Les enfants portent les conséquences des grandes crises actuelles plus que quiconque, mais leurs préoccupations et leurs expériences demeurent largement invisibles dans la vie politique. Une révolution fondée sur l’idée de l’enfance — le childisme — appelle à transformer l’espace politique afin de nourrir une conscience plus profonde de notre interdépendance sociale et naturelle, y compris en démocratisant pleinement les démocraties par un suffrage sans limite d’âge.
Les démocraties font face à des crises lorsque les populations perdent confiance en leur capacité à répondre à des enjeux fondamentaux — phénomène typique lors de périodes d’industrialisation rapide, d’inégalités galopantes, de récession économique, de migrations massives et de conflits. Ces périodes les font souvent basculer dans des appels à l’autorité, mais finissent par faire émerger de nouvelles normes et pratiques démocratiques.
La crise démocratique mondiale actuelle tourne autour de questions qui concernent au premier chef l’un des groupes sociaux les plus dépourvus de pouvoir : le tiers de l’humanité qui sont les enfants. Ce sont les enfants, plus que tout autre, qui subissent les impacts les plus forts du changement climatique, tant à court terme qu’à long terme. Les enfants des pays riches comme des pays pauvres souffrent d’une pauvreté disproportionnée à cause du néolibéralisme mondialisé. Les jeunes meurent en nombre disproportionné dans des guerres modernes et des actes terroristes visant des civils. Et ils sont les plus touchés par les effets des nouvelles technologies numériques qui manipulent l’information et favorisent l’addiction technologique.
Cependant, les enfants restent largement invisibles dans la vie politique. Et c’est précisément cette invisibilité qui maintient les questions qui les concernent en marge des décisions démocratiques.
La montée du childisme
Ces deux dernières décennies ont vu s’affirmer un mouvement parmi les universitaires et les activistes pour répondre à ces réalités démocratiques et liées à l’enfance, sous l’égide du childisme. Le childisme est une approche critique des sociétés semblable au féminisme, à l’anti‑racisme, au décolonialisme et à des démarches analogues. Il cherche à donner du pouvoir aux enfants et à reconnaître leurs préoccupations et leurs expériences en transformant des postulats et structures historiquement assimilés. Son objectif est de reconstruire les normes sociales afin qu’elles soient réellement inclusives sur le plan d’âge.
Le mot « childisme » a été forgé au début des années 2000 dans la littérature académique issue du domaine naissant des études sur l’enfance, qui vise à comprendre l’agence et les expériences des enfants en tant qu’enfants et non pas comme des adultes en devenir. Dans les années 1990, le terme a été brièvement utilisé dans les études littéraires pour décrire une pratique de lecture à la manière d’un enfant. Plus récemment, il a aussi été employé dans un sens négatif, similaire au sexisme et au racisme. Mais le sens prédominant dans les travaux universitaires — et désormais aussi dans l’activisme social — demeure sa signification positive : l’autonomisation des enfants.
Le problème central que le childisme adresse est un adultisme profondément enraciné : l’idée que l’adulte est la mesure de l’humain. L’adultisme est le côté souvent oublié du patriarcat, le pouvoir historique du pater ou du père, qui n’est pas seulement genré mais aussi lié à l’âge. Comme le sexisme, l’adultisme s’enracine profondément dans nos histoires, nos cultures et nos langues. Il affirme en particulier une opposition binaire entre des adultes prétendument rationnels et autonomes d’une part, et des enfants prétendument irrationnels et dépendants d’autre part. Cette logique scinde les relations sociales dans tous les domaines — des familles et communautés aux droits humains et au droit.
L’adultisme est le côté souvent oublié du patriarcat, le pouvoir historique du « pater » ou du père, qui est non seulement genré mais aussi lié à l’âge.
