À mesure que la transition énergétique s’accélère, des lignes de fracture se dessinent au sein du mouvement écologiste entre ceux qui souhaitent déployer rapidement de vastes infrastructures vertes et ceux qui mettent l’accent sur la participation locale. Face à des priorités politiques qui évoluent au niveau européen, ces tensions pourraient-elles, au lieu de freiner la transition, favoriser une transition plus juste ?
Jusqu’à récemment, un consensus mesuré dominait la politique énergétique dans le monde occidental: globalement protecteur du statu quo fossile, tout en affichant une volonté prétendue de décarbonisation. Ce consensus s’est désormais fissuré, et la politique énergétique est de plus en plus façonnée par des conflits ouverts. Des acteurs politiques alignés sur les intérêts des énergies fossiles prennent part, de manière plus explicite, à l’opposition à la transition énergétique, comme en témoigne la résistance croissante à des projets renouvelables et à l’électrification. Dans l’UE, la rhétorique anti-renouvelables progresse, particulièrement à l’extrême droite, qui voit l’éolien et le solaire comme nuisibles économiquement, imposés d’en haut et déconnectés des « vrais besoins » des populations.
Pourtant, l’expansion rapide des renouvelables ne se heurte pas uniquement aux intérêts des hydrocarbures. Elle génère aussi des phénomènes de conflit entre des acteurs qui, en principe, soutiennent tous une transition verte. Au niveau local et régional, des organisations environnementales se mobilisent contre des projets précis liés à la transition. Par exemple, dans le sud de la France, des groupes tels que France Nature Environnement et la Ligue pour la Protection des Oiseaux ont engagé des procédures contre des parcs éoliens liés à la mortalité deTax des espèces protégées dans des zones de conservation. Dans le sud de l’Espagne, Ecologistas en Acción a mené une campagne contre une grande installation solaire, arguant que le projet endommagerait les sols et perturberait la flore locale.
Ces différends ne constituent pas de simples affaires d’environnement ou de NIMBYisme, bien qu’ils puissent s’y croiser. Ils se lisent mieux comme des conflits « vert sur vert »: des affrontements entre priorités écologiques concurrentes, où des acteurs partagent un engagement général envers la décarbonisation et la protection de l’environnement mais divergent sur ce qui doit être construit, où, à quel coût et sous quelle autorité. Compte tenu de leur visibilité croissante et de leurs implications politiques, ces conflits méritent une exploration à part, ce que cet article s’attache à proposer.
Priorités concurrentes
Le terme « green-on-green conflicts » a été forgé en 2004 par le géographe britannique Charles Warren, s’inspirant de l’expression militaire « blue-on-blue », signifiant des tirs amis. Warren utilisait ce concept pour suggérer que de tels conflits pourraient annoncer les débats environnementaux à venir: « la société est devenue verte, mais quel vert voulons-nous ? » Ces affrontements tournent souvent autour des choix de localisation, de la protection des espèces et des procédures d’aménagement. Mais ils revêtent aussi une dimension politique plus large, posant des questions sur qui définit l’intérêt général dans la transition et ce qui peut être considéré comme dommage acceptable.
Les conflits greens-on-green ne sont pas nouveaux. Ils reflètent des tensions historiques au sein même du mouvement environnemental, notamment entre des acteurs qui privilégient différentes dimensions de la crise écologique. Ces dernières décennies, l’un des courants a placé l’atténuation du climat au cœur de l’action, privilégiant une transformation rapide et systémique via l’engagement avec les gouvernements et l’industrie et le développement d’infrastructures à grande échelle. Un autre est enraciné dans des contextes locaux ou régionaux et met l’accent sur la biodiversité, l’utilisation des sols et la protection des ressources. Bien que cette distinction ne doive pas être overtruix, de nombreuses controverses greens-on-green suivent ce schéma, reflétant un affrontement persistant entre différentes cultures politiques au sein du mouvement écologiste.
Bien que l’opposition aux projets d’énergies renouvelables soit souvent mêlée à d’autres griefs, les conflits entre acteurs écologistes méritent d’être examinés pour eux-mêmes. Dans l’UE, l’accélération de la transition énergétique au cours de la dernière décennie a rendu ces conflits plus fréquents et plus visibles. Chacun de ces contentieux est ancré dans des enjeux locaux spécifiques qui ne se traduisent pas toujours aisément dans une vue d’ensemble, mais leur récurrence à travers l’Europe pointe vers une logique commune. Alors que le système énergétique européen, basé sur les énergies fossiles, dépend largement de l’extraction lointaine et d’infrastructures concentrées, la transition verte s’appuie sur des formes de production d’énergie plus étendues spatialement et ancrées localement, rapprochant les réseaux énergétiques des territoires.
