Dominique Barthier

Europe

Une Terre sans humains ? L’imaginaire démographique de l’écologisme en mutation

Le lien entre les limites planétaires et la démographie, tel qu’il est représenté dans de nombreuses œuvres de fiction, hante la pensée écologique moderne depuis ses origines. Si l’écologisme s’est affranchi de son héritage malthusien en privilégiant nos manières d’habiter le monde, il l’a fait en reléguant la reproduction à la sphère privée et en la traitant comme un tabou politique. Entre ces deux extrêmes, un vide conceptuel demeure encore à explorer.

Cet entretien fait partie de la prochaine édition imprimée du Green European Journal consacrée aux futurs démographiques, qui paraîtra début juin. Abonnez-vous dès maintenant et recevez-la directement chez vous.

« J’aimerais partager une révélation que j’ai eue durant mon séjour ici. Cela m’est venu lorsque j’ai essayé de classer votre espèce. Je me suis rendu compte que vous n’êtes pas réellement des mammifères. Chaque mammifère sur cette planète développe instinctivement un équilibre naturel avec l’environnement qui l’entoure, mais vous, les humains, vous ne le faites pas. Vous vous déplacez dans une zone, et vous vous multipliez, et vous multipliez, jusqu’à ce que chaque ressource naturelle soit consommée. La seule façon pour vous de survivre est de vous étendre dans une autre zone. Il existe un autre organisme sur cette planète qui suit le même schéma. Savez-vous ce que c’est ? Un virus. Les êtres humains sont une maladie, un cancer de cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède.»

Cette observation méprisante, adressée par l’Agent Smith à son prisonnier Morpheus dans le premier film de la trilogie Matrix, sert à légitimer la « rationalité technologique » de la civilisation des machines et sa domination sur une humanité réduite à l’esclavage énergétique. De tels arguments se retrouvent souvent parmi les griefs formulés par des personnages fictifs. Le plus puissant d’entre eux est Thanos, le mythique super‑méchant de l’Univers Cinématographique Marvel. Traumatisé par l’effondrement de l’écosystème de son monde dû à des pressions démographiques, le Titan fou se met en quête des « pierres d’infini » qui lui permettront de sauver l’univers de la prolifération humaine — et de préserver l’équilibre de la nature — en effaçant d’un claquement de doigts la moitié de la population vivante.

Certaines figures misanthropes et écoles de pensée écologiques partagent cette conviction: pour sauver la planète, il faut se débarrasser de son occupant le plus lourd. Mais comme aucune d’entre elles n’est prête à se sacrifier pour faire de la place, ce sont toujours les autres – et en particulier les plus pauvres d’entre nous – qui deviennent la charge excessive. Le roman de Jean-Christophe Rufin (2007) Le parfum d’Adam1 offre une illustration significative. Le livre met en scène une organisation écologiste radicale qui élabore des complots de bioterrorisme – l’un d’eux impliquant une souche de choléra – pour s’attaquer à la menace globale que représente la surpopulation, en commençant par des zones comme les favelas du Brésil. Ce sont là des disciples dignes du penseur anglais Thomas Malthus (1766 – 1834), qui estimait opportun d’« encourager le retour de la peste » pour contrôler naturellement les populations les plus pauvres.2

Les enfants de Malthus

Ironiquement, il semble que le progrès – technologique ou autre – ait commencé à répondre aux prières morbides des Malthusiens, bien que de manière plus indiscriminée qu’ils ne l’auraient espéré. Outre les 4 millions de morts annuelles dans le monde dues à la pollution de l’air,3 dont 180 000 dans l’Union européenne,4 nous faisons collectivement face à un « empoisonnement universel » qui attaque directement nos systèmes reproductifs.5 Des perturbateurs endocriniens, notamment les phtalates et le BPA – présents dans les emballages alimentaires, les cosmétiques et les jouets pour enfants – réduisent la qualité du sperme, provoquent des infertilités précoces et entraînent des malformations génitales chez les nouveau‑nés. Des métaux lourds tels que le plomb et le mercure, provenant de notre alimentation et de notre environnement, s’accumulent dans les tissus humains, perturbent l’ovulation et nuisent à la spermatogenèse. Les microplastiques, ingérés avec l’alimentation et l’eau, infiltrent les ovaires et les testicules, tandis que les PFAS – baptisés « produits chimiques éternels » – pourraient bien réduire la réserve ovarienne et augmenter le taux de fausses couches. À cette liste apocalyptique s’ajoutent les dioxines, polluants environnementaux persistants qui, en plus d’altérer le système immunitaire et de provoquer des cancers, diminuent le taux global de fécondité et accroissent le risque de complications lors de la grossesse, mettant ainsi en danger les générations futures.

