Dominique Barthier

Europe

Une guerre sur la perception : le gaslighting en politique

Le gaslighting, une manipulation insidieuse devenue phénomène collectif

Au fil des années, de plus en plus de concepts issus de la psychologie ont pénétré notre langage quotidien. Parmi eux, le terme « gaslighting » s’est imposé comme une expression forte pour décrire une forme de manipulation. Mais cette pratique ne se limite pas aux relations personnelles : dans notre ère de post-vérité et de désinformation galopante, des sociétés entières peuvent aussi être victimes de gaslighting. Qu’est-ce que le gaslighting politique, et comment peut-on se défendre contre cette rhétorique visant à déformer la vérité, souvent au service de leaders narcissiques ?

« Mais il lui fait du gaslighting ! »

C’est en 2019, lors d’une conversation avec une amie britannique, que j’ai entendu pour la première fois le terme « gaslighting ». Nous évoquions une relation où une des partenaires avait commencé à douter de ses souvenirs, passant du temps à relire appels et messages afin de confirmer que ce dont elle se souvenait était vrai. Pour mon interlocutrice, il ne faisait aucun doute : cette femme était victime de gaslighting.

Définition du gaslighting par un spécialiste américain

Selon Robin Stern, psychoanalyste américaine et auteure du livre The Gaslight Effect Recovery Guide (2023), « le gaslighting est une forme de manipulation psychologique puissante et insidieuse, souvent dissimulée, qui se répète dans le temps. Elle a pour effet d’éroder la confiance de la victime en sa propre perception de la réalité, en son jugement, et dans les cas extrêmes, en sa santé mentale. Ce n’est pas une pathologie individuelle – elle prospère sur un terrain émotionnel marqué par des relations inégalitaires. »

Une oppression spécifique, mais pas exclusive aux femmes

« Bien que le gaslighting puisse toucher tous les genres, poursuit Stern, il concerne surtout les femmes. Cependant, ce n’est pas parce qu’elles seraient plus vulnérables de façon inhérente, mais parce que, socialement, elles ont été longtemps conditionnées à être agréables et à plaire. Par ailleurs, le patriarcat a longtemps légitimé l’autorité masculine tout en disqualifiant la perception féminine », explique la spécialiste.

Un phénomène désormais politique

Ces dernières années, le gaslighting s’est aussi imposé comme un concept politique, reflet d’une tendance plus large à employer les notions psychologiques pour analyser les phénomènes collectifs et les dynamiques de notre époque. En 2016, le magazine Teen Vogue titrait « Donald Trump gaslight l’Amérique » pour évoquer « ses tentatives systématiques de déstabiliser la vérité et de fragiliser la liberté américaine ». Par ses tweets et déclarations, Trump a propagé une liste interminable de mensonges, sans jamais vérifier ni corriger ses affirmations. Comme le souligne la essayiste Rebecca Solnit, la victoire de Donald Trump lors de sa première élection a installé le terme de gaslighting dans le vocabulaire public, le rendant presque indispensable pour décrire son exercice du pouvoir.

Le gaslighting affecte surtout les femmes parce que le patriarcat a longtemps légitimé l’autorité masculine et discrédité la perception féminine.

Le fantasme masculin de domination

L’origine du terme « gaslight » remonte à la pièce britannique Gas Light de Patrick Hamilton, créée à Londres en 1938. La pièce, un succès, a même attiré le roi et la reine d’Angleterre. En 1944, elle a été adaptée au cinéma par George Cukor, avec Charles Boyer et Ingrid Bergman. L’histoire raconte un mariage dans lequel le mari manipule sa femme en lui mentant et en modifiant de petits éléments dans la maison – comme atténuer la lumière à l’aide de lampes à gaz – pour qu’elle en doute de sa propre perception et de sa santé mentale.

À l’époque, la question de la violence conjugale n’était pas au centre des débats publics. Aujourd’hui, plus de 80 ans plus tard, le titre de cette pièce est devenu un terme courant pour décrire une forme de violence relationnelle et politique.

