Dominique Barthier

Europe

Défendre les initiatives commerciales de l’Union européenne

Plus de deux décennies de négociations culminent dans l’accord commercial entre l’Union européenne et le bloc Mercosur, lequel a acquis une urgence redoublée à la lumière des tensions avec les États-Unis. Si certaines voix au sein de l’UE voient cet accord comme nuisible pour l’environnement et comme une menace pour le secteur primaire, l’Europe a néanmoins besoin de multiplier les partenariats afin de renforcer son autonomie et de résister à la coercition commerciale.

« Apparemment militaire, avec un contenu politique et, au final, économique », c’était l’évaluation privée que fit Francisco Franco des Pactes de Madrid. Cette formule peut sembler contre-intuitive, et pourtant elle est exacte: en 1953, après l’installation de bases militaires en Espagne, les États‑Unis normalisèrent leurs liens avec la dictature et commencèrent à investir dans une économie alors ruinée. Cette économie s’élèverait ensuite grâce à cette impulsion et au Plan National de Stabilisation. Ce qui était voyant dans l’accord était l’aspect militaire; ce sont les dimensions politique et économique qui ont assuré la survie du régime.

Une clef utile pour comprendre les initiatives commerciales de l’Union européenne consiste à inverser cet ordre des priorités. Le réseau de traités promus par Bruxelles – Mercosur (ratifié), Inde (récemment annoncé), Canada (2017), Japon (2019) et l’Australie (en négociation) – se présente comme économique, mais il prend progressivement une dimension politique. Et même s’il ne comporte pas de volet militaire, il cherche à renforcer la sécurité européenne.

Tout cela n’est pas secret. Les partisans de ces accords mettent en avant leur valeur pour l’autonomie stratégique de l’Union européenne. Ils soutiennent que ces traités aideront à réduire les risques non seulement dans les relations commerciales avec la Chine, mais aussi face aux États‑Unis. Moins de dépendance – tant commerciale qu’énergétique – signifie une plus grande fermeté vis-à-vis des autocrates tels que Donald Trump ou Vladimir Poutine. Or ce constat est souvent occulté dans le débat public européen.

Un positionnement qui mérite d’être actualisé

Cette tendance est particulièrement marquée chez les progressistes. Les Verts et la Gauche (GUE/NGL), votant en grande partie aux côtés de l’extrême droite au Parlement européen, ont imposé un contrôle judiciaire sur l’accord UE‑Mercosur1, retardant sa mise en œuvre. Ils estiment que son impact sur l’environnement et sur le secteur primaire européen serait négatif. Hormis quelques exceptions,2 ces formations se sont peu intéressees aux autres volets de l’accord.

Cette position s’inscrit dans une hostilité envers le libre-échange qui remonte au moins aux années 1990. Le « fin de l’histoire » néolibérale a provoqué d’importants dégâts: inégalités croissantes, effondrement de régions et de secteurs entiers, crises et démesure du secteur financier. Cette hyperglobalisation n’a jamais constitué un programme émancipateur, et l’opposition de la Gauche à celle-ci était légitime.

Aujourd’hui, toutefois, ce point de vue mérite d’être actualisé. La principale menace qui pèse sur nos sociétés n’est plus une mondialisation dérégulée (qu’elle repose ou non), mais la coercition exercée par des puissances comme les États‑Unis et la Russie, associée à la détérioration de la crise climatique. Ces deux défis se renforcent mutuellement, car le Trumpisme et ses prolongements européens restent hostiles à toute forme de transition énergétique qui viserait à mettre fin à notre dépendance au gaz et au pétrole étrangers.

La principale menace pesant sur nos sociétés n’est plus la dérégulation de la mondialisation, mais la coercition par des puissances telles que les États‑Unis et la Russie, associée à la détérioration de la crise climatique.

Dans un tel contexte, les accords poursuivis par l’Union européenne visent à bâtir une architecture économique et diplomatique différente, fondée sur des bases juridiques claires. L’accord Mercosur illustre ce mouvement. D’emblée, il se distingue des traités commerciaux précédents — y compris ceux de l’ère Obama et leurs clauses ISDS tristement célèbres — par des normes sociales et environnementales plus exigeantes que celles généralement associées au libre-échange.

Il représente aussi une contribution nette à la sécurité économique et climatique. Les pays du Mercosur figurent parmi les principaux fournisseurs mondiaux de minéraux critiques, indispensables à une transition énergétique rapide et équitable. Renforcer les liens avec cette région prend d’autant plus d’importance à l’heure où l’offre alternative nord-américaine mélange chantage, violence et extrativisme.

