Malgré leurs parcours d’activistes et d’engagements en politique locale, les Verts français restent confrontés à une carence chronique d’expérience en matière de leadership. Se livrant encore à des luttes internes au sein du parti pour des rôles semi-professionnels de courte durée, c’est aujourd’hui la voie la plus répandue pour ceux qui veulent diriger les écologistes. Les réformes du parti et le mécontentement croissant envers la politique nationale les mèneront-elles sur le devant de la scène ?
Quoi de plus à écrire sur l’incapacité supposée des dirigeants verts à faire valoir leur autorité, que ce soit sur leurs propres militants – longtemps perçus comme une armée d’anarchistes et de fanatiques – ou sur d’autres acteurs politiques à l’heure où la crise climatique qui se déploie devrait accorder à la vision verte une légitimité sans précédent ? Absence de résultats, amertume, ambitions mal formulées, contradictions – on déploie depuis des années les fils d’encre sur le leadership vert parce qu’il demeure difficile à concevoir.
Mais ne faut-il pas se demander si nous utilisons pas le mauvais terme ? Comme le souligne Frédéric Sawicki, la notion de leadership est chargée d’ambiguïtés : trop souvent prescriptive et teintée d’une psychologie vulgaire, elle aboutit à une image trop héroïque de l’exercice du pouvoir, alors que d’autres concepts saisissent mieux l’aspect collectif et négocié de l’exercice du pouvoir. Sawicki convient néanmoins que raisonnement autour du leadership présente plusieurs avantages.
Premièrement, il souligne que « les modes de leadership politique ne peuvent être séparés de leur contexte social et culturel ». Deuxièmement, en révélant « la diversité des parcours menant au leadership […] d’une société à l’autre », il nous invite à évaluer la pertinence des « ressources qui peuvent être employées légitimement dans la compétition entre prétendants ». Enfin, lorsqu’on s’interroge sur l’évolution du rôle du politicien, la notion de leadership montre que « les relations politiques reposent aujourd’hui davantage sur des transactions que sur des dynamiques de pouvoir, l’admiration ou même un attachement à des valeurs plus larges » ; autrement dit, le pragmatisme, jadis inhérent à la fonction, s’est imposé comme « un principe directeur général ».
Ainsi, plutôt que de scruter l’inexistence supposée d’un leadership vert compris comme une forme spécifique, ahistorique et transfrontalière d’autorité, il paraît plus sensé d’examiner les conditions d’acquisition et d’exercice de cette autorité dans un paysage politique particulier, comme en France, puis d’en tirer des comparaisons avec d’autres partis écologistes européens.
Parcours d’activisme
Depuis la fondation du Parti écologique français en 1984, l’origine sociale de ses dirigeants a peu évolué. Issus de familles fortement politisées, avec des membres souvent militants ou élus locaux, la plupart des dirigeants écologistes se découvrent à l’activisme dès l’enfance. Majoritairement orientés à gauche, les engagements politiques au sein de leurs familles se prolongent sur le long terme (de l’opposition à la guerre d’Algérie dans les années 1950 et 1960 aux campagnes pour régulariser les migrants sans-papiers dans les années 1990), ce qui les pousse à rejoindre, plutôt jeunes, des organisations de jeunesse telles que les Scouts, la Jeunesse ouvrière chrétienne ou la Jeunesse Étudiante Chrétienne.
D’autres dirigeants font leurs armes en tant qu’étudiants, en menant campagne pour des organisations politiques ou syndicales, ou en s’impliquant dans des groupes ou mouvements ad hoc. Au fil des années, ils compteront parmi leurs réseaux le Parti socialiste unifié, l’Union nationale des étudiants de France (UNE), Greenpeace et d’autres organisations de gauche, étudiantes et environnementalistes.
