Lorsque Lakshmipriya Devi est montée sur scène lors de la récente cérémonie des British Academy Film Awards 2026 à Londres, elle a inscrit son nom dans l’histoire. Son film de début, Boong, est une œuvre calme et profondément humaine venue de Manipur, l’État du nord-est de l’Inde. Il suit un jeune garçon qui traverse les violences et tente de réunifier une famille brisée. Il venait de remporter le prix du Meilleur Film pour Enfants et Famille, devenant le premier long métrage indien à remporter cette distinction. Devi n’a pas seulement savouré ce temps d’exposition; elle a dédié le prix à sa patrie, affirmant qu’elle était « ancrée dans un lieu qui est très trouble, très largement ignoré et sous-représenté en Inde. »
Pour bon nombre de spectateurs à travers le monde, c’était la première fois qu’ils entendaient Manipur être décrit aussi clairement — non pas à travers des bulletins de violence ou des exposés politiques, mais par la voix d’une artiste qui demande simplement à être vue.
Mais que se passe-t-il exactement à Manipur et pourquoi ce petit État du nord-est indien, ainsi que la région tout entière, est-il longtemps décrit comme négligé et sous-représenté ? Et, surtout, que peut-on faire pour remédier à ce problème ?
Depuis plusieurs années, Manipur est déchiré par des violences communautaires entre les communautés ethniques Meitei et Kuki, avec des centaines de morts et près de 60 000 personnes déplacées. Malgré l’ampleur de la situation, le Premier ministre Narendra Modi ne s’est rendu dans l’État qu’à deux ans de distance, une décision qui a été fortement critiquée. Les dirigeants du parti d’opposition, le Congrès, ont qualifié cette visite de « farce » et soutenu qu’elle aurait dû intervenir bien plus tôt.
Le gouvernement a également été critiqué par des organisations de droits humains, comme Amnesty International, qui a dénoncé l’inaction des autorités à Manipur. Le gouvernement a toutefois instauré la règle présidentielle dans l’État, et le Parlement a voté une résolution visant à l’étendre, mais beaucoup estiment que cela était insuffisant et trop tardif.
Alors, pourquoi n’a-t-on pas fait davantage pour Manipur ? Surtout, pourquoi les habitants des États du Nord-Est de l’Inde continuent-ils à se sentir négligés par New Delhi ?
Un déséquilibre structurel au cœur du Parlement
Cette impression de négligence n’est pas nouvelle. Les États du nord-est de l’Inde, qui abritent de nombreuses communautés autochtones, s’estiment depuis longtemps marginalisés par New Delhi, tant sur le plan politique que culturel. Pour y remédier, il faut plus que des réponses réactives de l’administration; il faut une réforme institutionnelle qui assure à chaque région une voix réellement compétente dans la prise des décisions au niveau national.
L’Inde dispose d’un Parlement bicaméral : la Lok Sabha (Chambre du Peuple) et la Rajya Sabha (Chambre haute/Conseil des États). L’une des réformes les plus pratiques et porteuses serait de repenser la Rajya Sabha.
Actuellement, les sièges à la Lok Sabha et à la Rajya Sabha sont attribués en fonction de la population. Si cette méthode convient à la Lok Sabha, censée refléter la volonté du peuple, elle entrave la capacité de la Rajya Sabha à représenter les États de manière équilibrée.
En conséquence, les grands États dominent les deux chambres, laissant les petits États — en particulier ceux du nord-est — avec une influence restreinte.
Ce que la Chambre haute était censée être
Dans la Lok Sabha, les États plus peuplés ont naturellement plus de députés, alors que les États plus petits en ont moins. Par exemple, l’Uttar Pradesh compte 80 sièges pour refléter sa grande population, tandis que des États du nord-est comme le Meghalaya ou Manipur, avec des populations bien plus modestes, n’en disposent que de deux chacun. C’est juste, car la Lok Sabha est supposée être proportionnelle.
