Dominique Barthier

Etats-Unis

Pour JD Vance, blâmer Israël est plus facile que d’admettre que l’Iran a gagné

Lorsque le vice‑président américain JD Vance s’est prêté à une interview d’une durée de près de trois heures avec le podcasteur américain Joe Rogan, le 15 juillet, il ne donnait pas l’impression d’un homme qui défend une réussite diplomatique. Il avait plutôt l’air de chercher quelqu’un d’autre sur qui rejeter la responsabilité. En citant une enquête du Time sur une campagne d’influence financée par le gouvernement israélien, Vance a dit aux responsables de cette opération d’« aller se faire voir », affirmant qu’il savait sans l’ombre d’un doute que des éléments au sein du gouvernement israélien essayaient de maintenir la guerre avec l’Iran indéfiniment et, lorsque Rogan lui a posé directement la question de savoir si les États‑Unis continueraient à lutter contre l’Iran sans l’influence israélienne, il a répondu sans hésitation : Oui.

Cela a donné du drame dans le cadre du podcast. Cela a aussi, fort opportunément, esquivé une question gênante : pourquoi, après des mois de diplomatie de navette, un cessez‑le‑feu bouleversé en quelques heures après son annonce et un protocole d’entente signé, les États‑Unis continuent-ils à tirer sur l’Iran et les ambitions nucléaires de ce dernier restent-elles sans réponse ? Vance a une explication, et ce n’est pas « l’accord que j’avais conçu n’a pas tenu ». C’est « Israël ne l’a pas laissé tenir ».

C’est une histoire pratique. Elle peut aussi être largement incomplète, conçue pour protéger la réputation d’un vice‑président plutôt que pour expliquer ce qui s’est réellement passé.

L’accord qui n’a pas abouti

Mise de côté la rhétorique et regardons les faits. Vance et l’envoyé spécial Steve Witkoff ont passé des mois à parcourir Oman, le Pakistan et d’autres lieux pour tenter de verrouiller un accord avec Téhéran. D’après son propre récit à Rogan, le mémorandum d’entente (MOU) qu’ils ont finalement signé a ouvert le détroit d’Ormuz et mis le combat en pause — pour que les hard­lovers iraniens paniquent à la perte de leur levier, ouvrent le feu sur des navires, déclenchent une réponse américaine et ramènent tout le processus à la table des négociations, où il a depuis oscillé entre pourparlers et frappes renouvelées. Un article cinglant dans The New Republic est allé plus loin, arguant que l’accord représentait des concessions américaines présentées comme des victoires.

C’est dans ce contexte que Vance a choisi de consacrer une apparition marquante au Rogan Show non pas pour expliquer ce qui n’allait pas sur le fond de l’accord, mais pour rouvrir le débat sur qui était responsable de son instabilité. Et le méchant sur lequel il s’est appuyé n’était pas les influences dures de Téhéran, qu’il décrivait lui‑même comme paniquant et tirant sur des navires en plein milieu des négociations, et pas non plus les faucons américains de son propre parti qui n’ont jamais voulu d’un accord dès le départ — c’était Israël.

Un bouc émissaire au long CV

Il y a ici un motif qui mérite d’être pointé. Les politiciens qui valorisent trop une réussite de leur politique étrangère et qui la voient vaciller se retrouvent face à deux options : admettre que le plan était défectueux, ou trouver un saboteur externe. Vance a choisi la deuxième voie, et l’a répétée à de nombreuses reprises. Dans l’interview avec Rogan, il a décrit une « campagne très discrète, extrêmement bien financée » (ses mots, prononcés ici une seule fois et non réutilisés par la suite) destinée à déstabiliser les négociations, attribuant cela à des éléments non nommés au sein du gouvernement israélien. Interrogé de manière déterminante sur le fait que la guerre se serait poursuivie sans l’influence israélienne, il a répondu oui, immédiatement.