L’appartenance à ces structures activistes offre fréquemment l’occasion d’acquérir les compétences associées au rôle de leader – prise de parole en public, planification et gestion des équipes, promotion de leur action auprès du grand public – même si ces expériences se déroulent au sein de petites formations locales ou de campagnes ponctuelles, et pas nécessairement dans les postes les plus exposés. En réalité, malgré leur engagement intense et leur mobilisation sur de nombreuses causes, les militants écologistes n’occupent que rarement les postes les plus élevés des organisations qu’ils soutiennent ou qu’ils ont contribué à créer.
Issue de familles fortement politisées, souvent avec des membres qui sont activistes ou même élus locaux, la plupart des dirigeants verts est initiée à l’activisme durant l’enfance.
Bien que très instruits, les dirigeants des Verts ne détiennent pas des diplômes considérés comme prestigieux ou typiques des domaines propices à l’exercice du pouvoir politique au plus haut niveau. Ni membres de ce que Pierre Bourdieu appelait « la noblesse d’État » des grandes écoles, ni de l’élite politique française, les dirigeants écologistes passés et présents présentent des parcours loin des canons habituels et des carrières orientées vers les sommets du pouvoir. Cela les empêche d’emprunter la voie inversée vers les sommets – c’est-à-dire d’être recrutés comme personnels politiques plutôt que d’être élus – puisque les élus d’origine écologiste se retrouvent rarement dans les ministères qui offrent les expériences les plus pertinentes et les perspectives de progression rapide. Il existe une voie inverse, mais elle se produit surtout au niveau local, là où la majorité des écologistes élus se trouvent.
En conséquence, c’est encore par le biais des luttes internes au sein du parti que les écologistes apprennent le plus à rivaliser pour le leadership et à l’exercer. La petite taille du parti facilite le passage des compétences et des savoir-faire acquis dans le secteur bénévole ou syndical à l’action politique. Ceux-ci sont ensuite progressivement réorganisés par le parti et les règles complexes qui le régissent. Dans une organisation « créée par et pour » des personnes dont l’habitus est construit autour d’un esprit minoritaire, et où les postes importants sont attribués proportionnellement aux factions, apprendre les ficelles du leadership politique revient à se faire remarquer et à jouer sur le fait d’être membre d’une minorité dans l’espoir d’obtenir des postes clés dans le parti ou sur les listes de candidats plus rapidement que les autres.
Cela distingue les Verts français de certains de leurs homologues européens. Bien que leurs militants présentent des caractéristiques démographiques très similaires à celles des Verts français, ils n’ont pas été contraints d’attendre aussi longtemps pour toucher le pouvoir : soit les systèmes électoraux ont été plus favorables, soit des systèmes de gouvernance plus fédéraux et moins centralisés leur ont mieux permis d’alimenter leur désir commun de « politique autrement » (faire autrement de la politique). L’Allemagne et la Belgique en constituent des exemples marquants. Dans ces pays, l’interaction entre l’habitus individuel et le parti a évolué différemment, créant un espace propice à des manières alternatives d’apprendre l’exercice du pouvoir dans le parti comme dans la sphère électorale.
Des dirigeants précaires
Dans la mesure où cela peut être mesuré, le leadership politique n’est pas un rôle détenu une fois pour toutes, ni présent dans chaque interaction. Il se définit aussi en partie par le contexte et les institutions politiques dans lesquels il s’exerce. Être candidat à une élection locale, diriger un parti pendant plusieurs années, être député européen avec votre propre staff ou à la tête d’un petit groupe local ne vous enseigne pas les mêmes choses et ne comporte pas les mêmes contraintes.
Incertaine, précaire et mal rémunérée, voire menée dans le cadre de coalitions, leur carrière, comme des feux d’artifice, connaît des ascensions rapides mais éphémères.