Une reconnaissance croissante dans le vocabulaire international

En 2016, le mot « gaslight » a été élu « mot le plus utile de l’année » par l’American Dialect Society ; en 2018, le dictionnaire Oxford l’a inscrit parmi ses « mots de l’année ». Ce choix a été renouvelé en 2022 par le dictionnaire Merriam-Webster, suite à une augmentation de 1740 % des recherches en ligne pour ce terme l’année précédente. Merriam-Webster expliquait alors : « Dans cette époque de désinformation – de ‘fake news’, de théories du complot, de trolls sur Twitter et de deepfakes – le gaslighting est devenu un mot emblématique de notre temps. » L’année précédente, Oxford Dictionaries avait déjà choisi « post-vérité » comme mot de l’année, un autre terme qui désigne cette époque où la vérité est occultée.

L’effet personnel et social du gaslighting

Robin Stern, forte de plusieurs années d’expérience en tant que thérapeute et témoin des effets de cette manipulation, souligne : « Le gaslighting a un coût personnel énorme, provoquant désorientation intérieure et perte de confiance en soi. Ce qui débute par de petites corrections : ‘Tu es trop sensible’, ‘Tu te souviens mal’, peut, avec le temps, se transformer en une perte profonde de confiance en ses propres facultés de jugement. »

Une inversion de la responsabilité

Ce qui définit le gaslighting, c’est cette inversion de responsabilité : les manipulateurs ne nient pas la réalité de l’événement, mais tentent de la faire porter à la victime, qui se voit reprocher sa façon d’être ou de réagir.

Un usage politique : une extension du phénomène

Aujourd’hui, l’usage le plus répandu de ce terme est dans le contexte politique, notamment dans le monde anglophone. « La diffusion de la psychologie dans la culture populaire américaine constitue à la fois une marque culturelle et un phénomène sociopolitique », explique Stern. Selon elle, plusieurs décennies d’activisme, du féminisme de la deuxième vague au mouvement #MeToo, suivies de la montée en puissance politique de Donald Trump, ont permis à ces notions d’envahir le langage courant. « Ce qui commençait dans le domaine clinique a progressivement pénétré l’intimité des foyers, les salles de classe, puis le discours des réseaux sociaux et des mouvements de protestation. »

À l’inverse, dans plusieurs pays européens, en particulier ceux fortement liés à la psychanalyse comme la France ou l’Italie, l’expérience émotionnelle a longtemps été abordée à travers une perspective philosophique ou littéraire, plutôt que déployée dans un vocabulaire accessible et opérationnel. Stern note que leur langage analytique reste plus réservé, voire sceptique face à ce qu’on pourrait qualifier de « tournant thérapeutique américain ».

Une évolution inéluctable

Pour autant, « quelque chose est en train de changer », affirme Stern. « La circulation mondiale de la pensée féministe, le militantisme numérique et l’expérience généralisée de trahison systémique – notamment dans les institutions politiques – ont créé un besoin de langages qui valident ce que les gens perçoivent mais ont du mal à exprimer. »

Une parole qui donne voix aux douleurs silencieuses

Dans ce contexte, le gaslighting est devenu « un mot qui permet d’exprimer l’inconfort d’être dit que sa douleur n’est pas réelle – que ce soit par un partenaire ou un gouvernement ». Comme pour de nombreux phénomènes sociaux, ce vocabulaire commence souvent par murmurer, mais finit par résonner avec autorité.

Une perspective française : le regard du sociologue Marc Joly

Marc Joly, sociologue au CNRS, partage cette analyse : « Il est surprenant de constater la diffusion croissante de concepts psychologiques aussi précis pour définir le fonctionnement mental et comportemental des individus. » Selon lui, ces notions se répandent autant dans la sphère privée – par exemple « hypersensible » – que dans le débat public, pour dénoncer des comportements perçus comme déviants ou inacceptables. Joly a beaucoup travaillé sur le narcissisme pathologique chez certains dirigeants politiques, comme Trump ou Macron.