Remarquez ce que ce cadre narratif cherche à accomplir. Il replace la difficulté négociation dans la stratégie personnelle de Vance et les visées des hawks de Téhéran sur un tiers — un sujet politiquement sensible au sein de sa propre coalition — et lui permet de dire à une audience de base MAGA de plus en plus sceptique vis‑à‑vis des engagements sans fin envers Israël qu’il a été affaibli plutôt que contourné. Il évite également une éventuelle déception moins flatteuse : qu’un pays, quarante-sept ans après la création de la République islamique, n’allait jamais renoncer durablement à son levier nucléaire et à son réseau de proxies régionaux pour les termes proposés — et que les responsables israéliens qui l’avaient dit dès le départ avaient raison.

Les Républicains eux‑mêmes semblent visiblement mal à l’aise face à la manière dont Vance gère cela. Le sénateur Tommy Tuberville a offert une défense particulièrement prudente, estimant que Vance « essayait de jongler avec toute cette affaire » tout en concédant qu’Israël n’acceptait pas grand chose de ce que Washington voulait. Ce n’est pas le langage d’un parti qui se rallie à un médiateur de la paix pleinement légitimé. C’est le langage de Républicains qui voient leur vice‑président mener un combat public avec l’allié le plus proche des États‑Unis au Moyen‑Orient et se demandent s’il s’agit d’une stratégie ou d’un prétexte.

Et ce n’est pas la première sortie de Vance dans ce genre. Quelques semaines plus tôt, il avait directement attaqué des responsables israéliens, déclarant que le pays était diplomatiquement isolé et n’avait pas su apprécier le soutien militaire et diplomatique américain — des propos que le Washington Post a décrits comme approfondissant la fracture entre les deux alliés. À peu près à la même période, il avait défié les critiques israéliennes de l’accord d’en nommer une alternative, soutenant que le pays « ne pouvait pas régler ses problèmes de sécurité en les tuant ». Quelle que soit la valeur de cet argument, le schéma demeure constant : chaque fois que l’accord est mis sous pression, l’instinct de Vance est de pointer Jérusalem, et non sa propre table de négociations.

« On ne peut pas négocier avec la République islamique »

Voici la partie que Vance ne prononce pas à voix haute, car cela reviendrait à admettre que son approche était naïve : le scepticisme israélien quant à la négociation avec Téhéran n’est pas une campagne d’obstruction opportuniste et récente. C’est une conviction vieille de plus d’une décennie, remontant au moins au combat autour de l’accord nucléaire de 2015, selon laquelle la République islamique signera n’importe quel document qui lui est présenté puis continuera discrètement à enrichir de l’uranium, à armer des proxys et à tester les limites de tout accord. Les responsables israéliens n’avaient pas besoin d’une campagne d’influence financée pour parvenir à cette conclusion ; ils l’ont tirée de l’observation du comportement réel de l’Iran pendant des décennies — un instinct même repris par l’ancien vice‑président Mike Pence, qui avait averti Vance de ne pas répéter ce que Pence appelait les erreurs d’apaisement des négociations américaines passées avec Téhéran.

Le récit de Vance sur la négociation à Rogan est, sans intention, la meilleure preuve de cela. Il décrit exactement la dynamique que les hawks israéliens prévoyaient : l’Iran signe, obtient des concessions, ses extrémistes craignent la perte du levier dès que les sanctions ou la pression militaire s’assouplissent, et le pays retourne à la violence en quelques jours. Il présente cela comme un processus gérable de « arrêts et reprises » plutôt que comme une preuve que le régime n’allait jamais respecter les termes de l’accord. Lorsque des responsables israéliens ont avancé le même argument, il l’a traité non comme un point de données venant d’un allié disposant d’un profond intelligence sur l’Iran, mais comme un sabotage. Ce n’est pas une réfutation de la critique israélienne — son propre récit la confirme.

La contre‑argumentation et le point où la rhétorique devient dangereuse

Pour être juste envers Vance, son assertion factuelle centrale n’est pas inventée à partir de rien. L’enquête du Time est réelle : citant des dépôts dans le cadre du Foreign Agents Registration Act, elle a rapporté que l’agence Clock Tower X de Brad Parscale avait été engagée, depuis septembre dernier, par l’intermédiaire de l’agence de publicité Havas, au nom du gouvernement israélien, pour mener une vaste campagne sur les réseaux sociaux. Cette campagne valait environ 1,5 million de dollars par mois, visant les jeunes conservateurs américains — officiellement pour lutter contre l’antisémitisme en ligne, bien que la production de la campagne ait aussi comporté des messages s’opposant aux critiques d’un cessez‑le‑feu au sein de l’électorat de Trump.

