Dominique Barthier

Europe

Leçon énergétique de l’Espagne : l’indépendance grâce aux énergies renouvelables

La fermeture temporaire du détroit d’Ormuz, déclenchée par la guerre américano-israélienne contre l’Iran, a une fois de plus exposé la dépendance dangereuse de l’Europe vis‑à‑vis des énergies fossiles importées. Alors que les secousses géopolitiques se répercutent sur les transports, l’industrie et les budgets des ménages, l’Espagne est mieux placée pour relever ce défi. Une décennie d’investissements soutenus dans les énergies renouvelables en fait un modèle pour une action européenne coordonnée en vue de l’indépendance énergétique.

La guerre en Iran et la fermeture temporaire du détroit d’Ormuz — par où transitaient un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux — ont de nouveau placé l’énergie au cœur de l’économie politique mondiale au cours du mois écoulé. L’accord de cessez-le-feu récent offre un répit, mais il n’élimine pas les risques géostratégiques actuels.

Comme lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’instabilité géopolitique s’est rapidement répercutée sur les marchés mondiaux du pétrole et du gaz, entraînant une hausse des prix des énergies fossiles. Cette flambée des prix des combustibles fossiles s’infiltre dans l’économie par de multiples canaux. Elle accroît les coûts de transport et d’industrie, tout en faisant grimper les prix de l’électricité, le gaz étant souvent la technologie de fixation des prix marginaux dans de nombreux pays. Le résultat est une inflation énergétique qui, si le conflit se prolonge après le récent cessez-le-feu, se diffusera à travers l’ensemble des structures de prix des économies.

 L’UE a été rappelée à cette vulnérabilité en termes nets. En seulement le premier mois du conflit, sa facture d’importation d’énergies fossiles a augmenté de plus de 7 milliards d’euros.

L’UE exposée 

L’Union européenne est particulièrement exposée. Dépendante à plus de 90 pour cent de son gaz naturel et de près de toute son huile importés, l’UE a été rappelée de cette vulnérabilité en termes nets. En seulement le premier mois du conflit, sa facture d’importation de combustibles fossiles a dépassé les 7 milliards d’euros. Pourtant l’impact n’a pas été uniformément ressenti. Des différences dans les mixes énergétiques, les capacités de production domestique et les niveaux d’électrification produisent des résultats nettement divergents d’un pays à l’autre.

Dans des économies comme l’Italie, l’Allemagne et les Pays‑Bas, où le gaz naturel demeure central à la production d’électricité et à la consommation finale, des prix du gaz plus élevés se traduisent directement par des coûts énergétiques plus élevés et des pressions inflationnistes plus fortes.

En revanche, des pays dotés de systèmes énergétiques plus diversifiés et plus électrifiés se montrent plus résilients. Parmi les plus grandes économie de la zone euro, l’Espagne se démarque. Son expansion rapide des énergies renouvelables réduit son exposition à la volatilité des combustibles fossiles.

L’Exception espagnole 

Au cours de la dernière décennie, l’Espagne a fortement investi dans l’énergie éolienne et, surtout, le photovoltaïque, augmentant considérablement leur part dans le mix électrique. Cette accélération de la transition énergétique (Figure 1) signifie que, d’ici 2025, 56 pour cent de la production d’électricité espagnole provenait de sources renouvelables – 22 points de pourcentage de plus qu’en 2019.

Figure 1. Mix énergétique espagnol (électricité produite, 2019-2025).  
Source: Red Eléctrica (2025) 

En période de turbulence des marchés des combustibles fossiles, les pays les plus dépendants du gaz pour l’électricité sont aussi les plus vulnérables à des pics de prix. En effet, la forte hausse des prix du gaz en Europe a fait grimper le coût de l’électricité produite à partir du gaz de plus de 50 pour cent depuis le déclenchement du conflit. L’Espagne, toutefois, a en grande partie rompu ce lien entre gaz et prix de l’électricité. L’expansion des énergies renouvelables a réduit l’impact d’une production électrique alimentée par des combustibles fossiles coûteux sur les prix de l’électricité de 75 pour cent depuis 2019.

