Dominique Barthier

Etats-Unis

Riyad et le Soudan: médiateur le jour, courtier en armes la nuit

En mai 2023, l’Arabie saoudite et les États-Unis ont contraint l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) à se réunir dans une salle de Djeddah. Les deux camps ont signé une déclaration promettant de protéger les civils et d’ouvrir des corridors d’aide. Après quelques jours, les combats ont repris. Chaque fois que le sujet revient sur le tapis, Riyad continue de faire référence à l’accord. Lorsque des frappes ont touché Port-Soudan et Kassala, en mai dernier, la réponse du ministère saoudien des Affaires étrangères suivait les trois coups habituels qu’il déploie toujours: condamner l’attaque, appeler à un cessez-le-feu, insister sur une solution « dirigée par les Soudanais ». 

Cette posture — médiateur, pas belligérant — a grandement contribué à renforcer l’image du prince héritier Mohammed ben Salmane dans la région. Derrière cette posture, les faits dévoilent un tableau plus complexe.

Une enquête récente aurait retracé un réseau de soutien étendu reliant Riyad à la capitale de facto des Forces armées soudanaises (FAS) à Port-Soudan: des vols privés en jets d’affaires faisant la navette entre les deux villes, trois batteries d’obusiers M777 apparemment transférées avec le soutien saoudien, et un circuit d’approvisionnement passant par le port de Djeddah qui a acheminé des explosifs, des cylindres de gaz chlore et d’autres matériaux vers des sociétés liées au Système des Industries de la Défense du Soudan.

L’un de ces cylindres de chlore refait surface plusieurs mois plus tard. Le rapport le rattache à une attaque chimique présumée près de la raffinerie d’Al-Jaili. Quelle que soit cette entente, ce n’est pas une médiation. Des pays neutres n’acheminent pas des obusiers et des précurseurs chimiques par leurs propres ports.

Et les bénéficiaires s’étendent au-delà de l’armée soudanaise elle-même. Sur le terrain, la FAS dépend fortement de la Brigade Al-Baraa Bin Malik, une milice islamiste issue des Forces de défense populaire d’Omar al-Bashir qui, au fil de ce conflit, est devenue une force comptant des dizaines de milliers de combattants.

Washington a désigné la Brigade comme Organisation Terroriste Étrangère cette année, citant la violence contre des civils, des exécutions sommaires et les liens de ses membres avec le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC), y compris une formation rapportée sur des drones et des systèmes de bateaux explosifs. Ainsi, le même royaume du Golfe qui a passé une décennie à se présenter comme le rempart principal contre l’islamisme aligné sur l’Iran est désormais, par son soutien aux FAS, en train de soutenir indirectement une milice qui s’entraîne avec les IRGC. Riyad n’a pas choisi ce résultat. Mais il l’a toléré, et probablement financé, car l’alternative — une défaite des FAS — est jugée comme le risque stratégique majeur.

Cette évaluation n’a de sens que dans le cadre plus large.

L’axe de la mer Rouge : le Soudan comme champ de bataille stratégique

Un reportage parallèle du Horn Review décrit ce qu’il appelle un « Axe de la mer Rouge », un bloc informel mais de plus en plus coordonné réuni autour de l’Arabie saoudite, de la Turquie, de l’Égypte, de l’Érythrée et de la Somalie, conçu pour contrer l’influence des rivaux régionaux.

Activations portuaires du Somaliland, droits d’établissement turcs à Port-Soudan, flux financiers saoudiens vers l’Érythrée. Ce ne sont pas des histoires séparées. Mises ensemble, elles indiquent que le sujet du Soudan compte moins comme dossier humanitaire que Riyad veut clore et davantage comme territoire dans un affrontement en mer Rouge, un conflit où la RSF se tient de l’autre côté de la ligne. Maintenir les rivaux régionaux hors d’un corridor qui transporte quelque 12 à 15 % du commerce mondial vaut le coût de soutenir la FAS, milices islamistes comprises.

C’est là que le récit habituel se heurte à la réalité. Les États du Golfe ont passé des années à dire à Washington qu’ils tenaient la ligne contre l’islam politique — en pointant du doigt les répressions internes et leur opposition aux mouvements liés aux Frères musulmans à travers la région. Le Soudan ne cadre pas avec cette histoire. Selon des rapports, le même réseau de soutien qui renforce les FAS renforce aussi, par extension, la Brigade Al-Baraa Bin Malik. Apparemment, la commodité stratégique prévaut sur la cohérence idéologique lorsque le port compte suffisamment.

L’illusion de neutralité: le double rôle de l’Arabie saoudite

Le rôle de l’Arabie saoudite a été moins scruté, et une partie de cela est délibérée. Riyad a passé trois ans à cultiver l’image de médiateur — en organisant des pourparlers, en lançant des appels au cessez-le-feu, en se présentant comme la puissance extérieure responsable — et ce cadre a largement tenu à Washington et dans les capitales européennes, même si ses propres ports continuaient d’acheminer des obusiers, des explosifs et des cylindres de chlore vers l’un des camps du conflit.

Washington et les gouvernements européens continuent d’estimer que Riyad est central pour mettre fin à cette guerre. C’est sans doute vrai; toutefois, un État qui dirige les négociations tout en fournissant l’arsenal d’un côté n’est pas neutre, quelles que soient les déclarations de la presse. Les civils soudanais, trois ans après le début du conflit, méritent une réponse plus claire sur qui arme réellement la guerre autour d’eux.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.