Dominique Barthier

Etats-Unis

L’Afghanistan des talibans devient un État policier idéologique

Presque cinq ans après leur retour au pouvoir, les Taliban ne se présentent plus comme un simple mouvement insurgé ayant pris le contrôle d’un État fracturé. Ils édifient désormais un ordre de gouvernance rigide, centré sur la surveillance, la régulation sociale et la restriction systématique des libertés fondamentales. Ce qui, au départ, pouvait apparaître pour certains observateurs externes comme une démarche de consolidation du pouvoir politique s’est progressivement mué en une tentative plus large de remodeler la société afghane par la pression, la conformité et le contrôle religieux centralisé.

Cette transformation a des conséquences qui vont bien au-delà de l’Afghanistan lui-même. L’effondrement des libertés civiles, l’exclusion des femmes de la vie publique et la répression du pluralisme ne constituent pas seulement des questions de gouvernance domestique. Elles influent directement sur la stabilité régionale à long terme, les conditions humanitaires, les pressions migratoires et l’évolution future de l’extrémisme à travers l’Asie du Sud et l’Asie centrale.

Malgré les efforts répétés des Taliban pour obtenir une légitimité internationale, les conditions à l’intérieur du pays continuent d’aller dans le sens inverse.

L’exclusion systématique des femmes de la vie publique

Les restrictions imposées aux femmes par les Taliban représentent aujourd’hui l’un des systèmes d’exclusion des femmes les plus étendus dans le monde moderne. Depuis 2021, selon l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), plus de 2,2 millions de filles et de femmes afghanes se voient refuser l’accès à l’enseignement secondaire et à l’enseignement supérieur. L’interdiction d’instruire les filles au-delà de la sixième année est désormais en vigueur pour la cinquième année consécutive en 2026, générant des conséquences qui façonneront l’avenir économique et social de l’Afghanistan pour des décennies.

Un nouveau rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) indique que près de 28 millions d’Afghans vivent dans la pauvreté sous le régime taliban, dont trois personnes sur quatre ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins quotidiens essentiels. Le PIB de l’Afghanistan a progressé de 1,9 % en 2025, mais une croissance démographique rapide, estimée à 6,5 %, a entraîné une détérioration du revenu par habitant et des conditions de vie. Plus de 80 % des ménages sont endettés, tandis que les trois quarts dépendent de mécanismes d’adaptation négatifs pour survivre. Le retour d’environ 5 millions d’Afghans depuis 2023, dont 2,7 millions en 2025, a mis à rude épreuve les ressources, et 92 % des rapatriés ne parviennent pas à accéder aux nécessités de base.

Les restrictions ne se limitent pas à l’éducation. Les femmes ont progressivement disparu de grandes secteurs de l’emploi public, y compris les institutions gouvernementales et l’administration civile, tandis que leur participation à la vie économique a été restreinte par des restrictions qui se recoupent sur les déplacements, l’emploi et l’interaction publique.

Même les institutions internationales sont devenues des cibles des politiques talibanes. Depuis septembre 2025, les femmes afghanes, y compris des membres du personnel de l’ONU, des contractants et des visiteuses, se voient interdire l’entrée dans les locaux des Nations unies à l’échelle du pays.

Les mécanismes appliquant ces politiques deviennent de plus en plus intrusifs. Des inspecteurs du Ministère pour la Propagation de la Vertu et la Prévention du Vice surveillent activement les vêtements, les déplacements et le comportement des femmes dans les espaces publics. À Hérat, des femmes auraient été retirées des taxis et des bus les 11 janvier et 12 février, pour prétendument ne pas porter les tchadors approuvés par les Taliban.

Les restrictions dans le domaine de la santé démontrent davantage l’étendue du contrôle étatique sur le quotidien des femmes. Les autorités de Kandahar, Paktya et Uruzgan auraient demandé aux centres de soins de ne traiter les femmes que si elles sont accompagnées d’un tuteur mâle, ou mahram. Les professionnelles de santé féminines elles-mêmes ont reçu l’ordre de se déplacer uniquement avec des accompagnants masculins.

L’activité économique est également fortement restreinte. À Uruzgan et Ghazni, des inspecteurs talibans ont ordonné aux marchands de ne vendre des biens qu’aux femmes accompagnées d’un mahram et portant un hijab approuvé par les Taliban. À Kandahar, des agents immobiliers ont reçu l’injonction de ne pas louer des biens à des femmes sans accompagnement, affaiblissant ainsi l’autonomie économique des femmes.

