Au cours de la dernière décennie, le gouvernement hongrois a misé l’avenir économique du pays sur l’industrie des batteries, en octroyant des subventions généreuses pour son expansion et la construction de giga-usines. Or, un scandale majeur révélant des pollutions systémiques à l’usine Samsung près de Budapest a suscité des interrogations sur les pratiques du secteur. En réaction, le gouvernement a intensifié les prises de parole dans une campagne électorale déjà très polarisée.
Les enjeux des élections législatives hongroises du 12 avril vont bien au-delà des frontières du pays. Si Viktor Orban reste au pouvoir, il poursuivra d’éloigner la Hongrie de l’Europe et d’approfondir son ordre politique de plus en plus autocratique. S’il perd, la Hongrie pourrait enfin revenir vers ses alliés européens, réaffirmer les critères démocratiques fondamentaux et se distancer de son alignement stratégique avec la Russie. L’issue pourrait dès lors avoir des implications majeures pour la lutte plus large entre forces libérales et illibérales, aussi bien en Europe que sur la scène mondiale.
Dans ce contexte fortement polarisé, il est particulièrement frappant de voir qu’un conflit environnemental émerge comme facteur capable d’influer non seulement sur les dynamiques de la campagne, mais potentiellement sur le résultat même de l’élection.
En février, le portail d’information Telex a publié une enquête approfondie apportant des preuves claires de dysfonctionnements systémiques sur l’usine de batteries de Samsung, située à Göd, à seulement 15 kilomètres de la frontière administrative de Budapest. Tout comme l’élection elle-même, la portée de l’enquête dépasse le cadre local immédiat.
Un État dans l’État
Samsung a commencé à produire des batteries à Göd en 2017, sur le site d’une ancienne usine de panneaux de télévision. Après plusieurs phases d’expansion, l’usine atteint aujourd’hui une capacité annuelle de 40 GWh, ce qui en fait l’une des plus grandes installations de fabrication de batteries en Europe. Au cours des dernières années, la filiale hongroise de Samsung s’est constamment hissée parmi les plus grandes entreprises du pays par le chiffre d’affaires.
Ces évolutions n’ont pas été financées uniquement par des investissements privés. Dans le cadre de sa stratégie agressive de développement du secteur des batteries, le gouvernement hongrois a octroyé près de 500 millions d’euros de subventions publiques directes à l’usine de Göd de Samsung. Ces subventions s’inscrivent dans un schéma plus large: depuis le début des années 2020, le gouvernement Orbán a identifié l’industrie des batteries, aux côtés de l’automobile, comme un pilier stratégique pour l’avenir économique de la Hongrie. Pour ce faire, il a pris des mesures d’envergure pour attirer des fabricants de batteries, principalement originaires d’Asie de l’Est, et surtout de Chine, à investir dans le pays.
Les subventions publiques directes ont été extrêmement généreuses: au cours des sept à huit dernières années, les entreprises actives dans le secteur des batteries en Hongrie ont reçu près d’un milliard d’euros en soutien à l’investissement. Cependant, elles ne constituent qu’un élément de la stratégie du gouvernement. Plus important encore a été l’environnement réglementaire et administratif extraordinairement favorable offert au secteur. La Hongrie n’a pas maintenu de ministère dédié à l’Environnement depuis 2010; les autorités environnementales ont été affaiblies et placées sous contrôle politique; et une supervision efficace du secteur des batteries a cessé, au niveau national, d’avoir une vraie portée.
En conséquence, les plus de 50 usines liées à l’industrie des batteries actuellement opérationnelles dans le pays ont à maintes reprises enfreint les règles sans faire face à des conséquences sérieuses. Dans la plupart des cas, ces infractions ont été soit dissimulées, soit punies par des amendes minimes qui manquent de tout effet dissuasif. L’usine de Göd de Samsung, par exemple, a fonctionné près de sept ans sans le permis environnemental explicitement requis par la loi hongroise – une question que les autorités environnementales n’ont jamais soulevée.
The more than 50 battery-related plants currently operating in Hungary have repeatedly violated regulations without facing serious consequences.