Les enfants eux-mêmes mettent déjà en pratique un childisme implicite. Les jeunes militants climatiques exigent une inclusion par l’âge dans les politiques environnementales. Les militants syndicaux pour le travail des enfants demandent une reconnaissance du travail des non‑adultes. Les jeunes se battent pour des écoles sans violence armée. Les enfants transgenres veulent que leurs communautés changent leur regard sur l’identité de genre. Dans des dizaines de pays dotés de parlements ou conseils d’enfants et de jeunes, les jeunes et les enfants font pression pour que les points de vue des enfants soient pris en compte dans la sécurité routière, l’accessibilité pour les personnes handicapées et la réforme de l’éducation.
Le suffrage des enfants
Comme l’avaient constaté les groupes marginalisés dans l’histoire, le droit ultime à l’inclusion politique est celui de voter. Le suffrage ne résout pas tous les problèmes, mais il confère à ses détenteurs le statut de citoyens de premier ordre avec une dignité politique égale. C’est le droit de participer au processus de formation des droits. C’est pourquoi les non‑propriétaires, les pauvres, les minorités raciales et ethniques, et les femmes se sont battus avec acharnement pour l’obtenir. Et c’est pourquoi la Déclaration universelle des droits de l’homme et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques appellent sans qualification à un « suffrage universel et égal ».
Les enfants se battent pour le suffrage depuis au moins les années 1990. Ils l’ont fait à travers des campagnes et des actions juridiques menées par des groupes tels que We Want the Vote et KRÄTZÄ en Allemagne, la National Youth Rights Association (NYRA) aux États‑Unis, Young Pirates of Europe (YPE) et Green Youth. Les adultes les ont rejoints par des soutiens académiques et politiques, notamment à travers des initiatives comme le Colloque sur le vote des enfants, Amnesty International UK, le Freechild Institute, la National Association of Large Families et le Child Rights International Network (CRIN). De plus, des enfants et des adultes ont poursuivi des gouvernements pour obtenir un suffrage sans référence à l’âge en Allemagne, en Californie et dans le Massachusetts (États‑Unis), en Suède et au Canada.
L’argument childiste en faveur d’un suffrage sans référence à l’âge est qu’il est nécessaire au bien‑être des enfants et des démocraties. Les enfants, eux‑mêmes, verraient leurs vies et leurs perspectives enfin pris en compte de manière sérieuse par les décideurs, dont les fonctions ne dépendraient plus uniquement des pressions des adultes. Et les démocraties bénéficieraient de l’ensemble des idées de la population, permettant ainsi de prendre des décisions mieux informées.
Une question de compétence ?
La principale objection au suffrage des enfants a historiquement été que les enfants manqueraient de compétence électorale. On pense que les personnes en dessous de l’âge de la majorité manquent de capacités de pensée démocratique, de connaissances et d’indépendance, et qu’elles sont trop susceptibles d’être manipulées. On leur suppose également insuffisamment expérimentés ou capables pour contribuer à des décisions difficiles sur des questions politiques complexes telles que la guerre, les politiques de santé et l’immigration.
Mais ces préjugés ne saisissent ni la démocratie ni l’enfance. En partant des objectifs de la démocratie, la compétence électorale consiste en la capacité de faire entendre sa voix sur des questions politiques. Le but du vote démocratique n’est pas de placer les décisions entre les mains de ceux qui possèdent un type de connaissance particulier, mais de rendre les élus responsables envers les personnes directement touchées par leurs décisions. Toute personne souhaitant être incluse dans le vote devrait pouvoir participer.
Barrer les enfants du droit de vote, c’est, en réalité, une forme de discrimination systémique. Cela les soumet à une norme de compétence électorale qui n’est pas imposée au reste de la population.
Si l’on comprend bien la compétence électorale, les enfants en possèdent davantage — et les adultes beaucoup moins — qu’on ne le pense généralement. Il est difficile de nier les capacités démocratiques des millions d’enfants qui défilent pour des politiques climatiques, qui luttent contre le racisme ou qui participent à des parlements d’enfants, des syndicats de travail domestique ou toute une série d’autres organisations politiques. Les enfants du monde débattent de politique lors des repas, lisent ou regardent les actualités et expriment des opinions diverses sur l’actualité. Il n’existe pas de stade magique de développement neurologique à partir duquel la capacité d’avoir des opinions politiques apparaîtrait soudainement. Il s’agit d’une capacité générale propre à quiconque prend conscience de son monde plus large.