Ces effets concrets sur nos fonctions biologiques – et donc aussi sur nos vies – révèlent une écologie du corps elle‑même, dans laquelle la crise environnementale devient une crise reproductive, liant intimement démographie et santé environnementale. C’est ce croisement, exploité par un mouvement révolutionnaire fondamentaliste, rusé et violent, que Margaret Atwood présente comme le catalyseur clé de la théocratie totalitaire patriarcale de la République de Gilead dans son roman à succès The Handmaid’s Tale.6 La pollution et le déclin de la fertilité conduisent au remplacement de la démocratie par un régime de contrôle total de la population, où les corps des femmes sont littéralement nationalisés au nom de la perpétuation de la société et de l’accomplissement de l’injonction biblique « aller et multiplier ».

 Le lien politique entre écologisme et démographie, tragiquement illustré ici, hante la pensée écologique depuis ses origines – non seulement en tant que question de chiffres, mais comme le nœud intime entre le corps et le monde. Né dans les années 1970 de la double prise de conscience des limites et des contradictions inhérentes au mode de développement industriel‑consommateur, les premiers mouvements écologistes furent portés par la tension entre ressources et populations.

Dans le « Meadows report » publié par le Club de Rome en 1972,7 la fragilité de l’équilibre écologique est mise en relief par la preuve scientifique que la pollution et l’épuisement des ressources étaient des conséquences inévitables de ce modèle. Avec l’illusion d’une planète infinie dissipée, la promesse capitaliste d’abondance universelle commençait à apparaître de plus en plus fragile. Une croissance matérielle qui paraissait illimitée se révélait en réalité limitée, et le nombre de personnes avec lesquelles elle devait être partagée n’allait faire que croître.

C’est de cette double crise de finitude que s’est formée la vision du monde écologique moderne. Lorsque René Dumont se lança à la présidence de la France en 1974, c’était la première fois qu’un écologiste entrait en politique. Au cours de sa campagne, il dénonça non seulement le gaspillage inhérent au consumérisme mais aussi les pressions démographiques. « Il serait possible », écrivait‑il, « d’autoriser seulement un taux de natalité qui compense exactement le taux de mortalité, nous conduisant rapidement à une croissance nulle si nous utilisions des méthodes autoritaires – ce que la menace globale aurait raison de justifier. »8

Les premiers mouvements écologistes étaient imprégnés de la tension entre ressources et populations.

Un imaginaire puissant fut libéré. La démographie était devenue le symbole révélateur d’une menace métaphysique. Le nombre croissant d’êtres humains sur Terre incarnait les angoisses de l’époque – la faim, l’épuisement des ressources, les guerres pour les ressources, la pollution, la congestion urbaine et l’assèchement des campagnes – et l’effondrement des certitudes prométhéennes à la base de la psyché moderne. Conscients de leur mortalité à la suite d’Hiroshima, l’humanité se sent désormais menacée par sa propre vitalité: d’abord l’outil A, puis la bombe H, et maintenant la « P‑bombe »,9 un terme forgé par le néomalthusien Paul R. Ehrlich, biologiste de l’Université de Stanford et co‑fondateur du mouvement Zéro Population Growth – un homme proche des débuts du mouvement écologiste et d’organisations comme Friends of the Earth.