En revanche, la Rajya Sabha, ou Chambre haute, est censée représenter les États. Elle devrait jouer le rôle d’un corps contrer-majoritaire qui assure une représentation égale de chaque État pour leur donner voix au gouvernement. Or, là encore, le nombre de sièges dépend de la population. Cela signifie que les grands États obtiennent une représentation bien plus importante que les petits. L’Uttar Pradesh détient 31 sièges à la Rajya Sabha. À l’opposé, les petits États du Nord-Est tels que Manipur, Nagaland et Meghalaya n’en disposent chacun que d’un seul. Les grands États dominent les deux chambres du Parlement, laissant les États plus petits, comme ceux du Nord-Est, avec une influence très limitée sur les décisions nationales.
Une Rajya Sabha réformée pourrait instaurer un meilleur équilibre. L’Inde pourrait adopter un système garantissant à chaque État un niveau minimum de représentation égale, à l’instar des modèles observés dans d’autres systèmes fédéraux.
Ce que l’Inde peut apprendre des autres systèmes fédéraux
Aux États‑Unis, chaque État bénéficie d’une représentation égale au Sénat, quel que soit le nombre d’habitants. Cela signifie que la Californie, avec près de 39 millions d’habitants, a le même nombre de sénateurs que le Wyoming, qui compte environ 600 000 habitants. Le but de ce système est de trouver un équilibre entre les grandes et les petites entités pour que aucune région ne se sente négligée ou éclipsée.
De même, l’Union européenne équilibre les représentations par un système à double seuil. Chaque État membre dispose d’une représentation égale au Conseil de l’Union européenne, qui fonctionne de manière similaire à la Chambre haute du législatif. La procédure de vote par majorité qualifiée est utilisée pour de nombreuses décisions importantes, une proposition nécessitant le soutien d’au moins 55 % des États membres représentant au moins 65 % de la population. Cela empêche les grands États de dominer, tout en empêchant aussi quelques petits États de bloquer des décisions seuls.
Réimaginer la représentation en Inde
L’Inde pourrait reprendre une idée similaire. Au lieu d’allouer les sièges uniquement en fonction de la population, chaque État pourrait se voir garantir un nombre de sièges de base égal, et les votes majeurs pourraient exiger deux seuils. Par exemple, l’appui d’au moins la moitié des États et représentant au moins la moitié de la population de l’Inde.
Telles réformes augmenteraient l’influence des États plus petits dans les décisions nationales. Mais surtout, une représentation égale à la Rajya Sabha obligerait les politiciens à prendre au sérieux les États plus petits, car les négliger aurait un coût politique réel. Aujourd’hui, la situation est très différente.
Prenons l’exemple de Manipur. Cet État ne dispose actuellement que de deux sièges à la Lok Sabha et d’un siège à la Rajya Sabha, un schéma que l’on retrouve dans une grande partie du Nord-Est. Avec ce chiffre limité, leurs voix se noient facilement face à celles des grands États.
Cela crée un déséquilibre dangereux. Les grands partis politiques et les parlementaires ont peu d’incitation à prioriser les préoccupations des petits États, car se concentrer sur les États plus vastes, qui disposent de plus de sièges, procure des récompenses politiques plus importantes. Par conséquent, des régions comme le Nord-Est sont souvent négligées.
Veiller à ce que chaque région compte
Si chaque État bénéficiait d’une représentation égale à la Chambre haute, la dynamique changerait radicalement. Les partis nationaux n’auraient plus intérêt à viser uniquement les grands États pour décrocher des voix électorales, car les petits États pèseraient eux aussi dans le processus législatif. La négligence n’aurait plus de coût politique gratuit.
Une représentation égale dans la Rajya Sabha ne renforcerait pas seulement la démocratie mais garantirait qu’aucune partie du pays ne soit traitée comme une pensée après coup. Cela assurerait que la démocratie en Inde ne soit pas simplement « la règle de la majorité », mais un système où chaque région compte de manière égale — que ce soit le pôle politique de l’Uttar Pradesh ou un petit État du Nord-Est comme Manipur.
Lorsque les politiciens savent qu’ils ne peuvent pas se permettre de négliger Manipur — ou n’importe quel État — alors un vrai changement s’ensuivra.
[Rosa Messer a édité cet article]

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