Si cela est exact, c’est une histoire légitime, et Vance a le droit d’être irrité d’avoir été personnellement ciblé par des gens que cela finançait. Les gouvernements étrangers font pression sur l’opinion publique américaine en permanence, et Vance a lui‑même formulé ce point de façon plus générale, comparant les efforts d’Israël à ceux du Qatar et de la Russie et affirmant qu’il n’a pas contre le lobbying en soi, mais contre le fait que des responsables américains le laissent primer sur leur propre jugement.

Mais il y a une différence entre « une campagne d’influence financée par Israël qui a critiqué mon accord, et je le déteste » et « des éléments du gouvernement israélien sont la raison pour laquelle ma politique envers l’Iran est en difficulté ». Le premier est une plainte défendable et précise. Le second est un alibi global qui absorbe commodément toutes les critiques de l’accord — qu’elles émanent des responsables israéliens, des hawks américains, ou des hawks iraniens — dans une narration unique et simplifiée sur une manipulation étrangère.

Il convient aussi de noter que, lors du même échange, Vance a évoqué des théories non prouvées liant le pédophile prolifique Jeffrey Epstein aux services de renseignement israéliens sur une période assez longue — des propos qui, quel que soit leur dessein, se situent à proximité d’un territoire qui circule depuis des années sans preuves et qui a souvent glissé vers des théories du complot antisémites à propos d’un contrôle caché d’Israël. Même les personnes sympathisantes envers la plainte restreinte de Vance concernant la campagne Parscale devraient être mal à l’aise face à ce cadre rhétorique. Vance a aussi, notablement, réagi à l’accusation selon laquelle il serait anti‑Israël ou antisémite, présentant sa position comme une relation normale d’alliance plutôt que comme une hostilité — une défense qui mérite d’être prise au sérieux tout en notant le motif ci‑dessus.

Il existe aussi une version des faits favorable à Vance, selon laquelle il ne s’agit pas d’un simple bouc émissaire mais d’une rupture véritable avec un consensus pro‑Israël inconditionnel au sein du Parti républicain — un vice‑président prêt, selon lui, à traiter Israël comme n’importe quel autre allié avec lequel « nous allons avoir des désaccords » comme des accords, poursuivant les intérêts américains lorsque ceux‑ci divergent de ceux d’Israël. Certains from the party’s more restraint-minded wing appelleraient cela une caractéristique et non un subterfuge.

Savoir si cela est persuasif dépend probablement de savoir si l’accord sur l’Iran pouvait être sauvé selon les termes de Vance dès le départ, ou si — comme les responsables israéliens soutiennent depuis longtemps — aucune diplomatie américaine habile n’aurait pu obtenir un accord durable avec un régime qui a passé des décennies à traiter les négociations comme un outil de retard plutôt que de résolution.

En retirant le spectaculaire du podcast, ce qui reste est un vice‑président dont le projet diplomatique emblématique s’est à plusieurs reprises effondré sur le terrain, et qui a choisi, publiquement et à plusieurs reprises, d’expliquer cette instabilité en pointant Israël plutôt que ses propres hypothèses sur Téhéran. Certaines de ses plaintes précises concernant une campagne d’influence financée sont bien documentées et justes. Mais la documentation sur ce point étroit ne suffit pas à sauver l’assertion plus large selon laquelle Israël serait la raison des difficultés récurrentes de sa politique envers l’Iran.

Selon le propre récit de Vance, ce sont les hawks iraniens, et non les responsables israéliens, qui ont paniqué et ont tiré sur des navires au moment où le MOU leur coûtait de la marge de manœuvre. Les responsables israéliens n’ont pas sabordé un accord qui fonctionnait. Ils avaient, de façon constante, averti qu’un accord avec la République islamique sur ces termes ne tiendrait pas — et le récit de Vance, débarrassé de la faute qu’il attribue ailleurs, les confirme largement. Blâmer un allié est plus facile que d’admettre que l’avertissement de l’allié était correct. Ce n’est pas de la politique étrangère. C’est une couverture.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.