Cette obsession pour la surpopulation a laissé une empreinte profonde sur les premiers mouvements écologistes et a donné naissance à une riche abondance de littératures et de cinémas catastrophistes. Le roman dystopique de John Brunner (1972) The Sheep Look Up dépeint un monde saturé de toxines, de déchets et de violence systémique, où l’effondrement n’est plus un accident malheureux mais un mode de vie. Non seulement la population est trop nombreuse; ses membres sont piégés dans un environnement hostile et empoisonné – comme si l’espèce elle‑même était prisonnière de ses externalités. Le roman plus subtil d’Ursula K. Le Guin (1974), The Dispossessed, propose une confrontation entre une abondance matérielle propriétaire et une société anarchiste égalitaire et compatissante. Le Guin peut être lu comme une réponse à la question qui est au cœur de l’écologisme: dans un monde de ressources finies, comment organiser la vie?

Un sens de la rareté

Très rapidement, ces prophéties apocalyptiques furent confrontées à la nécessité d’un réexamen éthique et politique du développement économique. Les écologistes avaient conscience que le système économique ne « s’effondrerait pas sous le poids de ses propres contradictions ». Non, il se réinventerait en puisant dans la rareté même. C’est cette logique que Brunner anticipe explicitement en montrant une société enfermée dans une boucle auto‑entretenue de rareté. Ici, l’épuisement ne met pas fin à l’accumulation mais la transforme en formes de plus en plus voraces et dystopiques. En définitive, le défi apparaît d’abord par rapport au comportement individuel – et donc à la représentation du monde, de l’humanité et de sa place dans l’univers.

Cependant, à la lecture de l’essai court de 2019 Limits, écrit par l’économiste et théoricien de la décroissance Giorgos Kallis, on découvre que, contrairement à ce que ses héritiers pourraient penser, Malthus n’était pas en réalité hostile à la croissance démographique. Comme Adam Smith et les libéraux à travers l’histoire, il la voyait même comme la véritable richesse des nations. Mais, face à des problèmes concrets d’approvisionnement, il était rongé par un doute écrasant: si nos appétits (sexuels et alimentaires) sont illimités, nos ressources matérielles restent soumises à des limites. La réponse à cette contradiction réside dans la croissance. Ainsi, loin d’être l’apôtre de la décroissance que certains écologistes et de nombreux natalistes racistes obsédés par le « Grand Remplacement » voudraient vous faire croire, Malthus fut en réalité l’un des pères fondateurs de l’Église de la Croissance.

La pierre angulaire de cette Église est un sens de la rareté. La dynamique de la croissance économique est enracinée dans ce même sentiment, mais ce n’est rien d’autre qu’une projection, une préconception du monde. Comme le souligne Kallis, il s’agit d’une vision performative. En d’autres termes, lorsque nous associons notre croissance économique à une rareté future, qu’elle soit réelle ou imaginée, nous finissons par l’organiser autour de la gestion de cette rareté. Ce qui est rare est cher, il est donc rentable d’organiser la rareté. Puis il ne reste plus qu’à stimuler les désirs et à proposer les produits susceptibles de satisfaire ces envies (temporairement). Le cercle est donc bouclé; l’économie du désir sans fin a trouvé sa formule.

Écotopies

La prise de conscience des limites est au cœur de la pensée écologique. Et si l’une des premières limites qu’elle impose concerne les désirs matériels – un point central dans l’œuvre du philosophe social austro‑français André Gorz, par exemple – il existe aussi des limites à ce qui est immatériel. Publié en 1975, le roman Écotopie d’Ernest Callenbach est un classique de la fiction écologique utopique qui offre un contrepoint mesuré aux interprétations totalitaires ou catastrophistes de la P‑Bombe. La société de la République d’Écotopie a stabilisé sa population, maîtrisé la fécondité et organisé une forme de retenue démographique compatible avec son équilibre écologique – le tout sans piétiner les libertés individuelles. Contrairement aux États‑Unis puritains dont elle s’est séparée, Écotopie a aussi réussi à éviter les écueils d’une libération/libéralisation sexuelles trompeuse qui ne ferait que perpétuer les rapports existants de domination sexuelle – une ambivalence qui est centrale dans l’œuvre de l’écrivain et Poète Michel Houellebecq.13

