électrique continue.
Bien que ce site ne soit pas encore destiné à l’export, il représente une étape précoce vers une production commerciale. Gabès joue également un rôle stratégique dans les options de route pour un nouveau gazoduc d’hydrogène: la ville figure sur l’itinéraire du projet SoutH2 Corridor, soutenu par la Tunisie, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et l’Algérie. Le gazoduc d’hydrogène vert promu par Snam a été identifié comme une infrastructure énergétique clé dans le Plan Mattei du gouvernement italien et dans le plan d’infrastructures EU Global Gateway. Il relierait l’Afrique du Nord à l’Allemagne, suivant la côte gabèsienne jusqu’au Cap Bon, puis poursuivant vers l’Italie et l’Autriche.
Outre le gazoduc, la nouvelle interconnexion électrique entre la Tunisie et l’Italie passes également par Gabès via le corridor « Eleni » ou l’interconnexion Italie-Tunisie, qui reliera la ville à Mazara del Vallo en Sicile, sur quelque 200 kilomètres. Les travaux seront réalisés par le groupe italien Prysmian, pour un contrat estimé à 460 millions d’euros, cofinancé par l’UE en tant que projet prioritaire pour l’intégration des marchés énergétiques. Le pilote de production d’hydrogène vert du GCT a remis Gabès au premier plan des intérêts des entreprises énergétiques et minières. Depuis plusieurs années, la ville accueille l’exposition Petrogaz-Ener, qui réunit décideurs et entreprises énergétiques du monde entier, actives dans des secteurs allant du pétrole et du gaz aux renouvelables. Mais l’identification de Gabès comme futur hub de l’hydrogène vert n’est pas neutre: pour de nombreaux habitants, elle réveille des souvenirs d’un passé industriel perçu comme une forme d’occupation intérieure.
Dans les années 1970, sous la présidence de Habib Bourguiba et au cœur de la politique d’industrialisation lancée après l’indépendance, Gabès fut choisie comme siège du Groupe Chimique Tunisien (GCT), un vaste complexe public dédié au traitement des phosphates extraits de la basin minier de Gafsa. Au fil du temps, de nombreuses autres industries chimiques et para-chimiques ont fleuri autour du GCT – production d’acide phosphorique, d’ammoniac, d’acide sulfurique ainsi que des usines de ciment – pour former l’une des zones industrielles les plus densément peuplées et polluées de la Méditerranée. Aujourd’hui, l’annonce de l’arrivée d’hydrogène vert ajoute encore du stress à une région déjà en crise environnementale.
Une terre désertifiée
Avant d’être transformée en pôle industriel chimique, Gabès était une ville d’un peu plus de 100 000 habitants caractérisée par un écosystème unique: située entre le désert et la mer, elle abrite la seule oasis côtière de la Méditerranée. Biodiversité et agriculture oasisienne coexistaient – palmier dattier et autres fruits – avec des traditions millénaires telles que la gestion communautaire de l’irrigation. Dans les années 1970, l’implantation du pôle Ghannouch et du GCT fut accueillie avec enthousiasme: « On pensait que cela nous apporterait du travail », se souviennent aujourd’hui de nombreux habitants. Mais petit à petit, l’industrie a violé et transformé un écosystème fragile.
« Je suis l’un de ceux qui connaissent le paradis qu’était Gabès avant les années 1970 », déclare Mabrouk Jebri, retraité et co-fondateur de l’Association pour la Préservation de l’Oasis Chenini. « L’eau coulait partout dans l’oasis. On pouvait se baigner en toute saison, et nous avions des fruits en abondance. Aujourd’hui, les photos qui pendent dans les cafés ou conservées dans les albums familiaux témoignent de cette époque révolue. Gabès connaît une sécheresse sévère qui s’aggrave chaque année. Depuis plus de quarante ans, l’eau est détournée vers le GCT et les cimenteries », poursuit-il.
Dans l’oasis Chenini, derrière Gabès, les grenades tombent à terre et s’amoncellent devant le terrain appartenant à Salah Béchir, paysan et figure de proue de la protection de l’oasis: « Deux tiers de mes fruits pourrissent avant d’atteindre la maturité à cause de la sécheresse ». Organisés en postes de gestion collective de l’eau, les agriculteurs recevaient autrefois de l’eau toutes les deux semaines. Aujourd’hui, sur un sol sec et craquelé, ils attendent jusqu’à trois mois. « Je n’ai reçu aucune goutte en 33 jours », se plaint Béchir. Alors que de plus en plus d’agriculteurs abandonnent leurs parcelles, ceux qui restent se voient souvent contraints d’acheter de l’eau à des prix gonflés pour poursuivre leurs activités agricoles.