Cependant, comme le souligne Sawicki, le leadership s’accompagne d’un ensemble de tâches génériques : « gérer les tensions au sein du parti, pas seulement entre les membres du cercle restreint et ceux qui l’entourent, mais aussi avec les représentants de l’administration ; maintenir l’équilibre des pouvoirs entre les différentes factions et jouer les médiateurs lorsque nécessaire ; jongler entre ses propres intérêts et ceux de ses soutiens ; faire cause commune en manipulant les institutions, les valeurs et les convictions du parti… ». Autrement dit, écrit Sawicki, le leadership est « une composante intégrante de la profession politique ».
Il s’agit d’une profession dans laquelle les Verts manquent encore d’expérience. Incertaine, précaire et mal rémunérée, ou menée dans le cadre de coalitions, leur trajectoire, telle une pluie d’étoiles filantes, implique souvent des progressions rapides mais de courte durée. La majorité se cantonne au niveau le plus coûteux de l’exercice politique : semi-professionnel. Ces politiciens ne peuvent pas vivre dignement de la politique – ou pas pour très longtemps en tout cas – et, par conséquent, ne parviennent pas à maîtriser ou à déployer toutes les connaissances et compétences que le poste exige.
Conscients de cette faiblesse structurelle, les Verts cherchent à redéfinir les contours de leur organisation et à élargir le vivier des profils recrutés afin d’attirer de nouveaux types d’activistes et de futurs leaders. Grâce à des réformes organisationnelles et à d’autres ajustements plus cosmétiques – le dernier épisode en date remontant à décembre 2022 – le parti, rebaptisé Les Écologistes, s’ouvre à la frénésie militante de son organisation de jeunesse, tout en suscitant l’intérêt d’un nombre croissant de sympathisants détenteurs d’un master en politique appliquée.
Par ailleurs, le parti profite de la transformation des pratiques politiques. En insistant sur des approches moins hiérarchiques et plus collégiales dans l’exercice du pouvoir local, les Verts cherchent à tirer parti de leurs conseillers experts, notamment ceux qui ont été élus dans les conseils municipaux lors des élections municipales de 2020. En puisant dans leur expérience de la gestion d’organisations à but non lucratif et de démocratie participative, ou dans leur expertise technique, ils espèrent donner de la crédibilité à leur manière de faire de la politique et légitimer leur relation d’un naturel sans détour, mais paradoxalement avec le pouvoir.
Longtemps tournés en dérision pour leur incapacité à s’imposer sur la scène nationale, les Verts pourraient finalement tirer profit du discrédit croissant qui frappe la politique nationale, et, comme au tout début du second mandat présidentiel d’Emmanuel Macron, de ce qui mine la Ve République, dont les règles ne les ont jamais favorisés. Leur critique constante du présidentialisme français et leur expérience étendue au niveau local, y compris en tant que formateurs de coalitions junior, pourraient leur conférer une légitimité et être perçus, aux yeux des électeurs, comme un signe de crédibilité.
La transformation simultanée du parti et de la manière de faire de la politique sera-t-elle suffisante pour que l’élite dirigeante des Verts français parvienne à se faire entendre ? Sera-t-elle à la hauteur des attentes d’un grand nombre de personnes qui désespèrent des retards constants et de la transition fortement conflictuelle vers une société plus verte ? Le doute demeure largement présent.
Discrédités aux yeux de certains pour avoir gouverné trop longtemps avec un Parti socialiste aujourd’hui affaibli, et, pour d’autres, pour s’être trop longtemps positionnés sur ce qui est perçu comme les franges « radicales » de la politique, Les Écologistes pourraient trouver une opportunité qui leur échappe peut-être depuis le début. Pris dans le processus tortueux de reconstruction de la gauche française, de l’alliance NUPES à sa dernière incarnation, et, comme leurs homologues européens, rattrapés par la montée de l’extrême droite, il se peut qu’ils ne percent jamais comme une force politique transformative.
Cette conversation fait partie d’une série d’essais et d’entretiens dédiés à la crise du leadership politique et aux alternatives offertes par la pensée écologiste. Lisez toutes les contributions ici.