Lorsque le narrateur et protagoniste du livre déserte vers l’Ouest, sa nouvelle patrie écologique, il le fait par amour. Il n’est pas attiré par Écotopie pour sa durabilité agroécologique réussie, son économie circulaire impressionnante ou l’absence apaisante de publicité — ni même par la beauté de ses paysages. C’est plutôt la richesse et la profondeur des relations humaines, et notamment des relations amoureuses, que l’on y trouve et qui motivent sa décision.

La distinction entre amour et sexualité et reproduction est l’une des bases anthropologiques des sociétés écologiquement retenues. Pourtant ce n’est pas toujours évident, car cela touche à l’un des aspects les plus intimes de la condition humaine. Le roman Eutopia, de Camille Leboulanger, offre une lumière originale sur cette dimension politique de la famille et de la reproduction humaine.14 Évitant les dispositifs narratifs centrés sur le conflit souvent observés dans le genre des « utopies exposées », le roman décrit un monde qui, à bien des égards, correspond largement aux formes idéales des relations humaines et des relations de production rêvées par les théoriciens de la décroissance.

Eutopia (le « bon endroit », plutôt qu’un « non‑lieu », comme l’explique l’auteure)15 est avant tout une œuvre de fiction spéculative sur une société fondamentalement égalitaire qui échappe à la marchandisation du travail – conformément au concept de « salaire à vie » du sociologue et économiste Bernard Friot16 – et aux diktats de la productivité. Pourtant, même dans ces conditions confortables et idéales, certains personnages restent tourmentés par le doute existentiel, suggérant qu’il est possible d’être malheureux dans une société idéale. Cette inquiétude tourne autour des liens familiaux et de l’attachement à ses ancêtres, remettant en cause l’un des piliers de cette société de décroissance – à savoir la réduction de son « indice d’impact humain », notamment en limitant les naissances à « un demi-enfant » par personne.

Bien que l’idée ne soit jamais malthusienne et que la question démographique ne soit pas centrale, l’histoire appelle quelque chose de plus profond. Dans l’intimité de l’égo humain, cette société « eutopienne » libérée des diktats de la productivité se confronte à une inquiétude qui transcende la condition matérielle de l’espèce tout en l’installant dans ses propres limites: le temps.

Reproduction comme « le non-pensé »

La démographie est une écriture dans le temps lui‑même. C’est ce que l’on peut retracer comme source des paniques morales qui saturent aujourd’hui l’espace public occidental, alimentant un langage martial et des politiques reactionnaires.17 La crainte d’un effacement civilisateur, la perte de territoire, la perte de pertinence, l’effacement des signes que nous laissons: l’angoisse démographique remet en question notre relation au temps autant qu’à l’espace.

Alors que ces préoccupations démographiques étaient autrefois une caractéristique déterminante de l’écologisme, « vert » et « malthusien » ne sont plus synonymes. Trois raisons principales expliquent ce glissement. La première tient à l’entrée décisive des Verts dans l’arène politique. Depuis qu’ils incarnent une force potentielle de gouvernance, les partis écologistes n’ont pas été en mesure de défendre raisonnablement des politiques qui limitent les naissances sans se heurter à une objection majeure: l’autonomie corporelle et reproductive (notamment pour les femmes) et le respect de la vie et de la structure familiale sont des droits fondamentaux.

Une société sans enfants n’a aucun moyen de se projeter dans son avenir avec espoir et imagination.