Selon l’ouvrage de 2019 sur l’utilisation des eaux profondes en Tunisie, l’exploitation industrielle des eaux souterraines dans le gouvernorat de Gabès s’élevait à 4,58 millions de mètres cubes, soit environ trois fois et demi le volume d’eau potable déclaré par la société publique d’eau, SONEDE, estimé en 2020 à 1,346 million de mètres cubes.
Alors que les eaux douces se raréfient, la région souffre progressivement d’intrusions salines dues à l’infiltration de la mer dans les nappes phréatiques en déclin. « Des espèces arboricoles autrefois communes, comme les pêchers et les pommiers, disparaissent », rapporte Jebri. Le gouvernorat dépend déjà de la centrale de dessalement voisine de Zarat, mais celle-ci tourne à demi-capacité, avec des interruptions fréquentes dues à des pics de demande qui mettent sous pression le réseau d’eau local.
Les installations du GCT dans le complexe industriel de Ghannouch alimentent la colère des habitants pour d’autres raisons que la simple pénurie d’eau. La première usine produit de l’acide phosphorique, la seconde du diammonium phosphate (DAP) et la troisième de l’ammonitrate. Ensemble, elles forment le cœur industriel de la région, employant plusieurs milliers de travailleurs. Chaque jour, ces usines déversent 14 000 tonnes de phosphogypsum, résidu de la conversion du phosphate en acide phosphorique, dans la mer. Sur les plages voisines, ce matériau forme une mousse noire toxique contenant du fluor, du zinc et de nombreux métaux lourds.
Les concentrations de cadmium dans ce boue dépassent presque mille fois les limites légales, sans parler d’autres métaux lourds. En quatre décennies, près de 93 % de la biodiversité marine de la zone a disparu, transformant le fond marin du golfe de Gabès, autrefois site de reproduction pour plusieurs espèces méditerranéennes, en désert. « Les poissons sont plus malins que nous: ils sont tous partis », commente Jebri.
L’air de la ville n’a pas été épargné non plus. La dernière initiative officielle de mesure remonte à 2010, mais des études indépendantes ont montré des concentrations de dioxyde de soufre, d’acide fluorhydrique et de dioxyde d’azote jusqu’à 26–36 fois supérieures aux limites légales. Les médecins et la population confirment une augmentation des pathologies respiratoires, du cancer et de l’infertilité chez les habitants de Gabès.
Les activités hautement polluantes du GCT sont connues et dénoncées depuis des décennies. Dans la ville, l’entreprise est surnommée El-Ghoul (« le monstre »), un sobriquet qui reflète l’ampleur de son impact environnemental et sanitaire. Mabrouk Jebri fut l’un des premiers activistes à oser dénoncer la situation sous la dictature de Ben Ali: au début des années 1990, il créa les premiers espaces de discussion sur les questions environnementales au cœur de l’oasis Chenini, aujourd’hui référence pour le débat écologique et lieu de nombreuses activités culturelles et de sensibilisation.
Avec l’ouverture de nouveaux espaces de discussion, la mobilisation s’est intensifiée après la révolution de 2011. Les habitants de Gabès se sont organisés en mouvements de base et collectifs, dont le célèbre Stop Pollution. « Nous sommes un groupe de citoyens qui luttent contre le GCT depuis la révolution », explique l’activiste Khayreddine Debaya. « Nous avons choisi une structure horizontale, sans créer formellement une association, afin de rester indépendants de tout financement extérieur et à l’abri de toute exploitation. Nous représentons les citoyens ». Ce choix a permis au mouvement d’échapper à l’enfilade des enquêtes judiciaires en 2025 sur les financements étrangers des associations de la société civile.
En 2017, quatre ans avant le coup d’État de Kais Saied, de fortes mobilisations ont conduit les autorités tunisiennes à promettre de démanteler les installations les plus polluantes et de mettre fin au déversement du phosphogypsum dans la mer. La décision ministérielle du 29 juin 2017 visait à assurer le respect des normes environnementales internationales et au déménagement du site de production. Cependant, ces engagements sont restés lettre morte et les installations se sont détériorées. Depuis lors, le GCT continue d’opérer jour et nuit, et les incidents se sont multipliés. En janvier 2019, par exemple, plusieurs vidéos montraient des fumées orange et des bicarbonates sortant d’une cheminée, suivies par l’apparition de malades parmi les riverains.
La mobilisation se poursuit
Depuis le début du mois d’octobre 2025, une vague historique de protestations a de nouveau secoué Gabès. La cause: l’hospitalisation de plus de 310 personnes suite à une intoxication au gaz du GCT. Sur les réseaux sociaux, des vidéos d’enfants souffrant de étourdissements et de maladie dans des hôpitaux bondés ont fait le tour du web, poussant des milliers de citoyens à descendre dans la rue. Le 21 octobre, la branche régionale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et des associations locales ont appelé à une grève générale. Toute la ville est entrée dans une paralysie: selon Stop Pollution, plus de 100 000 personnes ont manifesté dans ce qui pourrait être l’une des plus grandes mobilisations environnementales de l’histoire de la Tunisie.
