Dominique Barthier

Europe

Polanski, Mamdani et les autres : le temps du populisme économique de gauche ?

Des sondages et des élections récentes au Royaume-Uni, à New York et en Allemagne racontent une histoire de polarisation : déçus par le consensus centriste, les électeurs recherchent des alternatives à la politique telle qu’on la mène habituellement. Mettre l’accent sur le coût de la vie pourrait canaliser ce mécontentement vers des options progressistes.

Depuis des années, il semble que seul recours profitable soit l’extrême droite, porte-étendard d’un fort sentiment anti‑institutionnel et anti-politique. Pour des électrices et électeurs qui se sentent trahis par le statu quo et ignorés par la classe politique, l’extrême droite paraissait offrir une voie de protestation visible. Ou, dans bien des cas, une allumette pour mettre le feu au consensus politique.  

Or, les vents pourraient tourner. Sous la houlette de Zack Polanski, le Parti écologiste d’Angleterre et du Pays de Galles a connu une montée en popularité, dépassant de plus du double sa part de voix lors des élections de 2024. Les Verts mènent une attaque redoutable contre le consensus politique du pays sur un programme franchement à gauche. Au moment de la rédaction, le parti est crédité de 16 % d’intentions de vote, à égalité parfaite avec le Labour et à un point derrière les Conservateurs. Sa campagne se présente comme le choix stratégique pour ceux qui veulent empêcher l’accession au pouvoir de l’extrême droite Reform UK lors des prochaines élections locales de mai. Jusqu’à récemment, on considérait le Royaume‑Uni comme un système bipartite.

Les élections fédérales allemandes de 2025 ont elles aussi raconté l’histoire d’une polarisation croissante. Le CDU/CSU du centre-droit (et, dans une moindre mesure, la coalition sortante composée des Sociaux-Démocrates, des Verts et des Libéraux) s’attendaient à perdre des électeurs au profit de l’ultradroite AfD, qui a enregistré son meilleur score à ce jour avec 21 % des suffrages. Ce qui a surpris, c’est la poussée tardive de Die Linke (« La Gauche »), apparemment due à une campagne virale sur TikTok mettant en scène sa co‑leader, Heidi Reichinnek. Parti passant d’environ 3 % un mois avant l’élection à plus du double de son résultat de 2021, il a recueilli 9 % des voix. Depuis l’élection, Die Linke continue d gagner en popularité et, au moment de la rédaction, se situe à seulement 2 points derrière les sociaux-démocrates.

Aux États‑Unis, l’élection du maire de New York a offert un autre canevas pour le virage vers une gauche plus « marginale » : la victoire de Zohran Mamdani sur l’establishment démocrate traditionnel a démontré l’attrait électoral puissant d’un programme « des services pour tous ».

La gauche insurgée est enfin un acteur dans le jeu de la polarisation. Peu importe que l’on déplore la détérioration des partis historiques et de la politique institutionnelle, cela demeure une issue meilleure que l’extrême droite détenant le monopole de la protestation politique.

La justice économique d’abord 

Ce qui unit ces campagnes, de manière puissante et, surtout, reproductible, c’est une focalisation sur le populisme économique de gauche. Elles refusent de centrer les questions de « guerre culturelle » et adoptent à la place une attention inébranlable sur l’accessibilité financière, cherchant à éveiller la conscience de classe. Chacune d’elles trace une narration claire de privation où la victime‑héros est incarnée par les travailleurs, présentant les grandes entreprises et les ultra-riches comme l’ennemi. Elles défendent des réformes économiques « radicales » pour étendre l’État-providence et redistribuer la richesse, notamment des réductions de loyers, un salaire minimum plus élevé, des transports publics gratuits et des impôts plus lourds sur les plus riches. 

Cette plateforme s’avère efficace pour quelques raisons simples. Premièrement, le coût de la vie demeure, en moyenne, la préoccupation numéro un des électeurs européens. Deuxièmement, les gens (du moins dans les démocraties d’Europe de l’Ouest) s’accordent plus ou moins sur ce qui est à blâmer : la collusion des élites et la mauvaise gestion par le gouvernement. Cette histoire est plus facile à raconter depuis la gauche que depuis la droite. 

Selon des recherches menées par Mandate, l’organisation pour laquelle je travaille, en août 2025, le populisme économique de gauche a le potentiel de devenir une plateforme de consensus.  

Figure 1.