La deuxième raison est encore plus profonde. À mesure que l’écologisme s’affine dans sa vision, l’attention s’est déplacée des chiffres de l’humanité à nos manières d’habiter ce monde. Les pressions liées aux ressources ne proviennent pas uniquement de la croissance démographique. Surtout, elles proviennent des façons dont les sociétés produisent, consomment, transportent, chauffent, construisent, mangent et rejettent. Il est évident que des pays et des modes de vie plus sobres auront un impact environnemental moindre que des sociétés hyper‑consuméristes. À cela s’ajoute le fait que les inégalités sociales constituent aussi des inégalités écologiques. Très rapidement, l’attention s’est déplacée vers la réduction des flux matériels, la transformation des infrastructures et la création de systèmes moins générateurs de déchets plutôt que vers une cible démographique en tant que telle.

La troisième raison est le corollaire politique et moral des raisons précédentes. Le débat sur les taux de natalité est un champ miné où peuvent surgir des motifs misogynes, classistes, racistes, coloniaux et anti‑pays du Sud. Au lieu de cela, le discours écologique contemporain s’attache à transformer le modèle sociétal. Il parle comme si la vie sociale ne pouvait être conçue qu’en fonction de ses cycles visibles – extraction, production, distribution, consommation – mais il ignore la manière la plus fondamentale par laquelle l’humanité se renouvelle. La reproduction est devenue le non‑pensé, un non‑objet – reléguée à la sphère privée, à l’intime et tout à fait tabou politiquement. Voilà l’un des paradoxes de l’écologisme contemporain: nous cherchons à reconstruire notre relation au monde tout en remisant à plus tard la question de la transmission biologique et générationnelle.

Un avenir sans enfants ?

C’est un problème. Si la démographie n’est plus au premier plan des préoccupations écologistes, elle n’en demeure pas moins réelle. À quelques exceptions près, les sociétés du monde entier vieillissent, la fécondité chute, le désir d’avoir des enfants est freiné par les contraintes matérielles et les horizons se rétrécissent. À cela s’ajoutent les effets de l’éco‑anxiété, notamment chez les plus jeunes, qui perçoivent l’avenir comme un fardeau émotionnel presque insupportable.

Pour certains, la décision de ne pas avoir d’enfants est devenue une sorte de protestation intime contre l’idée même de reproduction dans un monde en crise. Dans certains cercles écologistes, notamment au Royaume‑Uni, aux États‑Unis, en Australie et au Canada, les gens n’envisagent plus simplement de dénoncer la surpopulation ou de plaider pour une retenue démographique. Ils refusent personnellement d’avoir des enfants dans un monde jugé trop dégradé, trop incertain et trop injuste pour y faire naître une nouvelle génération.19 La peur d’être trop nombreux a été supplantée par celle d’enfanter davantage dans un monde où l’avenir semble déjà compromis.

Ce geste politique d’une minorité militante a des motifs légitimes, une force morale et un pouvoir en tant que forme de protestation. Mais le mouvement « naissance en grève » a aussi ses limites. Piégé dans une tension maladroite entre critique et retrait du monde, il reporte la responsabilité de la transformation collective sur le plan du choix personnel, sans faire peser une pression significative sur les causes structurelles de la crise.

L’écologisme a su trouver des solutions au problème des ressources finies en considérant les émissions, les flux, les infrastructures et les systèmes, mais il a accordé moins d’attention à ce que la crise environnementale fait au désir de parentalité, aux choix de vie et à la capacité de se projeter dans une continuité générationnelle. Entre la peur d’être trop nombreux et l’épouvante d’être trop peu, entre l’angoisse de surcharger la planète et celle de la peupler d’enfants voués à l’incertitude, il existe un vide conceptuel qui reste à explorer.

Cette question doit être réexaminée. Non pour réhabiliter un malthusianisme régressif, mais pour cultiver une approche plus globale qui soit capable de traiter les conditions tant de la reproduction sociale que humaine et les affects qui y sont associés. Une approche qui ne se contente pas de transformer le monde, mais qui considère aussi les façons dont ce monde se transmet, se peuple et se renouvelle – l’histoire qu’il se raconte à lui‑même. Car, en dernier recours, le lien entre démographie et écologisme est une question d’avenir: qui nous succédera, dans quel genre de monde, et avec quels espoirs d’y faire un foyer ?

