Dominique Barthier

Europe

Leçons tirées des interventions militaires en Afghanistan

Mars 2002 a été la première tentative d’annoncer la fin de la guerre en Afghanistan. Vingt ans plus tard, Farah Karimi revient sur la « guerre au terrorisme » dans son nouveau livre, Au nom de la liberté. Elle relate ses nombreux déplacements dans des zones de conflit en Afghanistan et ses échanges avec les habitants en tant que spécialiste du développement, puis directrice d’Oxfam Pays-Bas. Fidèle défenseure des droits humains, elle voit les interventions militaires comme une pierre angulaire défaillante de la politique étrangère occidentale qui mérite une refonte urgente.

Marieke Blekemolen : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre ?

Farah Karimi : Je suis les évolutions de près, tirée par mon passé d’exilée iranienne et mes intérêts politiques et professionnels. Les années Trump ont été terribles. En février 2020, il a conclu un accord avec les talibans. Je ne pense pas que beaucoup de gens aient lu cet accord, même s’il ne fait que quatre pages. Mais si l’on laisse le contenu s’imprégner en soi, on réalise que les développements récents étaient inévitables. Dans cet accord, les États‑Unis promettaient de se retirer, de libérer 5 000 combattants talibans et de lever toutes les sanctions. En échange, les talibans s’engageaient uniquement à arrêter d’attaquer les Américains et les soldats de l’OTAN et à cesser de coopérer avec al‑Qaïda. Aucune promesse de cessez‑le‑feu ni d’arrêt des actes terroristes contre la population afghane n’était formulée. Cet accord revenait à une reddition, tout au moins sur le papier.

Quand j’ai lu cela, ma première pensée a été: cela ne peut pas être vrai. Mais quelques mois plus tard, lorsque les États‑Unis ont libéré les prisonniers talibans et que les attaques contre la population afghane se sont intensifiées, il est devenu clair pour moi que les talibans étaient de retour – vingt ans après le 11 septembre. Cela m’a poussée à me demander: quelle a été la réponse à la guerre contre le terrorisme pendant ces 20 années? Comment tout cela est‑il lié ? Et surtout, qu’est‑ce que nous pouvons en tirer ?

Dans votre livre, vous racontez vos rencontres avec des militants des droits humains et des personnes opprimées. Quelle rencontre vous a le plus marquée ?

J’ai rencontré tant de personnes extraordinaires qu’il m’est difficile d’en nommer une seule. L’une qui me revient souvent en mémoire est une femme palestinienne, âgée de plus de 80 ans, vivant dans un camp de réfugiés au Liban. Elle avait fui la Syrie et c’était la troisième fois qu’elle quittait son foyer à la recherche de sécurité. Ce qu’elle avait vécu était d’une cruauté inhumaine, et pourtant elle conservait sa dignité dans ce camp surpeuplé.

Ou je pense à Habiba Sarabi, qui, vers le début des années 2000, a œuvré clandestinement comme médecin au nom des femmes afghanes, tout en étant basée au Pakistan. Elle est ensuite devenue ministre dans le premier gouvernement du président Karzaï et première gouverneure d’Afghanistan. Elle a participé à la délégation afghane négociant avec les talibans. Je lui ai parlé longuement en préparant ce livre. Elle, ses enfants et ses petits‑enfants sont à nouveau réfugiés. Il existe de nombreuses histoires similaires, qui démontrent que les décisions que l’on prend à La Haye, à Bruxelles ou à Washington ont des conséquences lourdes pour des vies humaines.

Dans votre livre, vous critiquez les interventions militaires. Ces rencontres ont‑elles changé votre point de vue ?

Je ne suis pas pacifiste; parfois une intervention est nécessaire. J’avais aussi initialement soutenu la mission en Afghanistan. J’y étais en 2000, sous le régime taliban, et j’ai vu de mes propres yeux l’horreur de la situation. Et j’espérais vraiment que cela change.

Mais j’ai toujours été critique quant à l’efficacité des interventions militaires pour résoudre les problèmes. Il faut reconnaître que, certes, j’ai été encore plus critique non seulement envers les interventions militaires mais aussi envers les investissements massifs dans l’armement et le secteur de la sécurité, qui n’ont pas apporté la sécurité. Que constate‑t‑on en Afghanistan aujourd’hui ? Qui s’oppose aux talibans ? Pas l’armée. Pas la police. Pas l’appareil sécuritaire, pourtant gonflé par des milliards. Non, ce sont les femmes et les jeunes filles qui prennent le relais.