La « crise » du coût de la vie n’a guère suivi la temporalité d’un choc à court terme. Elle est là depuis longtemps. Le coût de la vie a dépassé la santé comme préoccupation numéro un du public en Europe à la suite de la pandémie, vers 2021. C’est d’abord relevé par l’enquête Eurobaromètre hiver 2021, où c’était l’une des deux principales préoccupations pour 41 % des répondants. La « crise » était déjà citée comme la principale préoccupation pour l’ensemble de l’UE depuis le printemps de cette année-là.  

En 2025, l’incapacité à se procurer les nécessités de base restait la préoccupation la plus pressante pour les hommes et les femmes (un peu plus marquée chez les femmes), et ce, pour toutes les tranches d’âge sauf les plus de 75 ans. Ce résultat n’était guère surprenant. Nous avions vu le coût de la vie figurer en tête des sujets prioritaires dans tous les pays interrogés depuis des années; cela s’est à nouveau produit dans notre récente enquête transnationale de mars 2026. Ni le pessimisme croissant des électeurs quant à l’évolution de leur pays n’a surpris non plus. Le sondage de 2025 a montré que la moitié des électeurs pensait que leur pays allait dans la mauvaise direction. Dans certains pays, ce chiffre a fortement augmenté depuis notre dernier questionnement trois mois plus tôt (jusqu’à 8 points en France).

La dureté de la vie se faisait sentir, et le ressentiment s’exprimait. Lorsque nous avons demandé aux répondants ce qui était « le plus à blâmer pour une inflation élevée ces dernières années », une majorité dans six pays sur huit a désigné la classe politique et sa mauvaise gestion de l’économie. 

La coïncidence avec Figure 2 montre ce constat d’usure et d’insatisfaction face à l’action publique.

Nous avons en outre évalué les différents cadres narratifs que les gouvernements occidentaux utilisent actuellement pour aborder la crise du coût de la vie et du logement. Les messages alleurant de cadres d’extrême droite anti‑immigration à des positions technocratiques et centrées sur le compromis (« Il suffit de construire plus de logements ! »), en passant par des arguments capitalistes de petit État, jusqu’à des cadres ouvertement left-populistes.  

Le grand gagnant, affichant un taux d’approbation net supérieur à 50 % dans tous les pays, fut le message populiste économique de gauche. Ce message présente le coût de la vie comme un conflit entre « les travailleurs » et les « milliardaires ». Ses exigences politiques visant à réduire les prix des denrées et à faire baisser les loyers parlent directement de changements tangibles pour les travailleurs et du transfert de richesse immédiat des propriétaires et des grandes mégacorporations vers la classe ouvrière. Ces politiques reflètent le modèle Mamdani et remportent une popularité même lorsqu’elles ne sont pas portées par la voix officielle du leader emblématique.

Il y a de la place sur le plateau pour que la gauche définisse un ennemi politique selon ses propres termes. Et il existe un candidat clair pour ce rôle : les ultra-riches.

Un message libéral‑marché plus traditionnel, axé sur l’investissement dans les entreprises et la réduction des obstacles au commerce, est également hautement compétitif. Alors que les électeurs veulent un changement systémique, ils ne sont pas nécessairement « anti‑entreprises ». À l’autre extrémité du spectre, la triangulation centriste qui présente les politiciens hérités comme les « adultes » de la salle et qui promettent un changement systémique reçoit un soutien universel bien moindre. De même que le fait d’associer l’énergie verte à des objectifs de croissance économique à long terme. Les électeurs veulent voir un vrai changement dans le prix de leur vie quotidienne, et ils veulent le voir dès hier.

Fait intéressant, toutes les déclarations qui pointent les « élites » ne restent pas sans effet. En fait, les messages explicitement populistes encadrent l’éventail des meilleurs et des moins performants. Alors que la proposition populiste de gauche qui fait explicitement des milliardaires l’ennemi de la classe ouvrière est plébiscitée par le consensus, un message similaire formulé en termes populistes d’extrême droite – où la « conspiration des élites » viserait à privilégier les immigrés par rapport aux résidents natifs – est le moins universellement populaire dans tous les pays sondés (à l’exception de la Roumanie, d’un point de pourcentage).