Les règles ont aussi été assouplies à plusieurs reprises. En réponse aux incidents de pollution liés aux activités de Samsung, le gouvernement a instauré des dispositions permettant aux autorités de s’abstenir d’imposer des sanctions ou de suspendre la production – même en cas de violations légales avérées et de pollution, là où la loi hongroise exigerait normalement de telles mesures. À la place, les autorités peuvent conclure ce qu’on appelle des « accords administratifs » avec les entreprises polluantes, définissant les mesures correctives futures tout en autorisant la poursuite de la production dans l’intervalle.
En pratique, l’industrie des batteries est devenue une entité quasi étatique, dont les intérêts prévalent sur tout le reste. Des organisations de la société civile et des journalistes qui ont dénoncé la pollution et les manquements réglementaires ont été soumis à du harcèlement administratif et visés par des campagnes de haine. Les entreprises opérant dans ce cadre ont progressivement adopté des pratiques de plus en plus irresponsables, sachant qu’elles pouvaient compter sur la protection de l’État.
Des documents internes filtrés ont révélé des discussions entre des dirigeants de Samsung suggérant qu’une ONG environnementale majeure et le média d’investigation Atlatszo.hu, qui avaient publié des rapports documentant la pollution, devraient être réduits au silence par le biais d’instruments d’État. Peu après, les deux organisations ont été visées par une enquête du controversé Bureau de Protection de la Souveraineté, dont le rapport les a qualifiées d’agents étrangers dans un langage qui ressemblait à de la propagande gouvernementale.
L’installation d’usines de batteries à travers le pays a déclenché d’importantes protestations locales, mais aucune n’a réussi à obtenir des résultats durables. Le soutien du gouvernement s’est constamment avéré suffisant pour faire aboutir les investissements prévus. En conséquence, la Hongrie est devenue l’un des principaux producteurs de batteries d’Europe. Si ce développement a suscité d’importantes tensions sociales, elles n’ont pas été assez fortes pour influencer la dynamique politique nationale. Lors des élections municipales de 2024, le parti au pouvoir, le Fidesz, a obtenu des victoires confortables dans presque toutes les localités concernées. Aujourd’hui, toutefois, les choses pourraient commencer à changer.
Un séisme politique
Les révélations de Telex ont illustré comment les pratiques laxistes de Samsung en matière d’environnement et de sécurité au travail ont entraîné une série d’accidents sur le site, et plusieurs cas d’exposition des travailleurs à des produits chimiques cancérigènes à des niveaux 500 à 1 000 fois supérieurs aux limites autorisées. Elles ont également démontré les liens étroits entre l’usine et les plus hautes sphères du gouvernement, et montré que la direction était pleinement consciente des conditions qui prévalaient dans l’usine.
Selon l’enquête, l’assistant proche d’Orbán et « ministre de la propagande », Antal Rogán, aurait même suggéré lors d’une réunion gouvernementale de fermer l’usine, craignant les conséquences politiques d’un éventuel scandale si ses conditions internes devenaient publiques.
Ces révélations ont déclenché un séisme politique. Pendant des jours, l’affaire Samsung a dominé le discours public, reléguant la campagne électorale en cours à l’arrière-plan.
La réaction des partis a été prévisible. D’une part, le chef du parti Tisza et candidat au poste de Premier ministre, Péter Magyar, a présenté le scandale comme la preuve que le gouvernement est corrompu et privilégie les intérêts des grandes entreprises au détriment des citoyens et des travailleurs hongrois. D’autre part, il a décrit l’affaire comme la démonstration du dysfonctionnement de l’État hongrois: les autorités seraient incapables d’appliquer même les normes environnementales et de sécurité au travail les plus élémentaires.
Cette façon de cadrer les choses s’est révélée assez efficace. Elle a trouvé écho non seulement dans les messages plus généraux de la campagne du Tisza, mais aussi dans l’humeur publique ambiante. Par conséquent, le scandale a probablement renforcé l’angle critique de l’opposition envers le gouvernement, même si son impact électoral précis demeure incertain. Bien que le scandale n’ait probablement pas convaincu les partisans fidèles du Fidesz, il pourrait avoir intensifié les perceptions négatives du gouvernement auprès des électeurs indécis.