Perversion narcissique et pouvoir

Dans son ouvrage La Pensée perverse au pouvoir (2024), Joly analyse comment la perversion narcissique se manifeste en politique, incarnant le « fantasme masculin de domination absolue ». Selon lui, le narcissisme en politique est souvent une réaction à la perte de pouvoir relationnel ou institutionnel : « Lorsqu’un groupe majoritaire ou anciennement minoritaire revendique ses droits, les groupes dominants, craignant de perdre leur légitimité, doivent recourir à de nouvelles stratégies de domination. »

Il mentionne aussi ce qu’il est fréquent d’observer dans les couples : « Qu’arrive-t-il si la personne possessive doit abandonner son contrôle, mais rencontre une partenaire souhaitant être autonome et respecter ses besoins ? » Cet équilibre déstabilisé se retrouve dans de nombreux contextes, notamment dans les relations entre gouvernants et gouvernés. La manipulation qui y intervient, qu’elle repose sur le déni, la division ou la diabolisation, constitue l’un des traits caractéristiques du narcissisme politique, avec des conséquences souvent graves pour la société.

Manipulation par déni, division, dénigrement actif, ou comportements chaotiques : autant de manifestations courantes du narcissisme en politique.

Une expérience collective féminine

Dans son livre Le gaslighting ou l’art de faire taire les femmes, publié en 2023, la journaliste française Hélène Frappat décrit le gaslighting comme un « outil critique du féminisme ». Elle retrace l’histoire, le cinéma, et la politique pour montrer comment ce mécanisme a été utilisé contre les femmes pour leur faire « disparaître » ou les réduire au silence, en leur faisant passer pour folles ou instables – de Cassandra à Antigone, en passant par Britney Spears. Pour Frappat, le gaslighting constitue une expérience collective propre aux femmes.

Rebecca Solnit, partageant cette vision, écrit : « Tout ce que j’ai appris sur l’autoritarisme, je l’ai appris du féminisme, ou plutôt de son regard acéré sur le contrôle coercitif et les abus masculins. » Elle montre comment des mécanismes comme la mansplaining ou la manipulation psychologique servent à dominer, à réduire au silence, et à opprimer les femmes.

Elle remarque que cette dynamique se retrouve aussi dans la scène internationale : l’agression de Poutine contre l’Ukraine est comparée au comportement d’un ex-mari ou d’un ancien petit ami violent, cherchant à se venger après une séparation qu’il ne peut accepter.

Le gaslighting, une manière de distordre la réalité collective

Pour Stern, « le gaslighting politique est la version collective de la trahison intime ». Tandis que celui dans la sphère privée broie la confiance en soi, la vérité individuelle, le gaslighting dans l’arène publique vise à déformer ou à réécrire la vérité partagée par une société. « Ce n’est pas une simple tactique, c’est une stratégie de contrôle. » La mécanique psychologique de base reste la même : nier, déformer, détourner, mais ses ramifications sont plus vastes, et ses conséquences plus profondes. »

Si la propagande politique cherche à persuader, le gaslighting vise à désorienter.

Lorsque des dirigeants ou des institutions minimisent la gravité de crimes, réfutent des faits avérés ou accusent les dissidents d’être « dérangés », ils ne font pas seulement de la propagande : ils livrent une guerre pour la perception, selon Stern. « L’objectif est la déstabilisation, pas la persuasion. » Si la propagande veut rallier, le gaslighting cherche surtout à désarçonner.

Après plusieurs années au pouvoir, Donald Trump reste un maître dans cet art. « Trump nous gaslight », écrivit Peter Wehner dans The Atlantic, après que certains membres de l’administration américaine aient partagé par erreur des plans militaires secrets avec la rédaction du magazine. Plutôt que d’admettre la faute, Trump a attaqué The Atlantic, le qualifiant d’échec.

Lorsque le manipulateur se retrouve à la Maison Blanche, Wehner écrit que « les horreurs qui frappent un individu sont alors infligées à une nation entière ». Le but, explique-t-il, est d’engendrer la désorientation, de miner la confiance dans les institutions, et de fragiliser la société civile, pour la diviser et la rendre plus malléable à l’autoritarisme.