Les manifestants scandaient des slogans tels que « Le peuple veut démanteler les usines » « Respirer est un droit » et « Nous ne sommes pas Tchernobyl » tandis que les forces de l’ordre réprimaient la protesta. Le 20 octobre, la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme (LTDH) a dénoncé « l’usage de la répression sécuritaire pour étouffer les mouvements de protestation », enregistrant 89 arrestations, dont 20 mineurs.
La contestation locale envers les projets d’hydrogène vert en Tunisie s’est intensifiée ces dernières années. « Si vous vous arrêtez dans la rue à Gabès, on vous parlera forcément d’hydrogène vert », affirme Khaireddine Debaya. « L’installation du projet pilote à Gabès a une valeur symbolique forte et constitue une grave erreur. Ici, nous sommes déjà organisés, formés et conscients des conséquences de projets nouveaux et destructeurs. » Des activistes aux habitants ordinaires, la question de l’hydrogène vert a même atteint les tribunes de l’équipe de football de l’Avenir Sportif de Gabès (ASG), dont les ultras participent désormais aux manifestations écologistes.
En avril 2024, un groupe d’activistes s’est rassemblé devant le siège de la coopération allemande à Tunis, à l’occasion de la Journée mondiale de l’anti-colonialisme, en réponse à un appel des associations locales, syndicats, partis et activistes pro-palestiniens. L’Agence allemande de coopération internationale (GIZ), principal partenaire étranger du Ministère des Mines et de l’Energie, a été critiquée pour son programme, décrit comme « néo-colonial », et accusée d’impliquer l’hydrogène vert dans la stratégie tunisienne.
Un an plus tard, en mai 2025, une manifestation locale rassemblant plusieurs centaines de personnes à Gabès protestait contre le « néo-colonialisme et le pillage énergétique ». Diverses composantes de la population – jeunes, retraités, travailleurs, ultras – ont exprimé leur inquiétude que l’hydrogène vert n’aggrave les problèmes locaux.
Outre le fait de répondre surtout aux besoins européens, la vallée de l’hydrogène pourrait avoir de graves conséquences sur l’environnement, notamment en raison des importantes quantités d’eau requises. Les partisans affirment que seul l’eau dessalée et les eaux usées traitées seront utilisées, grâce à une installation japonaise capable de traiter 6 000 m³ d’eaux usées par jour. Néanmoins, l’impact écologique soulève des doutes. Des études internationales montrent que le dessalement est plus polluant et coûteux que prévu: deux litres d’eau de mer pour produire un litre d’eau dessalée.
Dans une vidéo publiée le 1er octobre 2025, après la première vague d’hospitalisations, Kais Saied a imputé le problème au manque d’entretien du GCT. Quelques jours plus tôt, le président avait dénoncé le « meurtre » de l’environnement à Gabès, qualifiant d’« crime » près d’un demi-siècle de politique industrielle tout en défendant le redressement de la production de phosphate comme pilier économique du pays. Moins de quelques mois plus tôt, le gouvernement avait annoncé son objectif de multiplier par cinq la production d’ici 2030.
Face aux protestations d’octobre 2025, le gouvernement a remis à l’ordre du jour la question du GCT. Selon Wan Li, l’ambassadeur chinois à Tunis, la Tunisie pourrait compter sur la Chine pour moderniser les unités du GCT, filtrer les émissions et réduire la pollution. Cependant, la modernisation d’installations dépassées ne répond pas à la revendication centrale du mouvement écologiste, qui est le démantèlement des unités de production du GCT.
Après des années de promesses non tenues, les manifestants refusent désormais tout compromis. Leur exigence de démantèlement n’est pas sans précédents en Tunisie: en 2019, le gouvernement a fermé définitivement SIAPE, le producteur tunisien de TSP (fertilisant concentré), après vingt ans de protestations dans la ville de Sfax. L’usine émettait des fumées acides similaires à celles de Gabès et produisait aussi du phosphogypsum.
Aujourd’hui, la transition verte telle que défendue par le discours gouvernemental et industriel paraît de plus en plus éloignée des attentes des citoyennes et des citoyens. À Gabès, même la question de l’emploi est éclipsée par des revendications écologiques: sur les rues, il n’y a qu’un seul objectif: préserver et rendre habitable un territoire sacrifié.
Cet article est publié sous pseudonyme afin de protéger la sécurité de l’auteur. L’équipe éditoriale a vérifié les faits rapportés dans l’enquête.

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