Les projets de transition énergétique sont généralement présentés comme une histoire commune où la décarbonisation est urgente, la sécurité énergétique est fragile et la souveraineté énergétique est essentielle. L’opposition, cependant, suit rarement un seul récit.
Sites de contention
L’éolien, représentant environ 40 pour cent de la production électrique renouvelable dans l’UE, est la source la plus courante et la plus discutée de ces conflits greens-on-green. Une des raisons est sa visibilité. Les parcs éoliens au sol transforment les paysages et les environnements locaux, les plaçant au contact direct avec des formes de résistance de longue date à l’encontre des grands projets d’infrastructures.
La Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne, illustre ce propos. Autrefois premier producteur d’énergie éolienne du pays, la région a vu l’expansion de l’éolien terrestre devenir source de conflit. S’y sont opposées des associations environnementales qui ont contesté des dizaines de nouveaux parcs éoliens, déposant des centaines de recours et affirmant que l’expansion rapide du secteur dégradait les paysages et les habitats protégés. Bon nombre de projets ont été temporairement paralysés, déclenchant un débat public plus large. La campagne ne rejetait pas l’éolien en tant que tel, que les militants décrivaient comme « essentiel pour protéger la planète face à l’actuelle crise climatique ». Elle visait plutôt ce que les militants qualifiaient de « modèle spéculatif et prédateur » d’énergie éolienne à grande échelle, imposé d’en haut dans l’intérêt des grandes entreprises du secteur. Selon les militants, cette approche menaçait des dommages environnementaux, culturels, sociaux et économiques irréversibles. Des conflits similaires autour des parcs éoliens ont émergé ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, en Suède et à Chypre.
Les projets solaires, qui représentent environ le quart de la production d’électricité renouvelable en Europe, ont déclenché des différends similaires. Dans le comté d’Arad, en Roumanie, le projet Dama Solar, destiné à devenir le plus grand parc photovoltaïque d’Europe, a été contesté devant les tribunaux par une association de conservation. Le groupe soutenait que l’emplacement du projet dans un site Natura 2000 mettait en danger des espèces protégées. Le recours a mis en confrontation des conservateurs et des développeurs et les autorités publiques, qui soutenaient le projet comme essentiel pour atteindre les objectifs en matière d’énergie renouvelable et pour renforcer la sécurité énergétique. L’affaire, encore en examen, reflète un schéma plus large observé dans certaines régions de France, d’Espagne et de Pologne.
Les projets de transition énergétique sont généralement présentés comme une histoire commune où la décarbonisation est urgente, la sécurité énergétique est fragile et la souveraineté énergétique est essentielle. L’opposition, cependant, suit rarement un seul récit.
Au-delà de l’éolien et du solaire, d’autres volets de la transition énergétique attirent moins l’attention du grand public mais n’en demeurent pas moins centraux. En Europe, les technologies d’appoint comme l’extension des réseaux et la production de batteries engendrent également des conflits greens-on-green. Parmi ceux-ci, les projets miniers liés à des matières premières critiques ont été particulièrement litigieux, suscitant une forte mobilisation dans des pays comme la Serbie et la Suède.
Dans le nord du Portugal, les plans visant à développer l’extraction de lithium près de la municipalité de Covas do Barroso ont été présentés par les autorités comme une contribution stratégique à la transition verte de l’Europe. Les habitants et des groupes écologistes ont réagi rapidement, organisant des manifestations et intentant des recours. Les opposants décrivaient la zone concernée par ce projet comme une « zone de sacrifice », supposée absorber les dommages environnementaux pour que la décarbonisation puisse se dérouler ailleurs. Un tel cadrage visait ce que les protestataires percevaient comme une prise de décision descendante et la marginalisation de la population locale. L’un des groupes organisant les manifestations, Unidos em Defesa de Covas do Barroso, résumait la critique en affirmant que « une transition énergétique qui sacrifie l’environnement et qui est imposée aux communautés, plutôt que construite avec elles, dévalorise les connaissances et l’expérience locales dans les zones touchées et ouvre des précédents antirépublicains inquiétants ».