La réaction initiale du gouvernement a été marquée par la confusion et le déni. Péter Szijjártó, ministre des Affaires étrangères et du Commerce, qui avait longtemps été le principal défenseur de Samsung au sein du gouvernement, a rejeté ces allégations comme de fausses nouvelles, de purs mensonges et l’œuvre d’agents étrangers. Il a aussi menacé de poursuites quiconque publierait ou relaierait l’information.
Cependant, il était désormais impossible de maintenir le déni. La stratégie du déni n’a pas suffi à contenir le scandale; bien au contraire, elle l’a intensifié. La réaction du gouvernement a été largement interprétée comme une preuve supplémentaire de cynisme et de malhonnêteté, d’autant plus que l’article d’enquête initial s’appuyait sur de nombreux documents officiels et publiés depuis lors.
Lutte contre l’incendie et escalade
A la suite de l’enquête, le Fidesz s’est détaché de certaines figures publiques qui étaient auparavant en première ligne dans la campagne. Autrefois, le parti comptait énormément sur la présence non seulement de Viktor Orban mais aussi sur celle de Péter Szijjártó et du ministre des Transports János Lázár. Après l’éclatement du scandale, cet arrangement a été brusquement remis en cause. Szijjártó a pratiquement disparu du devant de la scène publique, comme s’il n’avait jamais fait partie de la campagne du parti au pouvoir.
Une autre figure liée à l’affaire a également modifié sa présence publique. Bence Tuzson, le ministre de la justice et député sortant dans la circonscription qui comprend Göd, a fait retirer toute référence au Fidesz de ses supports de campagne – affiches, stands publics et autres contenus promotionnels. Ses messages présentent désormais un avenir vert et florissant pour les électeurs, sans aucun lien visible avec le gouvernement, même s’il occupe pourtant le poste de ministre. Cette stratégie a aussi permis de contourner les restrictions de la publicité politique sur Facebook, autorisant Tuzson à présenter sa campagne comme une activité quasi « civique ».
Puis le Fidesz est passé à l’offensive. Le lendemain de la publication de l’article, un site web est apparu sur des plateformes proches du parti, enregistré au nom du vice-président du Parti Tisza. Le site n’affichait qu’une seule image: un lit vide. Rapidement, il est devenu évident que la cible réelle était Péter Magyar. Des médias pro-gouvernementaux ont commencé à insinuant qu’une vidéo sexuelle compromettante concernant le chef de l’opposition serait bientôt publiée.
Pendante des jours, des théories de plus en plus farfelues ont circulé, notamment des allégations sur une relation homosexuelle et l’implication d’un mineur. Finalement, Magyar a précisé que la vidéo montrerait probablement une rencontre sexuelle consensuelle avec un ancien partenaire – quelqu’un que le Fidesz avait déjà utilisé dans des tentatives de le discréditer. La vidéo n’a jamais été publiée.
On ignore pourquoi ce matériel a été retenu. Peut-être que des sondages internes ont suggéré que sa diffusion aurait nui davantage au Fidesz qu’à Magyar, soulevant des inquiétudes sur les atteintes à la vie privée et la surveillance illégale. Ou peut-être que le site avait déjà accompli son objectif: détourner l’attention du scandale Göd. Selon les analyses des médias, les statistiques de recherche Google montraient d’abord un intérêt intense pour les révélations sur Samsung, mais ces recherches ont rapidement été dépassées par des requêtes liées à la prétendue sex-tape.
Comme première mesure de « lutte contre l’incendie », la diversion s’est avérée efficace. Or, l’intérêt public pour l’affaire s’est progressivement estompé, les sondages du Fidesz ne se sont pas améliorés, et le scandale Samsung est resté à l’agenda public, mais dans une intensité moindre.
Le Fidesz a donc intensifié ses tactiques de campagne. Le 19 février, le Fidesz de Budapest a publié sur sa page Facebook une vidéo générée par intelligence artificielle représentant une jeune fille attendant le retour de son père. L’imagerie est rendue dans des tons gris et sombres. Pendant ce temps, sur un champ de bataille boueux sous une pluie battante, le père, les yeux bandés, est exécuté par balle à la tête. Les auteurs restent non identifiés. Le message, toutefois, est clair: Bruxelles, le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelenskyy, et l’opposition hongroise veulent entraîner le pays dans la guerre, alors que seul le Fidesz peut protéger les familles hongroises.
