Dominique Barthier

Monde

Le double jeu du Caire : l’Égypte arme un général sanctionné tout en jouant les médiateurs

L’Égypte n’a pas l’habitude de faire les gros titres en tant qu’acteur déviant, mais la donne est en train de changer. Le Caire armera un commandant militaire sanctionné par les États‑Unis pour crimes de guerre, mènera des frappes de drones depuis son propre sol contre une faction rivale et partagera des renseignements de terrain avec des forces accusées d’utiliser des armes chimiques — tout en occupant une chaise au sein du format Quad réuni par Washington pour mettre fin à la même guerre que l’Égypte participe à combattre.

Ce n’est pas ambigu. La contradiction est flagrante et devient de plus en plus difficile à ignorer.

Le rôle militaire croissant de l’Égypte au Soudan

Depuis au moins la mi-2025, l’Égypte fait fonctionner des drones Bayraktar Akıncı, fabriqués en Turquie, à partir d’une base aérienne militaire près d’East Oweinat, dans le désert occidental, à environ 60 kilomètres de la frontière soudanaise, en ciblant des cibles des Forces de Soutien rapide (FSR) à l’intérieur du Soudan.

L’architecture du renseignement va bien au-delà du matériel. Selon des responsables égyptiens, la coopération entre Le Caire et Khartoum ne se limite pas à la surveillance et à l’assistance au renseignement, mais inclut aussi une coordination des opérations sur le terrain dans le Nord‑Darfour et le Kordofan, visant en partie à couper les itinéraires d’approvisionnement des FSR.

Après la visite à Le Caire, en décembre dernier, du chef du Conseil souverain de transition du Soudan, Abdel Fattah al‑Burhan, on aurait mis en place une salle d’opérations commune dans le Nord‑Kordofan, où des officiers égyptiens effectuent des déplacements répétés sur le front pour coordonner la logistique, le ciblage et le renseignement sur le champ de bataille avec les commandants des Forces Armées Soudanaises (FAS). Le mois suivant, le chef du renseignement égyptien, Hassan Mahmoud Rashad, s’est rendu à Port‑Soudan pour des entretiens directs avec Burhan, couvrant la coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme et les dispositions liées à la mer Rouge.

Tout cela ne se passe pas dans le vide. Burhan est une figure sanctionnée. La question de ce que cela signifie — sur le plan juridique et diplomatique — qu’un partenaire supposé des États‑Unis dirige des opérations conjointes avec lui n’a pas été tranchée, Washington n’ayant pas encore forcé la main. Les sanctions de janvier 2025 n’ont toutefois pas été sans avertissements préalables: d’abord des constats de crimes de guerre en décembre 2023; puis, des accusations d’utilisation de gaz chloré contre des combattants des FSR, au moins à deux reprises.

Et pourtant, l’Égypte conserve une place au sein du Quad aux côtés des États‑Unis, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, le cadre censé ancrer les efforts en faveur d’un cessez-le-feu, tout en menant des frappes de drones pour le compte du même général sanctionné par Washington. Une réunion des ministres des Affaires étrangères était initialement prévue pour juillet 2025, mais elle a été reportée sine die. La logique stratégique du Caire n’est pas difficile à suivre. Du point de vue égyptien, un Soudan dominé par les FSR créerait une artère sur le flanc sud‑ouest et mettrait en péril les dispositions sur le Nil que Le Caire considère comme une ligne rouge. Cependant, ces préoccupations n’expliquent pas le rôle occulte de l’Égypte sur le théâtre des combats.

La relation complexe de l’Égypte avec la contrebande et les réseaux régionaux

Depuis des années, l’Iran et des réseaux affiliés au Hamas ont exploité le territoire égyptien comme corridor d’acheminement d’armes vers Gaza. L’armée israélienne a confirmé après l’attaque du 7 octobre que le Hamas avait utilisé des tunnels pour faire passer des armes et des munitions d’Égypte vers Gaza à l’approche de l’assaut.

La relation de l’Égypte avec le Hamas a longtemps été gérée par les services de renseignement cairote, qui auraient conclu en 2017 un accord avec l’organisation — ouvrant le passage de Rafah 24 heures sur 24 en échange de l’arrêt des attaques sur le territoire égyptien.

Par ailleurs, les réseaux des Frères musulmans à l’intérieur de l’Égypte ont offert à l’Iran une liaison secondaire persistante pour acheminer des armes à travers le Sinaï — non officielle, non reconnue, mais documentée.

Les armes iraniennes destinées à des factions palestiniennes ont longtemps transité par le Soudan et l’Égypte avant d’achever leur chemin à Gaza via des tunnels. Ce pipeline existait avant le 7 octobre et n’a jamais été totalement fermé. En conséquence, le pays se retrouve à la fois négociant des pourparlers de paix, pilotant des drones de combat pour un général sanctionné et dominant des routes de contrebande qu’il n’a jamais réellement choisi de fermer.

Les conséquences du silence de Washington

Washington ne s’est pas publiquement exprimé sur ces questions, et ce silence s’explique par des raisons bien connues: la diplomatie autour de Gaza, le Sinaï, le Canal et des décennies d’aide militaire que personne ne souhaite remettre en question. Mais ce silence a des conséquences. Chaque frappe effectuée depuis East Oweinat pour le compte d’un général sanctionné envoie le message: les désignations américaines deviennent négociables si vous êtes suffisamment utile. Chaque expédition d’armes qui traverse le territoire égyptien en direction de Gaza rappelle que les partenariats stratégiques ont été utilisés pour masquer des défaillances de sécurité graves.

Bien sûr, l’Égypte n’est pas le seul acteur régional à jouer les deux camps dans la guerre du Soudan. Toutefois, c’est le seul à disposer d’une chaise à la table de la paix de Washington et d’une base de drones à environ 60 kilomètres du front.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.