Un approfondissement des relations commerciales entre le Mercosur et l’Union européenne contribue aussi à réduire une dépendance vis‑à‑vis de la Chine. À première vue, tant les Américains latins que les Européens pourraient tirer profit d’un rapprochement avec Pékin, nécessaire pour contrer l’hostilité de Washington. En pratique, toutefois, la rivalité sino‑américaine n’est pas figée — du moins à court terme. Avec une figure aussi imprévisible et enclin aux volte-face que Trump, il n’est pas impensable que le sommet Chine‑États‑Unis d’avril aboutisse à une réconciliation entre les deux puissances, marginalisant l’Europe et l’Amérique latine. Compte tenu du fait que la Stratégie de sécurité nationale des États‑Unis, publiée en décembre 2025, accorde davantage d’attention à critiquer l’Union européenne qu’à la Chine et envisage la domination de l’hémisphère (c’est‑à‑dire des deux Amériques) comme objectif prioritaire, cette éventualité mérite d’être prise au sérieux.

C’est pourquoi le contenu politique des initiatives commerciales européennes importe. Leur trait commun est la volonté de consolider un réseau de puissances moyennes dotées d’autonomie sur la scène internationale. Il ne s’agit pas de forger une alliance contre la Chine, la Russie ou les États‑Unis, mais d’obtenir les moyens et les partenaires pour limiter les pressions et la coercition commerciales des grandes puissances. L’objectif devrait être de faire en sorte qu’un épisode comme celui de l’été dernier ne se reproduise plus, lorsque des représentants européens se sont rendus au golf de Trump en Écosse pour le flatter et accepter un accord tarifaire humiliant.

S’adapter face à la crise

Cependant, les questions commerciales elles‑mêmes comptent. L’accord UE‑Mercosur entraînera inévitablement des effets redistributifs. Concernant son impact supposément nocif sur le secteur primaire, il faut noter que ces effets ne se révèlent pas aussi violents que certains le prétendent, et que le système agricole européen mis en avant par les progressistes n’a pas été particulièrement favorisé par le modèle réel en Europe jusqu’ici, qui privilégie en pratique l’agriculture extensive et locale. Protéger et développer ce secteur exigerait des politiques publiques dédiées et une réforme en profondeur de la Politique Agricole Commune.

Ce sont là des éléments importants, mais largement en dehors du cœur de l’accord lui‑même. De plus, l’accord UE‑Mercosur ne doit pas être lu exclusivement à travers le prisme du secteur primaire. Bien au contraire, il peut bénéficier à des économies comme celle de l’Espagne, dont les exportations principales — trop souvent oubliées — ne reposent pas sur l’agriculture mais sur les services et les industries manufacturières.

La capacité à s’adapter face aux crises est une exigence essentielle pour tout mouvement politique ambitieux qui aspire à transformer réellement la réalité.

Dans tous les cas, de telles initiatives ne devraient pas être condamnées d’emblée si l’on considère, comme l’affirment régulièrement les courants de gauche, les sociétés d’Amérique latine comme des « peuples frères » de la péninsule ibérique. Ou si l’on nourrit une réelle volonté de contrer l’action de plus en plus arbitraire et brutale des États‑Unis dans le monde. Cela ne signifie pas que tout accord commercial mérite une célébration sans esprit critique. Mais cela suppose qu’il soit évalué selon des critères plus larges que ceux qui ont guidé jusqu’à présent.

Aujourd’hui, d’anciens banquiers centraux tels que Mark Carney (désormais premier ministre du Canada) ou Mario Draghi évoquent des politiques industrielles et climatiques, voire une sécurité économique vis‑à‑vis des États‑Unis — des notions étrangères à l’orthodoxie économique dans laquelle ils ont été formés. S’ils savent s’adapter ainsi, qu’est‑ce qui empêcherait la Gauche d’être elle aussi flexible ?

La capacité à s’adapter face aux crises, ou à faire preuve d’une souplesse tactique au service de stratégies concrètes, ne signifie pas opportunisme ni capitulation. Au contraire, c’est une condition essentielle pour toute force politique ambitieuse qui souhaite réellement transformer la réalité.

Cet article est initialement paru en espagnol dans Corriente Calida. Il est republié ici avec permission.


  1. L’accord commercial UE‑Mercosur implique l’ensemble des 27 États membres de l’Union européenne et les quatre pays fondateurs du Mercosur: Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay. La Bolivie a rejoint le bloc en 2024, mais n’en fait pas partie. ↩︎
  2. Les cinq députés Voltaires du Parlement européen, qui siègent dans le groupe des Verts, ont soutenu l’accord. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.