Gouvernance par la surveillance et le contrôle social

Le modèle de gouvernance des Taliban s’appuie de plus en plus sur des mécanismes destinés à réguler aussi bien la vie publique que privée. Entre le 1er janvier et le 31 mars, les autorités talibanes auraient procédé à au moins 336 arrestations et détentions arbitraires, parallèlement à 59 incidents de mauvais traitements visant des Afghanes et des Afghanes.

Les citoyens font l’objet d’une surveillance systématique en ce qui concerne leurs tenues, leurs pratiques de jeûne, leurs interactions sociales et leur conduite morale perçue. Le Ministère pour la Propagation de la Vertu et la Prévention du Vice s’est hisse en un appareil national dont l’autorité s’étend sur la vie quotidienne.

L’observance religieuse est devenue l’objet d’une surveillance active de l’État. Pendant le Ramadan, du 17 février au 18 mars, des inspecteurs talibans auraient surveillé la fréquentation des mosquées et le respect du jeûne. L’objectif plus large devient de plus en plus évident : l’État cherche non seulement à faire respecter des normes religieuses, mais aussi à réguler le comportement social et la morale publique par une supervision coercitive.

L’intervention talibane dans la vie culturelle suit le même schéma. Le 14 février, des responsables talibans ont visé des fleuristes afin de dissuader les célébrations de la Saint-Valentin. Le 21 mars, les autorités talibanes ont publiquement mis en garde les citoyens contre les célébrations du Nowruz, le Nouvel An persan célébré dans une grande partie de la région.

Le résultat est une société dans laquelle les comportements sociaux ordinaires sont de plus en plus politisés et régulés par la menace de punition.

Codifier le pouvoir autoritaire à travers les décrets talibans

L’un des développements les plus significatifs sous le régime taliban est la formalisation progressive des restrictions par le biais de décrets légaux et judiciaires. Ce qui apparaissait initialement comme des pratiques arbitraires s’institutionnalise désormais par des contrôles codifiés.

Selon le Décret n° 12 sur les règles pénales des tribunaux, diffusé par la Cour suprême des Taliban le 7 janvier, les femmes pourraient être emprisonnées pour être restées hors du domicile conjugal sans autorisation. Les proches qui refusent de forcer les femmes à retourner dans ces foyers pourraient eux-mêmes être emprisonnés jusqu’à trois mois.

Le décret institue également une hiérarchie sectaire en déclarant formellement la doctrine sunnite comme dominante tout en décrivant les croyances alternatives comme « hérétique ». De telles dispositions révèlent le caractère de plus en plus sectaire du gouvernement des Taliban et suscitent des inquiétudes croissantes au sein des communautés minoritaires d’Afghanistan.

La critique à l’encontre des autorités talibanes et de leur interprétation de la charia a elle aussi été criminalisée. Insulter un imam est passible de 39 coups de fouet et d’un an de prison, tandis qu’insulter les dirigeants talibans entraîne des peines comprenant l’emprisonnement et des châtiments corporels. Le fait de ne pas signaler des réunions impliquant des « opposants supposés au gouvernement » peut apparemment mener à une peine de prison de deux ans.

La mise en œuvre de ces châtiments reflète également une application sociale inégale. Les clercs et les élites reçoivent souvent des avertissements ou des admonitions, tandis que les personnes de la classe moyenne et inférieure font face à des coups de fouet, à la détention et à l’emprisonnement.

Le système judiciaire taliban s’appuie de plus en plus sur les châtiments corporels comme instrument visible de contrôle. Au moins 312 individus, dont 269 hommes, 39 femmes et 4 garçons, auraient été soumis à des châtiments corporels pendant la période de référence. Dans le district de Bagram, le 5 février, les tribunaux talibans ont ordonné à cinq hommes et à trois femmes de recevoir chacun 39 coups de fouet à l’intérieur des locaux d’une école pour des « relations illicites », et certains ont été condamnés à des peines de prison supplémentaires.

Ces châtiments visent non seulement à pénaliser les individus mais aussi à renforcer la conformité par l’intimidation publique.

Effondrement des médias indépendants et de l’espace civique

Le journalisme indépendant en Afghanistan a subi un démantèlement systématique depuis la prise de pouvoir des Taliban. Les organisations médiatiques évoluent sous la menace permanente de suspension, de censure et de représailles, tandis que les journalistes font face à des détentions, à l’intimidation et à l’exil. L’Afghanistan se classe 175e sur 180 pays dans l’Index mondial de la liberté de la presse 2026, reflétant un environnement extrêmement critique pour les journalistes et les professionnels des médias.