Ce sont elles qui ont été ciblées et pour lesquelles les ONG et les programmes éducatifs ont investi. Des investissements dans les personnes qui restent, eux, des fondations durables. Mais ce sont précisément ces investissements qui ne « font pas rêver » les décideurs. C’est pourquoi j’ai vraiment l’espoir que les politiciens, et GroenLinks en particulier, réfléchissent aux effets des missions militaires et en tirent les leçons.

Avec le recul, n’était‑ce pas une erreur que d’opter pour l’intervention militaire ?
Effectivement. La rhétorique permanente de la guerre depuis l’Afghanistan a conduit à l’élimination complète des mouvements de réforme autonomes qui progressaient dans des pays comme l’Iran. La militarisation de la lutte antiterroriste a réduit l’espace pour les mouvements civils issus de la base.

Ce que je veux montrer dans mon livre, c’est que la « guerre contre le terrorisme » a en réalité entraîné moins de liberté. Le nombre d’organisations cherchant à s’engager dans le djihad, inspiré par un islam extrémiste, a considérablement augmenté et est devenu bien plus répandu. Par exemple, les populations du Sahel en Afrique subissent désormais les affres de ce type d’organisations terroristes. Mais il faut aussi penser à l’EI en Syrie et en Irak, et aux nombreuses attaques terroristes qui ont frappé l’Europe. Tout cela démontre que l’approche militaire des vingt dernières années est non seulement inefficace mais contre‑productive. La voie militaire a conduit à davantage – et à une forme de terrorisme plus brutale.

La militarisation de la lutte antiterroriste n’a fait que réduire l’espace des mouvements civils de base.

Vous préconisez la diplomatie, les initiatives de paix et le renforcement de la démocratie et des droits humains. Je cite : « Dialogue, dialogue et encore dialogue. Éliminer durablement la base idéologique des djihadistes est la seule façon de gagner cette guerre ». Pourquoi le dialogue pourrait‑il changer les mentalités des fondamentalistes ?

Bien sûr, il est peu utile de discuter avec des personnes totalement radicalisées. Je ne préconise pas cela non plus. Je propose plutôt de se concentrer sur les groupes qui n’ont pas encore franchi cette ligne. On n’est pas né terroriste. Mais les interventions militaires créent l’insécurité. Cela réduit l’activité économique et rend l’existence des civils de plus en plus précaire. Des jeunes hommes dans des pays comme le Niger, le Mali et le Nigeria, en quête d’un revenu et de moyens de survivre, se retrouvent attirés par des groupes terroristes. Mener la guerre ne fait qu’aggraver les choses: d’abord, cela prive les civils d’un avenir, et ensuite cela rétrécit l’espace pour les mouvements civils de réforme. L’Iran est un exemple: c’est précisément la rhétorique belliciste — représentant l’Iran comme « l’axe du mal » —, la menace de guerre et les sanctions américaines qui ont renforcé les Gardiens de la Révolution.

Alors par où commencer ? Il faut rechercher des opportunités d’investissement civil. Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à investir dans une police efficace et une justice solide. C’est également important. Mais surtout, il faut investir dans l’éducation et l’emploi pour que les gens aient des perspectives et ne soient pas attirés par les groupes terroristes. Cependant, cela prend du temps.

Que pourraient faire les Pays‑Bas en Afghanistan ?

Ce sujet est évidemment extrêmement complexe. L’évacuation des personnes ayant travaillé pour nous est primordiale à envisager, non pas uniquement parce qu’elles ont travaillé pour les Pays‑Bas, mais parce qu’il s’agit de personnes qui croyaient au changement et qui l’ont poursuivi de tout leur cœur. Ces personnes se retrouvent aujourd’hui délogées de leurs foyers et tuées. Elles ont vraiment besoin de protection. Il est véritablement terrible de constater à quel point les Pays‑Bas ont manqué à cette protection.

En septembre 2020, j’ai évoqué ce sujet avec des diplomates néerlandais en Afghanistan pour ce livre. Ils affirmaient que les talibans étaient à la porte de Kaboul. Tous les politiciens qui prétendent aujourd’hui ne pas l’avoir vu venir ne sont pas crédibles. Il était déjà clair l’année dernière que les talibans reviendraient.

Mais l’évacuation des personnes ne résout pas la crise humanitaire plus large du pays. Ce pays de 30 millions d’habitants a été rétrogradé dans le temps. Il n’y a presque plus d’activité économique et il souffre d’une grave sécheresse. L’aide humanitaire est la première étape. Elle est essentielle; on ne peut laisser mourir les gens sur place. Cependant, l’aide doit être organisée de manière à ce qu’elle ne transite pas par les talibans.