Cette capacité des enfants à participer à la vie démocratique est déjà reconnue juridiquement dans les Articles 12, 13 et 15 de la Convention relative aux droits de l’enfant. Ceux‑ci garantissent aux enfants le droit de « exprimer librement son point de vue dans toutes les questions qui concernent l’enfant », la « liberté d’expression » sans restrictions inutiles et « la liberté d’association ». Tous ces droits sont violés lorsque les enfants sont empêchés d’exercer leurs capacités démocratiques.
De même, les adultes présentent des gammes très variées de compétence démocratique, de connaissances et de vulnérabilité à l’influence. Les adultes ont le droit de voter quel que soit leur niveau d’ignorance, de témérité ou de susceptibilité à la manipulation. Ils conservent ce droit même s’ils souffrent de graves troubles cognitifs, d’un handicap mental ou de démence. L’histoire montre que les adultes prennent souvent de terribles décisions de vote. De plus, aucun adulte ne possède une connaissance approfondie de toutes les questions sur lesquelles il doit voter, des statistiques économiques aux capacités militaires, en passant par les innovations en santé, les informations sensibles, les précédents juridiques et bien d’autres éléments.
Exclure les enfants du droit de vote est, en réalité, une forme de discrimination systémique. Cela les soumet à une norme de compétence électorale qui n’est pas appliquée au reste de la population. La Cour européenne des droits de l’homme définit la discrimination comme « un traitement différentiel dans des situations comparables sans justification objective ou raisonnable ». Le droit de vote réservé aux adultes exclut les enfants en tant que catégorie de citoyens pour des raisons qui échappent aux exigences objectives du vote lui‑même.
Des démocraties plus fortes
Mais la raison la plus importante d’accorder le droit de vote aux enfants est qu’il améliorerait la vie des enfants et des adultes tout en renforçant les démocraties.
Les enfants vivraient dans des environnements politiques obligés de prendre leurs intérêts en compte de manière centrale plutôt que périphérique. Actuellement, ils ne peuvent pas faire défaire les décideurs en les votant hors du pouvoir, ce qui signifie que les autorités ne sont pas vraiment incitées à prendre au sérieux les expériences et les préoccupations des enfants. Les enfants peuvent être des objets de bienveillance démocratique, mais comme les adultes, ils doivent aussi être traités comme des sujets dotés d’une capacité démocratique.
Si les enfants pouvaient voter, ils exerceraient vraisemblablement une pression sur les décideurs pour, par exemple, prendre enfin l’urgence climatique au sérieux, lutter contre la pauvreté infantile, réguler les médias numériques, investir dans une réforme éducative significative, veiller à une prise en charge sanitaire tout au long de la vie et créer des rues plus sûres et des espaces plus verts. Ils auraient également davantage de recours pour lutter contre les discriminations sociales, telles que les interdictions sur les réseaux sociaux, les couvre-feux liés à l’âge, l’exclusion des procédures de divorce, les châtiments corporels, l’application des règles scolaires, les problèmes d’accès aux soins et bien d’autres encore.
Accorder le droit de vote aux enfants profiterait aussi aux adultes. Tout le monde tirerait profit de politiques climatiques plus efficaces. Les parents seraient soutenus par une meilleure participation économique des enfants. Les enseignants seraient renforcés par des politiques éducatives mieux adaptées à la vie et à l’expérience réelles des enfants. Les médecins disposeraient de ressources accrues pour la santé des enfants et la recherche. Et les dirigeants d’entreprises pourraient embaucher une main‑d’œuvre mieux formée.
De plus, la démocratie elle‑même serait renforcée en devenant plus sensible à la vie réelle des citoyennes et des citoyens. Les décideurs seraient autant redevables envers l’ensemble des électeurs qu’envers une partie d’entre eux. Les leaders démocratiques pourraient prendre des décisions plus claires — pour ainsi dire — avec un « troisième pixel » supplémentaire sur leur écran de politique publique. Et les démocraties prendraient des décisions relatives à la guerre, à l’allocation des dépenses et à la réforme judiciaire d’une manière culturellement et politiquement plus inclusive.