Le gain est net. Tout au long de 2025, les prix de l’électricité en Espagne ont été 33 pour cent plus bas que ceux de l’Allemagne, du Royaume‑Uni et des Pays‑Bas, et 50 pour cent plus bas que ceux de l’Italie. Bien que l’Espagne ne soit pas à l’abri des chocs géopolitiques, son système énergétique s’est révélé nettement plus résilient depuis le début de la guerre en Iran. En mars, les prix de gros de l’électricité ont été en moyenne de 52 euros par MWh – environ la moitié du niveau observé en Allemagne et au Royaume‑Uni, et un tiers seulement de celui de l’Italie (Figure 2). Parmi les grandes économies européennes, seule la France, avec son système nucléaire, a affiché des chiffres similaires.

Figure 2. Électricité de gros en Europe, €/MWh (moyenne des sept derniers jours)  
Source: Données de marché

Au-delà de la résilience, la transition énergétique crée aussi de nouvelles opportunités industrielles. Les prix de l’électricité pour l’industrie espagnole se situent désormais 20 pour cent en dessous de la moyenne de l’UE, alors qu’au cours de la précédente expansion (2014–2019) ils étaient 25 pour cent au‑dessus. Cette inversion positionne les renouvelables comme un moteur puissant de réindustrialisation, d’attraction du capital et de compétitivité internationale.

Ces gains pourraient atteindre de nouveaux sommets si l’Union européenne réformait son système de tarification marginale, afin d’empêcher que la technologie la plus coûteuse ne fixe systématiquement les prix pour toutes les autres. Une réforme qui a déjà été appliquée: lors de la crise énergétique de 2022, l’Espagne a mis en œuvre l’« exception ibérique », qui a réduit les prix de gros de l’électricité sur le marché ibérique à des niveaux jusqu’à trois fois inférieurs à ceux du reste de l’Europe. Comme l’a soutenu l’économiste Natalia Fabra, cela ne devrait plus être vu comme un avantage national, mais comme un modèle d’action européenne coordonnée. L’Espagne montre la voie, mais d’autres peuvent suivre.

 L’Espagne, […] a réduit l’impact de la production d’électricité tirée de combustibles fossiles coûteux de 75 pour cent depuis 2019. Tout au long de 2025, les prix de l’électricité ont été 33 pour cent plus bas qu’en Allemagne, au Royaume‑Uni et aux Pays‑Bas, et 50 pour cent plus bas qu’en Italie.

Une nouvelle ère 

Ceci dit, la transition énergétique espagnole n’est pas dépourvue de lacunes. Tout n’est pas idyllique sous le soleil. Les investissements dans les infrastructures du réseau – essentiels pour intégrer des parts élevées de renouvelables – ont pris du retard. Entre 2019 et 2024, l’Espagne a enregistré les plus faibles dépenses de réseau en Europe, allouant seulement 0,30 euro de dépense réseau pour chaque euro investi dans les renouvelables, contre une moyenne européenne de 0,70. Combler cet écart sera crucial si l’Espagne veut maintenir ses progrès sans mettre en péril la sécurité de l’approvisionnement.

Plus largement, une nouvelle ère de la géopolitique de l’énergie est clairement émergente. La succession de crises – l’Ukraine en 2022, l’Iran en 2026 – a exposé la fragilité structurelle des économies dépendantes des combustibles fossiles. Loin de garantir la sécurité énergétique, pétrole et gaz exposent les pays importateurs à la volatilité des prix, à des perturbations d’approvisionnement et à des risques imprévisibles.

L’énergie renouvelable, en revanche, offre un avantage stratégique. Elle agit comme un tampon contre les chocs externes tout en renforçant la souveraineté économique. Dans ce nouveau paradigme, la sécurité énergétique n’est plus définie par un accès fiable à des carburants importés, mais par la capacité de générer de l’électricité propre localement. Comme le démontre le think tank Ember, faire progresser les renouvelables, les véhicules électriques et les pompes à chaleur pourrait réduire les imports de combustibles fossiles jusqu’à 70 pour cent. Réduire l’exposition à l’instabilité des chaînes d’approvisionnement fossiles éloignées est donc essentiel – non seulement pour la politique énergétique, mais aussi pour la stabilité monétaire, macroéconomique et sociale plus largement.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.