Du climat au territoire
L’essor des conflits greens-on-green signale des mutations plus vastes au sein de l’activisme environnemental. L’un des traits les plus marquants est le malaise croissant vis-à-vis du « climat » comme seul horizon de l’action écologique. Dans certaines branches de l’écologie radicale, le « climat » apparaît de plus en plus comme trop abstrait, trop technocratique et trop lié à la politique des élites. Cette méfiance est souvent associée à la frustration face à la gouvernance climatique traditionnelle, que de nombreux activistes jugent lente et inefficace. Bien que ce type de critique ne soit pas nouveau, il a gagné en vigueur après le recul des protestations climatiques de 2019, qui, selon de nombreux participants, ne s’étaient pas traduites par un changement politique significatif.
Il n’existe pas de preuve d’une réorientation généralisée à travers l’Europe. Toutefois, des cas anecdotiques suggèrent que cette dynamique se met en place. Un exemple clair est le groupe radical français Les Soulèvements de la Terre, qui réunit des activistes de horizons variés, y compris d’anciens militants climatiques désillusionnés par la mobilisation centrée sur le climat. Le groupe affirme que la politique climatique demeure trop détachée des réalités vécues, appelant plutôt à des luttes territorialement ancrées qui « ramènent l’écologie sur le terrain ».
Cette réorientation coïncide avec une résurgence des formes d’activisme environnemental fondées sur le lieu. L’opposition aux projets de transition énergétique s’appuie souvent sur des traditions locales anciennes, notamment les mouvements anti-nucléaires et les luttes contre les barrages, l’exploitation minière ou l’agriculture industrielle. Ces mouvements présentent généralement le conflit environnemental comme une défense du territoire et de la vie quotidienne face à des centres de pouvoir politique et économique lointains. Historiquement, ils ont opéré loin de l’agenda de la transition climatique. À mesure que la transition énergétique s’accélère, les tensions entre ces traditions deviennent plus visibles et, dans certains cas, ouvertement conflictuelles.
Un autre facteur qui alimente ces évolutions est l’importance croissante de l’anti-capitalisme au sein de l’action écologiste. Pour beaucoup de groupes, la question n’est pas tant la décarbonisation, mais la manière dont elle est imposée par des modèles axés sur le marché. Selon ce point de vue, les industries vertes apparaissent moins comme une rupture avec les modes anciens que comme un branding des logiques extractives et accumulatives. Cette façon de voir complique tout alignement avec les approches gouvernementales et privées de la transition énergétique, même lorsqu’il existe un large consensus sur la nécessité de sortir des énergies fossiles.
Pris ensemble, ces mouvements expliquent pourquoi une partie de l’activisme vert se déplace vers une écologie davantage territoriale, tout en affichant une méfiance croissante envers la gouvernance climatique. Ils permettent aussi de comprendre l’émergence de nouvelles alliances associant activistes écologistes radicaux, groupes de conservation et habitants des zones rurales et périurbaines.
La lutte verte remonte en amont
Les conflits greens-on-green ne se cantonnent pas à des actions locales, mais s’inscrivent de plus en plus dans des dynamiques politiques. Bien qu’ils ne soient pas toujours directement liés, ces deux niveaux traduisent souvent les mêmes tensions sous-jacentes, révélant une fragmentation qui va bien au-delà des sites particuliers. Chez certains partis pro-verts, cela se manifeste par une résistance aux initiatives de décarbonisation impliquant des compromis.
Alors que le discours des partis n’épouse pas toujours parfaitement les arguments avancés dans les conflits greens-on-green locaux, il partage souvent une logique fondamentale similaire. Des exemples récents se retrouvent à travers l’Europe. Dans la région du Valais, en Suisse, le Parti vert s’est opposé à l’installation de fermes solaires dans les zones alpines. Au Portugal, le Bloco de Esquerda a rejoint des campagnes contre des projets d’exploitation du lithium présentés comme destructeurs pour l’environnement.
Un cas différent, mais révélateur, provient de l’Espagne, où des tensions similaires se sont manifestées au Parlement. Suite à une panne générale survenue en 2025, le gouvernement a soumis un décret visant à renforcer la stabilité du réseau tout en soutenant davantage les énergies renouvelables. Le projet a été rejeté, y compris par le parti de gauche Podemos, qui se présente comme pro-vert. Podemos soutenait que les réformes faisaient peu pour étendre la propriété publique ou le contrôle démocratique et risquaient au contraire de consolider le pouvoir des acteurs énergétiques existants. Ces inquiétudes pourraient ne pas être entièrement infondées. Cependant, le résultat immédiat fut l’impasse politique: le décret échoua et aucune mesure alternative ne fut adoptée. L’opposition à des projets d’énergies renouvelables présentés comme favorables aux grandes entreprises est ensuite devenue une caractéristique du discours énergétique de Podemos.