Une société sans enfants n’a aucun moyen de se projeter dans son avenir avec espoir et imagination. Elle renonce à l’essence même de la vie et, sans la possibilité de se transcender, elle risque de sombrer dans l’entropie ou de se perdre dans un présent éternel dépourvu de tout sens. C’est toute la signification de l’aventure humaine qui se voit mise en question ici – d’une manière profondément métaphysique. Quel sens peut avoir la vie sur Terre sans une conscience humaine pour en être témoin ?

Traduit par Ciarán Lawless | Voxeurop


  1.  Jean-Christophe Rufin (2007). Le parfum d’Adam. Paris : Flammarion. ↩︎
  2. « Au lieu de recommander nette­ment la propreté aux pauvres, il faudrait encourager des habitudes contraires. Dans nos villes, il faudrait rétrécir les rues, faire entrer davantage de gens dans les maisons et favoriser le retour de la peste. À la campagne, il faut construire nos villages près de mares stagnantes et encourager particulièrement l’installation dans tous les marais et lieux malsains. » Thomas Robert Malthus (1826). An Essay on the Principle of Population. [6e édition]. Londres : John Murray. ↩︎
  3. Organisation mondiale de la Santé (2024). « Pollution de l’air ambiant (extérieur) ». 24 octobre 2024. Disponible à . ↩︎
  4. Agence européenne pour l’environnement (2025). « Décès prématurés liés à l’exposition aux particules fines en Europe ». 30 novembre 2025. Disponible à . ↩︎
  5. Fabrice Nicolino (2014). Un empoisonnement universel. Uzès : Les liens qui libèrent. ↩︎
  6. Margaret Atwood (1985). The Handmaid’s Tale. Toronto : McClelland & Stewart. Adapté en série télévisée créée par Bruce Miller (2017 – aujourd’hui). ↩︎
  7. Donella Meadows et al. (1972). The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind. New York : Universe Books. ↩︎
  8. Alexandre Moatti (2014). « René Dumont : les quarante ans d’une utopie ». La Vie des idées. 11 juillet 2014. Disponible à . ↩︎
  9. Paul R. Ehrlich & Anne H. Ehrlich (1968). The Population Bomb. San Francisco : Sierra Club & New York : Ballantine Books. ↩︎
  10.  John Brunner (1972). The Sheep Look Up. New York : Harper & Row. ↩︎
  11. Ursula K. Le Guin (1974). The Dispossessed: An Ambiguous Utopia. New York : Harper & Row. ↩︎
  12. Giorgos Kallis (2019). Limits: Why Malthus Was Wrong and Why Environmentalists Should Care. [Stanford Briefs]. Redwood City, Californie : Stanford University Press. ↩︎
  13. Essentiellement Extension du domaine de la lutte (publié en anglais sous le titre Whatever) (Maurice Nadeau, 1994) et Les Particules élémentaires (Atomised) (Flammarion, 1998). ↩︎
  14. Camille Leboulanger (2022). Eutopia. Rennes : Argyll. ↩︎
  15. Camille Leboulanger (2023). « À propos d’Eutopia ». 7 novembre 2023. Disponible à . ↩︎
  16. Bernard Friot (2014). Émanciper le travail. Paris : La Dispute ↩︎
  17. Tel que l’appel du président français en faveur d’un « réarmement démographique » le 16 janvier 2024. Voir Solène Cordier (2024). « Emmanuel Macron annonce un congé de naissance et un plan contre l’infertilité en vue du « réarmement démographique » du pays ». Le Monde. 17 janvier 2024. Disponible à . ↩︎
  18. Louis Jehel & Mathieu Guidère (2024). « Les jeunes générations atteintes d’éco‑anxiété : que faire ? Addressing eco‑anxiety in young generations: What can be done? ». Médecine de Catastrophe–Urgences Collectives, vol. 8(2), p. 149 – 156. Disponible à .
    ↩︎
  19. Mark B. Brown (2024). « Birth Strikes, Climate Responsibility, and Hannah Arendt ». The Review of Politics, vol. 86(4), p. 438 – 461. Disponible à . ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.