[Note de l’éditeur : Cette interview a été réalisée le 13 mars, avant l’inauguration du Premier ministre népalais Balen Shah le 27 mars 2026.]
Rohan Khattar Singh, producteur vidéo et responsable des médias sociaux de Fair Observer, s’entretient avec Kuber Chalise, journaliste pour Nepal Khabar, à propos de l’élection qui a bouleversé l’ordre politique du Népal. Au cœur de la discussion se trouve l’ascension de Balen Shah, ingénieur de 35 ans, ancien rappeur et ancien maire de Katmandou, devenu Premier ministre après la victoire écrasante du Rashtriya Swatantra Party (RSP). Khattar Singh et Chalise explorent pourquoi les partis traditionnels se sont effondrés si rapidement, pourquoi les jeunes électeurs ont tourné si nettement le dos à l’ancienne garde et pourquoi les nouveaux dirigeants du Népal vont désormais devoir assumer un test au pouvoir plus ardu que lors du vote.
Une révolte contre les vieux partis
Chalise présente le résultat comme l’aboutissement d’un processus mûri depuis longtemps. Les partis établis du Népal, notamment le Congrès népalais et les principales factions communistes, ont perdu la confiance du public après des années marquées par la corruption, le népotisme et une mauvaise gouvernance. Ces partis avaient autrefois étendu les droits et façonné le système politique post-monarchie, mais ils n’ont pas su s’adapter après la constitution de 2015.
Cet échec a creusé un fossé croissant entre les élites politiques et le public, en particulier les électeurs jeunes. Chalise affirme que les vieux partis se comportaient comme si la politique pouvait continuer comme d’habitude même après que leur mission initiale était accomplie. La frustration publique s’est approfondie face à un leadership figé, à des performances décevantes et à une élite politique fermée, dominée par l’intérieur.
Khattar Singh replace l’élection dans le contexte des manifestations de la Génération Z de septembre 2025, qui ont éclaté à ces frictions et forcé la démission de l’ancien Premier ministre KP Sharma Oli. Malgré l’agitation, le vote qui a suivi s’est déroulé sans violence. Chalise qualifie la conduite du scrutin d’« un miracle », compte tenu des violences qui l’avaient précédé.
L’ampleur du bouleversement politique
Les résultats montrent à quel point les électeurs se sont détournés de l’ordre traditionnel. Chalise explique que le Rashtriya Swatantra Party (RSP) a largement dominé l’élection à la Chambre basse et devrait détenir 182 des 275 sièges. En revanche, le Congrès népalais a subi une chute prononcée. Le Parti communiste du Népal (Unifié marxiste–Léniniste), dirigé par Oli, et le Parti communiste du Népal (Centre maoïste), affilié à l’ancien Premier ministre Pushpa Kamal Dahal (ou Prachanda), se sont vu réduits à des rôles marginaux.
Pour Chalise, le message est clair. Le public a confié au RSP une majorité fonctionnelle et la possibilité de gouverner pendant cinq ans, mais pas un mandat pour réécrire la constitution. Parce que le parti n’occupe pas l’ensemble du Sénat, il ne peut pas modifier seul le cadre constitutionnel.
Le résultat brise aussi une hypothèse de longue date selon laquelle aucune formation ne pouvait obtenir une majorité stable. Khattar Singh rappelle que le Népal a connu 32 gouvernements en 35 ans. Toutefois, Chalise avertit qu’une simple majorité ne suffit pas. La question véritable, dit-il, est réussite par rapport à maturité.
Pourquoi Shah a émergé si vite
La discussion s’oriente ensuite vers Shah. Son ascension a commencé par sa victoire à la mairie de Katmandou, ce qui a donné aux électeurs l’occasion d’évaluer son bilan. Sa réputation repose en grande partie sur le contraste. Dans un système entaché par des scandales financiers, Shah est apparu sans affaire de corruption personnelle.
Cette image « propre » devient son principal atout politique. Chalise la décrit comme le « USP » de Shah, le point de vente unique qui le distingue de nombreux responsables locaux confrontés à des allégations de corruption. Il souligne également le style inhabituel de Shah. Contrairement à de nombreux cadres expérimentés, Shah parle peu. Chalise le qualifie de « personnage très mystérieux », et Khattar Singh remarque que cette imprévisibilité peut apparaître à la fois comme une force et comme une faiblesse.
La dimension jeunesse est tout aussi importante. Chalise soutient que pendant des décennies, les jeunes du Népal ont animé les mouvements politiques mais ont été mis à l’écart une fois le pouvoir distribué. Cette élection reflète une révolte démocratique contre ce schéma, avec des électeurs plus jeunes choisissant de prendre le pouvoir par le vote.
Un parti au pouvoir mais dépourvu d’identité
Même après sa victoire écrasante, le RSP demeure politiquement fragile. Chalise affirme que le parti manque d’une identité idéologique claire et n’a pas encore tenu sa première convention. Ses élus viennent d’horizons variés, incluant des démocrates, des courants de gauche et certains ayant des penchants monarchistes.
Son attrait repose davantage sur l’action que sur la doctrine. Khattar Singh suggère que les électeurs privilégient de plus en plus l’emploi, la prospérité et la compétence plutôt que l’idéologie. Chalise acquiesce, notant que le document d’engagement du parti pointe vers des instincts économiques libéraux et un rôle pour le secteur privé, bien qu’il refuse de le qualifier d’idéologiquement défini.
Cette ambiguïté crée des risques. Si le nouveau gouvernement performe, il pourrait dominer le Népal pendant des années. S’il échoue, le soutien pourrait s’effondrer rapidement. D’un point de vue de science politique, Chalise affirme que le RSP est « pas encore un parti ». Il doit évoluer tout en gouvernant.
Le vrai test commence désormais
La discussion se conclut sur le défi qui attend. Khattar Singh souligne la géographie difficile du Népal, sa capacité étatique limitée et sa dépendance vis-à-vis de l’lnde et de la Chine pour le commerce et l’énergie. Le Népal ne peut pas se protéger de l’instabilité régionale ni des chocs globaux.
Chalise convient que la politique étrangère pourrait s’avérer déterminante. Le prochain gouvernement népalais devra naviguer entre des dynamiques régionales en évolution et des attentes intérieures simultanément. Le symbolisme nationaliste de Shah, y compris la carte du « Népal élargi » vue dans son bureau, ajoute une dose d’incertitude. Chalise revient au même point : Shah est imprévisible, et savoir si cela deviendra un atout ou une liability dépendra de sa gouvernance.
Pour l’instant, les électeurs ont rejeté l’ancienne classe politique et choisi la jeunesse, la politique anti-corruption et la promesse de livrer des résultats. Mais l’énergie de la contestation et le succès électoral ne constituent que le début. Le véritable test commence avec la mise en œuvre du gouvernement.
[Édité par Lee Thompson-Kolar.]
Les opinions exprimées dans cet article/vidéo sont propres à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Fair Observer.
Le post FO Talks : le séisme politique du Népal alors que la Génération Z élève un rappeur au pouvoir est paru sur Fair Observer.