Lorsqu’on parle du coût de la vie, les immigrés ne constituent pas un bouc émissaire efficace. Si les électeurs se soucient profondément de l’immigration – c’est leur deuxième enjeu le plus important en moyenne (voir Figure 1), ils ne forment pas d’association réflexe entre une immigration élevée et le coût de la vie malgré les messages des élites. Cela reste vrai même lorsque les messages présentent l’immigration comme alignée sur les intérêts des élites. Les électeurs n’achètent simplement pas l’idée d’un lien entre immigration et inflation. Il y a de la place sur le plateau pour que la gauche définisse un ennemi politique selon ses propres termes. Et il y a un candidat clair pour ce rôle : les ultra-riches.

Ouverture pour une gauche insurgée 

Figure 5.

Les données suggèrent en outre que l’économie demeure un territoire non exploité dans le paysage partisan actuel. Nous avons demandé aux électeurs de choisir, parmi une liste de sujets, ce que la principale formation « progressiste » et le parti d’extrême droite de leur pays « se soucient le plus ». La coordination et la discipline des messages de l’extrême droite, et la désorganisation de la gauche institutionnelle, apparaissent clairement dans les résultats. Bien que l’extrême droite dispose d’un profil thématique clair et dominant – elle se soucie avant tout de l’immigration, mais elle est aussi le parti de la sécurité et de la réduction de la criminalité – les progressistes semblent s’éparpiller. La réponse la plus choisie est soit que l’interrogé ne sait pas ce que défend le parti progressiste de son pays, soit qu’il ne se reconnaît dans aucun des sujets saillants. « Protection sociale » et « coût de la vie », autrefois le cœur et l’âme du mouvement social-démocrate, arrivent en faible troisième et quatrième places.

Figure 6.

Selon les répondants, l’inflation élevée est principalement une conséquence d’une incapacité politique, lorsque les dirigeants veulent aider mais n’y parviennent pas, et d’une indifférence politique, lorsque qu’ils disposent des moyens d’agir mais choisissent de ne pas le faire. Dans chaque pays, nous constatons que les politiciens souffrent d’une perception d’indifférence plutôt que d’impuissance face au coût de la vie. 

Croire que les partis essaient mais échouent à rendre les choses plus abordables est difficile à surmonter, mais pas irrémédiable : ils peuvent invoquer des limitations techniques ou renvoyer la responsabilité au secteur privé. Mais l’indifférence est une condamnation à mort. Lorsque les électeurs pensent que vous avez la capacité de les aider mais que vous choisissez de ne pas le faire, la frustration se transforme en colère et, comme nous l’avons vu lors des vagues récentes d’anti‑incumbency, ils portent leur vote ailleurs.  

Dans ce climat, la crédibilité sur le coût de la vie devrait provenir de l’extérieur du système. Et les outsiders par excellence – l’extrême droite – trébuchent eux aussi dans cet espace important. Il existe un vide immense dans l’espace des enjeux prêt à être comblé, et un mandat clair des électeurs quant à ce qu’ils veulent voir remplir ce vide.  

Face à l’extrême droite 

L’ère de la domination radicale de la droite face au sentiment anti‑système pourrait toucher à une limite structurelle. Le coût de la vie demeure une priorité persistante pour l’électorat européen. Et, alors que les partis historiques sont paralysés par une perception d’indifférence institutionnelle et que l’extrême droite demeure centrée sur l’immigration, une ouverture importante s’est dessinée pour une gauche insurgée.  

Les électeurs savent clairement quel type d’économie ils désirent. Ils veulent des services publics de qualité et un emploi sûr en priorité. Ils recherchent des messages audacieux présentant la redistribution comme un transfert nécessaire de richesse pour financer le contrat social. Ils rejettent les discours centristes qui ne font que masquer l’inaction et ne veulent pas pointer du doigt les migrants.  

Il y a ici une opportunité rare de (re)définir et de (re)poser les enjeux qui comptent réellement pour les électeurs. Le populisme économique de gauche semble être une plateforme de consensus, permettant aux partis de gauche challenger et écologistes de renforcer leur base. Il pourrait s’agir d’une opportunité de contester la prise en main du mécontentement des électeurs par l’extrême droite et de canaliser le sentiment anti‑institutionnel vers la gauche.  


  1. In the following countries: France, Germany, Italy, Poland, Romania, Spain, Sweden, UK.  ↩︎
  2. Where concerns were divided between the cost of living, immigration, and healthcare. ↩︎
  3. The exceptions are Germany and Sweden, who still laid a lot of the blame on the Ukraine war. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.