Dominique Barthier

Europe

Mesurer le bien-être au-delà du PIB

Depuis des décennies, le PIB — et les efforts visant à le maximiser — se trouvent au cœur de l’orthodoxie économique mondiale. Or, à mesure que ses limites deviennent plus criantes face à l’effondrement planétaire et à la hausse des inégalités, le besoin d’une alternative se fait sentir avec une acuité grandissante. L’Europe peut-elle prendre l’initiative d’inscrire dans les usages une meilleure mesure du bien-être, plus durable ?

L’objectif premier de l’Union européenne est de « promouvoir la paix, ses valeurs et le bien-être de ses citoyens ». Or la principale métrique qu’elle utilise pour mesurer les progrès ne capture aucun de ces objectifs ; au contraire, le Produit Intérieur Brut (PIB) freine le bien-être durable et inclusif.

Depuis plus de 80 ans, le PIB demeure l’indicateur dominant pour orienter les politiques publiques. L’Europe n’échappe pas à cette règle; d’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles le PIB a été adopté comme norme principale pour comparer la taille des économies nationales à la conférence de Bretton Woods en 1944 était précisément d’évaluer le coût du redressement de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, économistes, responsables politiques et médias continuent d’associer le PIB à une proxy non seulement de « production » économique, mais aussi d’un progrès sociétal plus large : plus le PIB d’un pays est élevé, plus son niveau de vie serait supposé être élevé. Or ce métrique n’a jamais été conçu pour mesurer ce que la plupart des gens estiment utile — comme la santé, la cohésion sociale, l’environnement, l’égalité et la qualité de vie. Le PIB se contente de quantifier la valeur monétaire des biens et services échangés à l’intérieur des frontières d’un pays. Ce que le PIB omet — le bien-être des personnes et de la planète — est bien plus déterminant que ce qu’il compte.

Cette marge d’erreur est cruciale, car ce qui est mesuré détermine ce qui est géré. Si le PIB sert de lentille principale à travers laquelle le progrès est jugé, les gouvernements seront amenés à privilégier avant tout la production économique, même lorsque cette production ne tient pas compte — et peut même nuire — aux fondements mêmes du bien-être.

Prenons l’exemple illustratif d’une marée noire, qui gaspille des ressources non renouvelables et inflige d’énormes dégâts aux écosystèmes environnants. Comme les écosystèmes n’ont pas de valeur marchande actuelle, leur destruction n’est pas enregistrée dans les comptes économiques. En revanche, les salaires des personnes mobilisées pour nettoyer la marée noire ont une valeur de marché. Le résultat d’une marée noire est donc enregistré comme un effet net positif sur l’économie. Telle est la conséquence de la méthodologie du PIB : elle homogénéise tout échange monétaire en positif, indépendamment des impacts sociaux et environnementaux.

À mesure que la crise écologique s’aggrave, une métrique de « progrès » fondée uniquement sur la production économique devient clairement inadaptée.

Pourquoi le PIB s’accroche

La plupart des personnes savent instinctivement qu’il existe une contradiction entre une croissance économique sans fin — qui entraîne une exploitation accrue des ressources et une pollution croissantes — et les ressources naturelles limitées de l’écosystème clos qu’est notre planète. En 1973, l’économiste américain Kenneth Boulding affirmait avec célérité : « Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer éternellement dans un monde fini est soit fou, soit économiste ». Л’année précédente, le Club de Rome publiait son rapport influent « Les Limites à la croissance ».

Néanmoins, la plupart des politiques économiques nationales et européennes restent orientées vers la croissance du PIB. Plusieurs raisons expliquent pourquoi, malgré les fortes critiques, le PIB persiste comme métrique dominante du progrès économique.

Tout d’abord, le PIB est extrêmement bien établi, tant pour sa facilité de mesure que pour sa comparabilité. Les détails sur les méthodes de collecte du PIB ont été publiés en 1953 par le Système de Comptabilité Nationale (SCN), une norme internationale qui assure que tous les pays utilisent le même cadre. Par ailleurs, les données sur le PIB sont disponibles pour tous les pays et publiées trimestriellement, avec des séries remontant à 1960 pour la plupart des nations. Grâce au PIB, les pays peuvent suivre leur progression dans le temps et se comparer à d’autres. Le fait que la mesure soit réduite à une valeur monétaire facilite la compréhension pour les décideurs, les médias et le grand public, ce qui est difficile à obtenir avec des comptes plus complexes sur le bien-être.

Deuxièmement, le PIB sert les intérêts des puissants. Certaines lobbies et groupes d’intérêts sont capables de tirer des gains financiers à court terme du système économique actuel, même si cela conduit souvent à une augmentation des inégalités et à la dégradation environnementale. Prenons le secteur de l’énergie comme exemple. Les technologies renouvelables coûtent moins cher à déployer et nécessitent essentiellement un entretien pour continuer à produire de l’énergie. Mais, contrairement à l’industrie des combustibles fossiles, où l’argent circule autour de l’extraction, du raffinage, de la vente et de la combustion des carburants, les renouvelables n’apportent pas une grande contribution au PIB national.

Des cabinets de lobbying des affaires publiques représentant les intérêts des combustibles fossiles ont obtenu des résultats remarquables : en 2023, les subventions aux énergies fossiles dans l’UE ont atteint 111 milliards d’euros. Ces aides garantissent que les entreprises du secteur continuent à réaliser d’importants profits, qui alimentent à leur tour les efforts de lobbying. Tant que les énergies fossiles génèrent des sommes d’argent considérables et exercent une influence politique déterminante, il est difficile de surmonter les intérêts acquis de ceux qui bénéficient d’un modèle économique centré sur le PIB.