Le 26 janvier, le Ministère de l’Information et de la Culture des Taliban a révoqué les licences de toutes les organisations de soutien aux médias à l’exception de trois. Un mois plus tard, la chaîne Rah-e-Farda TV a été suspendue après que son directeur a critiqué publiquement les politiques talibanes. Le 3 mars, la radio privée Khushal a été suspendue parce que des étudiantes avaient discuté avec un animateur masculin lors d’une émission en direct. Aucun mécanisme juridique transparent n’existe pour contester ou faire appel de telles suspensions.

Les femmes journalistes ont presque complètement disparu du paysage médiatique afghan. Des centaines de journalistes ont quitté le pays par crainte d’arrestations ou de persécutions, tandis que plus de la moitié des médias afghans auraient été fermés depuis le retour des Taliban au pouvoir.

La destruction du journalisme indépendant a créé un environnement informationnel contrôlé, dominé par la censure, la propagande et le silence imposé. La critique publique est devenue dangereuse, les organisations de la société civile ont été fortement affaiblies et la dissidence politique est devenue pratiquement criminalisée.

D’anciens responsables du gouvernement afghan et des membres des Forces nationales de défense et de sécurité continuent d’être pris pour cible malgré les promesses d’amnistie des Taliban après la prise de pouvoir en 2021. Des rapports durant la période de référence documentent au moins 23 arrestations et détentions arbitraires, neuf incidents de torture et de mauvais traitements et au moins cinq assassinats impliquant d’anciens personnels de sécurité afghans.

L’amnistie promise par les Taliban semble de plus en plus fonctionner moins comme une réconciliation et davantage comme un mécanisme d’identification et de neutralisation des anciens opposants.

Pourquoi la trajectoire de l’Afghanistan compte internationalement

Le débat international entourant l’Afghanistan s’est de plus en plus réduit à des questions d’aide humanitaire et d’engagement diplomatique. Or la trajectoire des Taliban comporte des implications géopolitiques et sécuritaires plus larges qui vont bien au-delà des frontières afghanes.

Restreindre la participation des femmes au marché du travail et à l’éducation pourrait coûter à l’économie afghane jusqu’à 12,5 % de son PIB. À l’inverse, intégrer les femmes dans l’économie et lever les interdictions pourrait faire augmenter le PIB du pays jusqu’à 35 % durant leur carrière active. Ainsi, l’exclusion systématique des femmes de l’éducation et de l’emploi affaiblit progressivement la viabilité économique à long terme et la capacité institutionnelle de l’Afghanistan.

L’érosion du pluralisme et la répression de la dissidence risquent de créer des conditions historiquement associées à la radicalisation, à des mouvements de résistance clandestins et à une instabilité chronique.

À mesure que les institutions indépendantes sont démantelées, la fragilité étatique peut s’accentuer et la capacité de l’Afghanistan à fonctionner en tant que système politique stable s’en trouver réduite. Par ailleurs, la normalisation internationale du régime taliban sans conditions significatives risque de légitimer un modèle de gouvernement fondé sur un contrôle religieux autoritaire et l’exclusion des femmes.

Les Taliban cherchent constamment la reconnaissance diplomatique et l’engagement économique tout en approfondissant parallèlement les restrictions internes.

Pour les acteurs régionaux, en particulier le Pakistan, l’Iran et les Républiques d’Asie centrale (CAR), la trajectoire de l’Afghanistan demeure étroitement liée aux flux de réfugiés, à la militance transfrontalière, au trafic de stupéfiants et aux dynamiques de sécurité à long terme. Le Pakistan continue de faire face à des défis liés au terrorisme transfrontalier et à la gestion des réfugiés, tandis que l’Iran est confronté à des pressions migratoires et à des questions de sécurité frontalière. Les CAR restent préoccupées par le risque de débordement de l’extrémisme, de criminalité transnationale et d’instabilité sur leurs territoires. Pour les États-Unis, la trajectoire de l’Afghanistan soulève des préoccupations à plus long terme concernant l’instabilité régionale, les refuges pour l’extrémisme et les conséquences stratégiques d’un désengagement après le retrait américain.

Les Taliban affirment fréquemment que le contrôle territorial et la réduction des conflits à grande échelle constituent une preuve de stabilité. Mais la stabilité imposée par l’exclusion et le contrôle coercitif centralisé est fondamentalement fragile. Un système politique qui réprime systématiquement les femmes, criminalise la critique et élimine l’espace civique peut certes renforcer l’autorité à court terme, mais il approfondit aussi la fragmentation sociale et la déliquescence des institutions.

L’Afghanistan ressemble aujourd’hui de plus en plus à un État autoritaire où la peur a remplacé la participation politique et où l’obéissance imposée a remplacé la responsabilité.

[ Turkiye Today a publié pour la première fois une version de cet article.]

[ Zahra Zaman a édité ce texte]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.