Le gaslighting dans la géopolitique : exemple d’Israël et de ses dirigeants

Le phénomène ne concerne pas uniquement les États-Unis. En 2021, la psychologue Anav Youlevich qualifiait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou de « maître du gaslighting » pour sa stratégie permanente de mise en difficulté, même lorsqu’il est interrogé simplement par des journalistes. Certains critiques estiment également que Boris Johnson, ancien Premier ministre britannique, a manifesté des traits similaires lorsqu’il évoquait le Brexit.

Le gaslighting face à la post-vérité

Ce phénomène est étroitement lié à celui de la post-vérité. La chercheuse Natascha Rietdijk souligne que ces deux mécanismes s’attaquent à notre confiance en nous-mêmes en tant que sujets de connaissance, ainsi qu’à notre autonomie épistémique, c’est-à-dire notre capacité à juger de la fiabilité des autres.

Comme le gaslighting, la post-vérité relativise la vérité, reléguant cette dernière au second plan au profit des émotions et des convictions personnelles. Elle privilégie ce qui touche le plus à l’affectif, plutôt que les faits.

Si le gaslighting peut toucher tout un chacun, Rietdijk insiste sur le fait que certains groupes sont plus vulnérables, notamment ceux qui subissent des marginalisations sociales : « Les personnes en situation de vulnérabilité sont davantage exposées, car elles évoluent souvent dans des rapports de pouvoir asymétriques ou ont été socialisées pour être moins confiantes, plus humbles ou douteuses, comme les femmes, les personnes âgées ou très jeunes, les personnes en situation de handicap ou issues de minorités ethniques. »

Ce n’est pas impossible que quelqu’un en position de faiblesse puisse manipuler quelqu’un de plus puissant, mais cette mécanique est beaucoup moins courante, précise Rietdijk.

Une différence fondamentale entre propagande et gaslighting

Ce qui différencie également la propagande du gaslighting, c’est l’objectif visé : la propagande cherche à convaincre, à mobiliser, alors que le gaslighting vise à déstabiliser et à faire perdre confiance à la population dans ses capacités de jugement. « Il s’agit d’une violence épistémique » souligne Stern : « elle fragmentera la société, rendant les individus incertains d’eux-mêmes et plus susceptibles d’être manipulés par des récits autoritaires. »

Comment répondre à cette menace

Mais face à ces stratégies, que faire ? Selon Rietdijk, le gaslighting fonctionne principalement lorsque la victime ne le reconnaît pas. Se rebeller dans la sphère privée peut mener à l’isolement, mais dans le domaine politique, cette solitude est souvent moins accessible : il existe alors un potentiel de résistance collective et de solidarité. « Il est essentiel de continuer à dénoncer le gaslighting dès qu’on le repère. Refuser de jouer le jeu et utiliser un langage différent sont des stratégies politiques efficaces. Mieux vaut entamer un dialogue différent, compatissant et réfléchi » recommande-t-elle.

Pour lutter contre la désinformation et le gaslighting politique, Wehner insiste aussi sur l’importance de stratégies efficaces, telles que la vérification des faits et l’éducation à l’esprit critique, même si leurs résultats restent mitigés.

Une utilisation de l’ironie comme arme contre la manipulation

Hélène Frappat propose quant à elle l’ironie comme arme pour retourner la manipulation contre ses auteurs. Elle évoque la fin du film de George Cukor où la protagoniste, ironique, se révolte contre son mari oppressif – « si je n’étais pas folle, je pourrais t’aider » – trouvant une forme de libération dans le langage même qui lui avait été imposé. Ce geste de réappropriation, cette inversion du sens, trouve un parallèle dans la démarche de la communauté LGBTQIA+ qui revendique avec fierté des termes anciennement péjoratifs, comme « queer », en affirmant leur identité.

Une ironie rebelle, éclatante et séduisante

Frappat appelle à une ironie « rebelle, libre, vivante et sexy », car le rire, selon elle, « suspend la croyance dans ces contes de fées qui ont perpétué, pendant des millénaires, l’inégalité entre femmes et sociétés » tout entière. Rire, dénonce-t-elle, peut devenir un acte de résistance face à l’oppression, en révélant l’absurdité et la violence des discours dominants.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.