Enfin, l’opposition au PIB paraît fragmentée. Depuis presque aussi longtemps que le PIB existe, une grande diversité d’acteurs — think tanks, organismes nationaux, ONG, universitaires, chercheurs et plus encore — critiquent ses limites et avancent des alternatives. Cependant, faire progresser une solution de remplacement et démontrer qu’elle est non seulement meilleure que le PIB mais aussi supérieure à des centaines d’alternatives disponibles reste une tâche délicate.

Construire un consensus

Dans une étude récente, nous avons proposé une voie pour surmonter l’enracinement du PIB. En cartographiant plus de 200 indicateurs alternatifs de bien-être, nous avons constaté que ces alternatives ne se font pas concurrence et n’exigent pas des critères radicalement différents. Au contraire, il existe un large consensus sur les éléments fondamentaux qui devraient figurer dans tout remplacement du PIB.

Bien que ces indicateurs diffèrent selon le temps, le pays, la culture, la terminologie et les origines méthodologiques, des ressemblances sous-jacentes ne cessent de réapparaître. Trouver le « point idéal » entre complexité et faisabilité est essentiel pour qu’un substitut du PIB soit viable. Si l’on ajoute trop de composantes, on obtient un indicateur coûteux à mesurer (et potentiellement excluant les pays en développement disposant de moyens statistiques plus modestes) et difficile à comprendre pour les décideurs et le public. Au cours de nos recherches, nous avons identifié 19 composantes qui capturent les similitudes fondamentales parmi les nombreux indicateurs disponibles. Elles intègrent notamment la satisfaction de vie, la santé, l’espérance de vie, le logement, les infrastructures, l’inégalité, la sécurité financière, la qualité de l’eau et de l’air, les émissions de gaz à effet de serre, la criminalité, le PIB par habitant, et bien d’autres encore.

Bien que la mesure de la productivité puisse être utile pour suivre l’évolution d’un pays dans le temps, le PIB devrait être contextualisé avec d’autres métriques plutôt que poursuivi comme une fin en soi.

L’impact d’un tel déplacement serait énorme. Les décideurs seraient incités à considérer les politiques en fonction des bénéfices qu’elles apportent à l’ensemble de la société, et non uniquement en fonction de leur effet sur la production économique. Par exemple, la nouvelle mesure identifierait clairement une marée noire comme un événement négatif, qui ferait baisser certains aspects de bien-être même si le PIB augmentait.

Bien sûr, un cadre de mesure devrait être développé pour évaluer correctement chacun de ces composants. Par exemple, une évaluation du « bien-être » pourrait inclure des critères tels que les années de vie ajustées sur la qualité, le nombre de médecins pour 100 000 habitants, la mortalité infantile, la prévalence des troubles mentaux, l’accessibilité des hôpitaux et les temps d’attente moyens. Des experts de chaque domaine seraient chargés d’élaborer des critères pertinents pour chaque volet du bien-être, tandis que les politiques communiqueraient avec le public et aideraient chacun à interpréter les nouvelles métriques.

La compétitivité redéfinie

Passer au-delà du PIB nécessitera plus qu’une alternative solide ; obtenir un véritable consensus autour d’un indicateur est une condition préalable pour obtenir une assise politique. Une étape clé dans cette direction consiste à coordonner et renforcer les initiatives institutionnelles existantes.

En Europe, plusieurs projets de recherche en cours explorent des voies pour sortir du cadre du PIB. Par exemple, Horizon Europe, le programme européen de recherche et d’innovation, finance des initiatives telles que Sustainability Performance, Evidence and Scenarios (SPES), ToBe, Models, Assessments, Policies for Sustainability (MAPS), Wellbeing, Inclusion, Sustainability & the Economy (WISE), et le projet MERGE (qui a également soutenu notre travail sur la similarité sémantique entre les alternatives au PIB).

À l’échelle internationale, deux évolutions majeures se dessinent. Le Groupe d’experts de haut niveau des Nations Unies sur Beyond-GDP a été convoqué par le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, en 2025, et ses recommandations devraient être publiées cette année. Bien que l’impact de cette initiative soit difficile à prédire, il ne fait aucun doute que l’attention accrue de l’ONU sur le sujet confère une certaine légitimité au mouvement Beyond-GDP.

En mars 2025, la dernière édition du Système de Comptabilité Nationale a été publiée, actualisant (pour la première fois depuis 2008) les données pertinentes pour les besoins changeants de l’élaboration des politiques économiques. Cette édition comprend, pour la première fois, des chapitres dédiés à la collecte de données sur le bien-être et la durabilité. Rien ne garantit que cela entraînera un véritable changement de cap politique, et les pays mettent du temps à adapter leurs organismes statistiques aux directives du SCN (et cela sous réserve que leurs agences statistiques nationales disposent de ressources suffisantes). Néanmoins, cela représente une nouvelle avancée vers l’inclusion de questions externes à la « comptabilité économique traditionnelle ».

L’Europe doit prendre la tête de cet élan. À une époque où elle cherche à forger son identité sur la scène internationale, mettre en avant le bien-être, la durabilité et l’inclusion offre à l’UE une opportunité de devenir un leader mondial. La compétitivité internationale a été au cœur des débats européens, mais si la compétitivité est mesurée selon les critères traditionnels et étroits consistant à faire croître le PIB et les politiques qui l’accompagnent (réduction des règlements environnementaux et du travail, augmentation de l’exploitation des ressources naturelles, baisse des dépenses sociales), alors nous perdrons au nom d’un « progrès » mal compris. En revanche, si nous redéfinissons la compétitivité pour mettre l’accent sur le bien-être durable et inclusif, nous pouvons donner l’exemple au monde sur ce que signifie vivre selon les valeurs qui nous importent.

Ce projet bénéficie du soutien du programme MERGE, financé par l’Union européenne (numéro 101132524).

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.