Qui plus est, le suffrage des enfants pourrait constituer l’antidote nécessaire à la dérive actuelle des démocraties vers l’autoritarisme. Le droit de vote pour tous aurait pour effet de contrecarrer l’idée selon laquelle certains seraient des « meneurs naturels » au-dessus des autres. Il éliminerait également le problème que les citoyens passent le premier quart de leur vie à entendre que leurs opinions ne comptent pas, ce qui les rend sensibles aux appels autoritaires simplistes. Au lieu de se tourner vers des figures paternelles, les démocraties s’orienteraient davantage vers des défenseurs aux horizons généreux des droits humains.
Les enfants peuvent être des objets de bienveillance démocratique, mais comme les adultes, ils ont aussi besoin d’être traités comme des sujets disposant d’une expertise démocratique.
Inclusion systémique
Le childisme appelle non seulement à de nouvelles conceptions du droit de vote, mais aussi à de nouvelles pratiques électorales. Les mouvements en faveur du suffrage ont historiquement modifié la manière dont se déroule le vote. Nous avons parcouru un long chemin depuis l’époque où les hommes propriétaires de biens fonciers élisaient leurs représentants dans des tavernes.
Une bonne première étape consiste à abaisser l’âge du droit de vote. Dans les pays qui ont abaissé l’âge du vote à 16 ans, on observe que les enfants se déplacent davantage lors des élections que les jeunes adultes et qui conservent des taux de participation plus élevés à l’âge adulte. Ils ont également poussé les décideurs à intégrer des sujets plus favorablement orientés vers l’enfance. Cependant, du point de vue du childisme, abaisser l’âge ne suffit pas. Cela n’accorde le droit de vote qu’aux enfants considérés comme ayant acquis des compétences d’adulte, alors que les démocraties véritables doivent dépasser l’adultisme.
Il existe plusieurs propositions différentes pour des droits de vote sans référence à l’âge, mais ma proposition personnelle porte sur ce que j’appelle le vote par procuration‑réclamation. Selon cette proposition, tous les citoyens disposeraient d’un vote par procuration dès la naissance jusqu’au décès, qui pourrait être utilisé par leur tuteur légal — parent, aidant ou proche de relais. Ce vote par procuration serait très probablement utilisé au nom des nourrissons, des jeunes enfants, des enfants et adultes souffrant de handicaps cognitifs ou de problèmes de santé importants, et des personnes âgées atteintes de démence. Mais tous les citoyens auraient, en même temps, le droit de réclamer l’exercice de leur vote pour eux‑mêmes. Chaque fois qu’un citoyen souhaiterait voter de façon indépendante, indépendamment de son âge ou de son état, il pourrait revendiquer ce droit.
Certaines personnes pourraient s’opposer à ce que le droit de vote par procuration‑réclamation avantage les familles nombreuses; en réalité, cela profiterait surtout aux enfants eux‑mêmes dans ces familles qui méritent leur propre représentation équitable. D’autres pourraient juger que le vote par procuration est fondamentalement antidémocratique, alors qu’il existe déjà dans la plupart des pays pour les adultes handicapés (ou même simplement en déplacement). Alors pourquoi pas aussi pour les plus jeunes enfants ? Certains pensent que le vote n’est pas si puissant que cela, mais est‑ce équitable ou juste d’interdire à un groupe même la possibilité de participer ?
Le childisme appelle à l’inclusion et à l’autonomisation systémiques des enfants. Il suggère, comme le premier féminisme, que le droit de vote est un droit humain fondamental. Mais le suffrage n’est qu’une étape initiale. Le childisme met en mouvement une critique systémique des biais adultistes présents dans le droit, les politiques, la culture et la famille. Il affirme que les enfants ne sont pas des citoyens de seconde zone mais qu’ils sont au cœur d’un geste qui insuffle de l’humanité dans les sociétés.