Vous n’êtes pas né(e) terroriste. Mais les interventions militaires créent l’insécurité. Cela réduit l’activité économique et rend l’existence des civils de plus en plus précaire.

Il est frappant de constater que, bien que les talibans n’aient pas changé fondamentalement, la population a évolué. Au cours des vingt dernières années, près de 10 millions de personnes supplémentaires sont venues au monde, et la majorité a moins de 25 ans. Les talibans devront leur offrir éducation, soins de santé et emploi, mais ils n’y parviennent pas. L’économie est en lambeaux. L’Afghanistan a besoin de la communauté internationale. En tant que communauté internationale, nous devons utiliser cette donnée pour faire pression. Par exemple, d’immenses campagnes sont menées pour faire revenir les filles à l’école, et dans certaines zones, elles portent leurs fruits.

Il faut aussi exercer une pression diplomatique pour établir un gouvernement doté d’une certaine légitimité. Qu’il s’agisse d’élections ou des Loja Jirgas traditionnels, il faut que le pouvoir soit plus inclusif. De grandes communautés, comme les fidèles du chiisme, les minorités hazara et d’autres groupes ethniques, sont désormais exclues. Cela est inacceptable. Tant que ce sera le cas, il est impensable de reconnaître les talibans. Enfin, la communauté internationale doit aussi faire pression sur des pays comme le Pakistan, soutiens des talibans.

Vous terminez par une lettre adressée à votre petit-fils. L’une des leçons de vie que vous donnez est « apprendre de l’histoire ». Avez‑vous l’impression que quelque chose a été appris après 20 ans de guerre contre le terrorisme ?

J’ai l’impression que chacun est devenu plus critique vis‑à‑vis de l’entrée en guerre. Ce que je crains, c’est que l’on se mette de plus en plus à tuer des personnes soupçonnées de terrorisme par drones. Nous menons des guerres à distance et refermons toujours plus les frontières aux réfugiés, dans l’idée de nous protéger de cette manière. Mais il faut investir sur le long terme dans les personnes et dans le développement des pays.

Ce que j’espère vraiment, c’est que l’actuel optimisme naïf en matière de politique étrangère s’arrête. Il y avait une sorte de plan type: « nous allons instaurer la démocratie ». On n’a pas tenu compte des conflits existants entre les groupes de population et de l’effet déstabilisant que l’intervention provoque dans leurs relations.

Est‑ce là uniquement par manque de connaissances ?

Lorsque les politiciens sont interrogés sur « quel a été l’avantage d’intervenir en Afghanistan », leur réponse est: « Les Pays‑Bas ont démontré qu’ils étaient un bon allié ». Cela me pousse à me demander si c’est bien cela l’enjeu. Les interventions militaires ont coûté des milliers de vies et ont mis le Moyen‑Orient à feu et à sang! La souffrance humaine est incommensurable. Et tout cela pour prouver que les Pays‑Bas sont un bon allié ?

Nous devons prendre nos décisions de manière beaucoup plus autonome par rapport aux États‑Unis, ce qui exige une politique étrangère européenne plus robuste et autonome, avec sa propre vision. Après tout, l’une des conséquences de la guerre contre le terrorisme et des évolutions au Moyen‑Orient est la crise des réfugiés qui frappe l’Europe.

La prise de décision doit aussi s’appuyer sur des analyses bien plus fines de la situation locale. Par exemple, quelles sont les mouvances autonomes dans ces pays ? Il convient d’agir comme un catalyseur de dynamiques positives, mais pour cela, il faut savoir ce que ces évolutions positives recouvrent.

Aucun de tout cela n’est porteur d’espoir…
J’ai toutefois de l’espoir. J’ai un petit‑enfant, et je veux qu’il grandisse dans un monde meilleur. Donc, bien sûr, j’ai de l’espoir ! Ce que je veux dire par la lettre à mon petit‑fils, c’est que, quelle que soit l’ampleur du désarroi, on a toujours le choix. Regardez les personnes que j’ai rencontrées pour mon livre: des défenseurs des droits humains qui choisissent le changement par des moyens pacifiques, qui persévèrent, qui ne renoncent pas à l’épanouissement de la liberté et de la démocratie malgré les prisons, la torture et les privations. Ces personnes, ces mouvements – ils représentent notre espoir !

Il s’agit d’une version légèrement éditée d’une entrevue initialement publiée par De Helling.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.