Le 24 juin, le bataillon Naogaon (16 BGB) des Border Guard Bangladesh (BGB) a empêché la Border Security Force (BSF) indienne d’introduire neuf personnes sur le territoire bangladais, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Il s’agit de la dernière tentative des forces frontalières indiennes d’effectuer un « push-in » de personnes vers le Bangladesh, opération qui se poursuit depuis le début du mois de mai 2025. Le terme « push-in » désigne ce procédé par lequel les gardes-frontières indiens escortent de force des prétendus infiltrés bangladais vivant en Inde jusqu’à la frontière indo-bangladaise afin de les repousser vers le territoire bangladais. Cette pratique a tendu les relations diplomatiques entre Dhaka et New Delhi et a provoqué une catastrophe humanitaire sans précédent pour les personnes qui ont été « poussées ».
Vue d’ensemble de la crise
Depuis longtemps, l’immigration irrégulière de citoyens bangladais vers l’Inde constitue une source de friction entre ces deux États du sous-continent et une question politique extrêmement sensible dans la vie politique intérieure indienne. Pendant la guerre d’indépendance du Bangladesh en 1971, environ 9,9 millions de Bangladais se réfugièrent en Inde, mais selon l’ONU et d’autres institutions internationales, plus de 9 millions de réfugiés seraient rentrés au Bangladesh d’ici février 1972.
Le gouvernement indien estimait que seulement 60 000 réfugiés bangladais restaient en Inde au 25 mars 1972, ajoutant qu’aucun d’entre eux ne serait autorisé à demeurer durablement en Inde. Or, nombre d’Indiens, notamment dans les États frontaliers du Bengale occidental, de l’Assam et du Tripura, ont continué à croire que la majorité des réfugiés bangladais ne s’étaient pas rentrés en 1971–1972 et seraient restés en Inde, les qualifiant d’« invasion démographique ». Par ailleurs, selon le gouvernement indien, des centaines de milliers de Bangladais auraient immigré illégalement en Inde depuis 1972, et jusqu’à 20 millions de Bangladais immigreraient de manière irrégulière en Inde.
Cependant, ces affirmations sont factuellement inexactes et instrumentalisées politiquement. Les Nations unies, d’autres institutions internationales et même le gouvernement indien ont confirmé le rapatriement de la grande majorité des réfugiés bangladais d’Inde vers le Bangladesh en 1971–1972. De plus, le gouvernement indien a maintes fois admis ne pas détenir de données précises sur le nombre d’immigrants irréguliers venant du Bangladesh, ce qui rend l’énoncé « 20 millions » non vérifiable et extrêmement douteux. En réalité, la migration irrégulière du Bangladesh vers l’Inde résulte d’un ensemble de facteurs socioéconomiques, mais les chiffres restent bien en deçà des estimations exagérées avancées par certains responsables politiques indiens sans preuves.
Nonobstant la réalité du terrain, de nombreuses organisations politiques et médias indiens ont transformé la question de l’immigration irrégulière en enjeu politique majeur, et les sentiments anti-immigrants et anti-Bangladesh ont été intégrés de manière manifeste dans le discours hindou-nationaliste et islamophobe du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP).
Ainsi, en septembre 2022, le ministre indien de l’Intérieur, Amit Shah, a assimilé les immigrés bangladais irréguliers à des « termite » lors d’un meeting public à New Delhi et d’un meeting électoral dans le Rajasthan. En septembre 2024, il a promis de « suspendre chaque infiltré bangladais » lors d’un meeting électoral dans le Jharkhand. En février 2026, le compte officiel du BJP sur les réseaux sociaux a publié une vidéo intitulée « Point Blank Shot », dans laquelle le Chief Minister de l’Assam, Himanta Biswa Sarma, semble tirer sur les images de deux hommes musulmans, surmontées des mentions « No Mercy » et « Foreigner Free Assam ».
Cette rhétorique déshumanisante à l’égard des immigrés bangladais irréguliers a été complétée par l’expulsion de milliers d’immigrants bangladais présumés depuis mai 2025. Le « push-in » sert ainsi deux objectifs pour le gouvernement dirigé par le BJP : accroître sa popularité et sa crédibilité auprès de sa base de soutien tout en exerçant une pression sur le Bangladesh. Cependant, ces « push-ins » ont entraîné une catastrophe humanitaire pour les victimes, le Bangladesh refusant d’accepter ces personnes, qui se retrouvent souvent bloquées dans la zone « no man’s land » entre le Bangladesh et l’Inde.
Perspective juridique internationale sur le push-in
Selon le droit international, les États disposent du droit souverain de réguler la présence d’étrangers sur leur territoire et d’expulser les immigrés irréguliers. Toutefois, le processus d’expulsion des immigrés irréguliers doit respecter les procédures prévues par le droit international des droits de l’homme, et les actions de l’Inde apparaissent en grande partie incompatibles avec ces normes.