Takes en ensemble, ces cas suggèrent un schéma: des acteurs qui ne sont pas directement responsables de l’exécution des politiques énergétiques et industrielles peuvent refuser plus aisément les compromis attachés aux projets de transition énergétique, alors que les responsables gouvernementaux y sont structurellement poussés à les défendre.
Les acteurs qui ne portent pas directement la responsabilité de mettre en œuvre les politiques énergétiques et industrielles peuvent refuser plus facilement les compromis liés aux projets de transition énergétique, tandis que ceux qui gouvernent y sont structurellement poussés à les défendre.
Une tension inévitable
Les conflits greens-on-green en Europe s’intensifient à un moment politique particulier. Ils se déploient dans un contexte de réaction mondiale contre l’écologisme, qui en UE s’est traduit par des efforts croissants pour marginaliser l’activisme environnemental. En même temps, et de façon quelque peu paradoxale, l’Union européenne cherche à accélérer le déploiement des infrastructures énergétiques et industrielles, malgré les nombreuses contradictions de son agenda vert. Ensemble, ces dynamiques posent des questions pressantes sur l’orientation de la gouvernance environnementale européenne.
On peut interpréter cette trajectoire comme une consolidation d’une certaine raison d’État européenne en matière d’énergie. En invoquant les objectifs climatiques et la sécurité énergétique, les États membres et les institutions de l’UE présentent de plus en plus les grands projets énergétiques et industriels comme des questions d’intérêt stratégique, à réaliser rapidement et sans trop d’obstacles. Les récentes orientations politiques, depuis la simplification des procédures d’autorisation jusqu’à la priorité donnée aux projets stratégiques, reflètent cette tendance. Dans le discours politique de l’UE, la transition énergétique est désormais présentée moins comme un moyen de protéger les personnes et les environnements et davantage comme une question de compétitivité et d’échelle.
Si cette trajectoire se poursuit, avec l’affaiblissement des garde-fous environnementaux, des règles d’aménagement spatial, ou des exigences de participation, les conflits greens-on-green devraient s’accentuer et devenir plus polarisés. Certaines contestations pourraient être poussées au-delà des canaux institutionnels et prendre des formes plus frontales de contestation.
La fragmentation au sein du mouvement écologiste comporte un risque politique réel à un moment où les acteurs environnementaux ont besoin de coalitions larges et durables pour résister au contrecoup. Si le camp vert veut obtenir un véritable changement, il faut au moins un accord minimal autour des exigences des différents soutiens à la transition verte, afin que les priorités concurrentes puissent être négociées plutôt que d’être poussées dans des directions opposées.
Parallèlement, la cohésion ne peut pas être imposée de force. Nombre des demandes exprimées dans les conflits greens-on-green restent légitimes. Les projets de transition énergétique sont souvent portés par des acteurs dont l’objectif premier est le bénéfice des entreprises plutôt que les résultats environnementaux ou sociaux, et les dommages causés restent réels. L’urgence et l’ambition sont fréquemment utilisées pour passer sous silence la participation, l’inclusion ou les revendications de justice portées par les acteurs locaux. Dans cette optique, les différends entre camps verts peuvent fonctionner comme des tensions nécessaires. Ils obligent les centres de pouvoir à affronter les territoires et les communautés où se matérialise la transition et ils soulignent un point fondamental: aucune transition ne peut revendiquer une légitimité si elle détruit les écosystèmes, les habitats et les communautés locales dans le processus.
À un niveau plus profond, ces divisions reflètent le dilemme central de la crise climatique elle-même. La décarbonisation doit se faire rapidement et à grande échelle, mais les acteurs les plus aptes à la mener de manière socialement juste et respectueuse du territoire manquent actuellement de poids politique pour le faire. Compte tenu de l’urgence et de l’ampleur de la tâche, une transition énergétique sans friction est difficilement imaginable, même dans les conditions politiques les plus favorables. Pour cette raison, s’il demeure nécessaire de construire de grandes coalitions autour de l’action climatique, les conflits greens-on-green devraient persister.
De tels tensions ne constituent pas une déviation de la transition verte, mais plutôt le signe que celle-ci traverse des réalités écologiques et politiques profondément diverses. Pour cette raison, une transition dépourvue de conflit n’est pas seulement irréaliste mais aussi pas nécessairement souhaitable. La question véritable n’est pas de savoir comment empêcher les acteurs pro-verts de s’opposer, mais si ces affrontements peuvent être canalisés vers des forces qui transforment la transition énergétique plutôt que de la paralyser.