In the final weeks of the campaign, the government has shed any remaining restraints. As Viktor Orbán fears for his hold on power, virtually any radical step now appears conceivable.
Bien que la distribution massive de contenus générés par IA – vidéos, images et messages fabriqués – fasse déjà partie de la campagne du Fidesz, cette vidéo a marqué un nouveau point bas inquiétant.
En mars, alors que les données d’opinion continuaient de se dégrader, le Fidesz a adopté des mesures encore plus spectaculaires. Le parti a remplacé sa rhétorique anti-guerre précédente par un récit mettant l’accent sur la menace militaire immédiate supposément posée par l’Ukraine, ouvrant ainsi la voie à des mesures potentiellement radicales justifiées par un état d’urgence prétendu. En pratique, la campagne est passée de l’appel à rester en dehors de la guerre à l’encouragement d’une psychose de guerre directe.
Cette orientation a été accompagnée d’actions provocantes qui semblent violer à la fois le droit international et le droit hongrois. L’un de ces incidents a été la saisie d’un véhicule de transport d’argent en provenance d’Ukraine qui transitenait légalement par la Hongrie. Les autorités ont confisqué 35 millions d’euros et 40 millions de dollars en liquide, ainsi que neuf kilogrammes de lingots d’or.
Selon des informations du média d’investigation VSquare, trois agents du service GRU de renseignement russe seraient également arrivés en Hongrie pour aider le gouvernement à influencer les élections, après des tactiques déjà observées en Roumanie et en Moldavie. De telles évolutions donnent à la Hongrie une apparence de plus en plus semblable à celle de la Russie et non à celle d’autres États membres de l’UE.
Si ces événements ne peuvent être attribués uniquement au scandale entourant l’usine Göd de Samsung, ils indiquent clairement que, dans les dernières semaines de la campagne, le gouvernement s’est affranchi de toute retenue. Alors que Viktor Orban craint de perdre le pouvoir, presque n’importe quelle mesure radicale semble désormais envisageable.
Façonner le discours public
L’émergence d’un conflit environnemental dans la campagne ne signifie pas que la politique verte en Hongrie surmonte la crise profonde qu’elle a connue après son succès antérieur. Il est fort probable qu’aucun représentant écologiste n’intègrera le parlement hongrois après les élections d’avril. Les questions environnementales, de manière générale, n’occupent qu’un rôle marginal dans la politique nationale. Le gouvernement poursuit une ligne fortement anti-écologiste tant en matière de politique que de communication politique.
De plus, les enjeux de l’élection de 2026 sont exceptionnellement élevés. La campagne n’a pas été dominée par des débats de politique générale mais par une propagande à la mode de la communication politique russe: désinformation, campagnes de dénigrements et intimidation. L’opposition, de son côté, ne s’est pas concentrée sur des enjeux sectoriels, mais sur l’orientation géopolitique de la Hongrie (UE versus Russie), sur la corruption et l’effondrement des services publics.
Pourtant, même dans cet environnement, la pollution à l’usine de batteries Samsung a réussi à percer le paysage médiatique saturé et à façonner temporairement tant la campagne que le discours public en Hongrie, obligeant le Fidesz et l’opposition à réagir.
Le parti Tisza a intégré habilement cette question dans sa campagne, mais le scandale n’a pas fondamentalement modifié sa stratégie. En revanche, la campagne du Fidesz a été touchée bien plus profondément, le parti lançant des actions de diversion pour contenir les dégâts. Celles-ci ont pu être préparées à l’avance, mais il est probable qu’elles visaient une étape ultérieure de la campagne. Déployer le scandale sex-tape si tôt dans la campagne aurait peu pu produire le même effet que s’il avait été dévoilé une ou deux semaines avant l’élection.
Enfin, des sondages durablement défavorables – en partie façonnés par le scandale Samsung – ont conduit le Fidesz à intensifier son récit anti-guerre à des niveaux sans précédent. Le parti est passé d’un message visant à maintenir la Hongrie en dehors de la guerre à la mise en avant d’une menace de guerre immédiate et à la création d’une atmosphère plus large d’hystérie de guerre.
L’affaire Samsung démontre que même dans des conditions extrêmement défavorables à la politique verte, un conflit environnemental peut peser lourdement sur une campagne électorale en cours – et peut même influencer son issue.