Par exemple, selon l’article 22 de la Convention internationale de 1990 sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille, les travailleurs migrants et les membres de leur famille ne doivent pas être soumis à une expulsion collective, et chaque cas d’expulsion doit être examiné et décidé individuellement. De même, selon l’article 4 du Protocole n° 4 à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH, 1950), l’article 22 de la Convention américaine relative aux droits et libertés des êtres humains (CADH, 1969) et l’article 12 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP, 1981), l’expulsion collective d’étrangers ou de non-nationaux est interdite. Dans le cadre des « push-ins » indiens vers le Bangladesh, les prétendus immigrés bangladais seraient expulsés collectivement et arbitrairement vers la zone sans droit, sans aucune procédure préalable. Cela constitue une violation grave du droit international.
En outre, l’article 23 de la Convention relative à la protection des droits des travailleurs migrants prévoit que, en cas d’expulsion, les migrants ont le droit de demander protection et assistance auprès des missions diplomatiques et consulaires de leur pays d’origine. Or, cette voie n’est pas suivie pour les « push-ins » : les individus prétendument bangladais ne peuvent pas solliciter l’assistance des missions bangladaises en Inde, et ils sont expulsés arbitrairement du territoire indien. Cela enfreint les droits des personnes concernées.
Dans de nombreux cas, les personnes expulsées d’Inde ne sont pas nécessairement des citoyens bangladais, mais des citoyens indiens qui se trouvent être des musulmans bengalis. À titre d’exemple, dans un incident récent, des personnes détenant des cartes Aadhaar indiennes ont été poussées par la BSF dans la « no man’s land ». Dans un autre incident, une femme indienne et ses deux enfants mineurs auraient été expulsés vers le Bangladesh après avoir refusé de payer un pot-de-vin à la BSF. Cela constitue non seulement une violation du droit indien mais aussi du droit international. Selon l’article 12(4) du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP, 1966), l’article 3(1) du Protocole n° 4 de la CEDH et l’article 22(5) de la CADH, un État ne doit pas expulser ses propres citoyens. Par conséquent, l’expulsion de citoyens indiens vers le Bangladesh contrevient au droit international.
Il faut noter que l’Inde est partie au PIDCP mais pas aux autres traités susmentionnés. Ainsi, à moins qu’une instance judiciaire internationale n’impose des sanctions à l’Inde pour des violations du PIDCP — ce qui est peu probable — elle ne peut être tenue responsable de sa politique de « push-in ». Cela confère néanmoins à New Delhi une certaine impunité pour poursuivre cette politique. Pourtant, en tant que membre de la communauté internationale, elle se doit d’adhérer aux normes internationales établies. Ainsi, en expulsant collectivement des personnes supposément bangladaises, dont certaines seraient des citoyens indiens, l’Inde se rend complice d’une violation grave du droit international des droits de l’homme.
La voie à suivre
Le « push-in » en cours des migrants bangladais supposés par l’Inde a transformé un différend migratoire de longue date en une crise humanitaire et juridique majeure. Si chaque État souverain a le droit de réguler la migration irrégulière et d’expulser des ressortissants étrangers conformément à ses lois internes, de telles actions doivent toutefois être conformes aux normes et principes établis du droit international des droits de l’homme, notamment le droit à une procédure équitable, la détermination individuelle de la nationalité et la protection contre l’expulsion arbitraire ou collective.
Des informations faisant état d’expulsions d’anciens citoyens indiens vers l’extérieur soulèvent des préoccupations supplémentaires concernant des violations des garanties constitutionnelles indiennes et des normes juridiques internationales protégeant le droit d’entrer dans son propre pays. Au-delà de leurs implications juridiques, la poursuite de ces pratiques risque d’éroder davantage la confiance bilatérale entre le Bangladesh et l’Inde, de compromettre la stabilité des frontières et d’exposer des personnes vulnérables — y compris des femmes et des enfants — à une insécurité prolongée.
Une approche coopérative, fondée sur le respect des règles, demeure essentielle pour traiter la migration irrégulière tout en préservant la dignité humaine et des relations bilatérales constructives. Le Bangladesh et l’Inde devraient établir ensemble un mécanisme transparent de vérification afin de déterminer la nationalité avant toute rapatriation, afin que les retours s’effectuent dans le cadre du droit et dans le respect des normes internationales relatives aux droits humains. En particulier, les institutions indiennes, y compris leurs législatures nationales et locales, devraient enquêter sur les cas où des citoyens indiens ont été expulsés vers le Bangladesh. Par ailleurs, Dhaka et New Delhi devraient renforcer leur coordination diplomatique et leur communication au niveau des frontières afin de faciliter des rapatriements ordonnés, de prévenir les crises humanitaires dans les zones frontalières et d’éviter des actions unilatérales susceptibles d’escalader les tensions bilatérales.
[Patrick Bodovitz édité cet article]
