Dominique Barthier

Europe

Le Liban peut-il rétablir l’autorité de l’État ?

Depuis des décennies, le Liban occupe une position charnière dans la politique régionale. Autrefois célébré comme la « Suisse du Moyen-Orient » pour son secteur bancaire et sa capitale cosmopolite, le pays a — depuis 2019 — traversé l’une des plus graves effondrements économiques du monde au cours d’un siècle, selon la Banque mondiale. Un défaut de paiement souverain, une monnaie qui a perdu la majeure partie de sa valeur et une pauvreté généralisée ont vidé l’État de sa substance et laissé de nombreux Libanais sans grande confiance dans la capacité de leurs institutions à les servir. Sa localisation stratégique, sa société diversifiée et son système politique complexe l’ont rendu particulièrement vulnérable aux pressions externes et aux divisions internes.

Pour trouver une issue, le Liban s’est fréquemment tourné vers l’extérieur, faisant appel à des mécènes régionaux, à des créanciers étrangers et à des médiateurs internationaux pour se sauver plutôt que de se réformer chez lui. Et pourtant, malgré l’attention portée à l’influence étrangère et à la rivalité géopolitique, je pense que la question la plus importante qui se pose aujourd’hui au Liban est d’ordre domestique : l’État libanais peut-il retrouver l’autorité, la légitimité et la confiance du public nécessaires pour gouverner efficacement ?

La réponse à cette question influencera non seulement l’avenir du Liban mais aussi sa capacité à naviguer dans un environnement régional de plus en plus instable.

Beaucoup de discussions autour du Liban portent sur des facteurs externes : les puissances régionales, les alliances internationales et les rivalités géopolitiques influent sans aucun doute sur le paysage politique du pays. Cependant, attribuer les défis libanais uniquement à l’influence extérieure risquerait de passer à côté de problèmes structurels plus profonds qui se sont accumulés au fil des décennies.

Une crise de la gouvernance

L’État libanais a eu du mal à fournir bon nombre des services que les citoyens attendent d’institutions modernes. L’instabilité économique, les carences en matière d’infrastructures, l’inefficacité administrative et l’impasse politique ont affaibli la confiance dans l’autorité publique. À mesure que la confiance s’érode, les citoyens s’appuient de plus en plus sur des réseaux confessionnels, des parrains politiques ou d’autres structures pour répondre à leurs besoins. Cette dynamique affaiblit encore l’État et renforce les divisions existantes.

La crise économique qui s’est intensifiée ces dernières années a mis en évidence ces vulnérabilités avec une clarté sans précédent. Cette récession profonde a entraîné un effondrement catastrophique de la confiance dans les institutions publiques, la détérioration des services essentiels et des pressions économiques sans précédent sur les ménages ordinaires, démontrant l’urgence de réformes structurelles.

Par ailleurs, des données des Nations unies indiquent que la pauvreté multidimensionnelle touche désormais la grande majorité de la population, laissant de nombreux Libanais voir les opportunités disparaître. Parallèlement, les disputes politiques se poursuivent sans solutions significatives. Ces évolutions n’étaient pas de simples événements économiques; elles représentaient une crise profonde de la gouvernance. Les citoyens étaient confrontés à une réalité où les institutions semblaient incapables de protéger leurs intérêts ou de proposer des solutions crédibles.

À mes yeux, l’avenir du Liban dépend de la rupture de ce cycle. La reprise économique est importante, mais, comme l’indiquent les rapports du Fonds monétaire international, une reprise durable ne peut s’opérer sans réformes institutionnelles et structurelles d’ensemble. Les citoyens doivent croire que les institutions publiques fonctionnent dans le cadre du droit, avec transparence et responsabilité. Sans cette confiance, même des initiatives économiques bien conçues risquent de rencontrer des obstacles importants.

Institutions et souveraineté

La question de la souveraineté est tout aussi cruciale. Chaque État fait face à des désaccords politiques et à des visions concurrentes pour l’avenir. De tels débats font partie intégrante de la vie démocratique. Cependant, les systèmes démocratiques fonctionnent de manière plus efficace lorsque la compétition politique s’inscrit dans un cadre d’institutions reconnues et de règles constitutionnelles.

Des centres d’influence et d’autorité concurrentiels ont souvent façonné l’environnement politique libanais. Depuis l’indépendance, le pouvoir est réparti selon un système confessionnel qui réserve la présidence à un Chrétien maronite, la primature à un musulman sunnite et la présidence du Parlement à un musulman chiite. Les critiques affirment que cet arrangement enferme des élites confessionnelles et paralyse l’État: la présidence est restée vacante pendant plus de deux ans après octobre 2022, le Parlement n’ayant réussi à s’entendre sur un candidat qu’à douze reprises avant d’élire Joseph Aoun en janvier 2025.

L’autorité est en outre contestée par des acteurs non étatiques puissants, notamment le Hezbollah, qui dispose d’une aile armée échappant au contrôle de l’État et qui, avec ses alliés, a utilisé son bloc parlementaire pour bloquer des candidats présidentiels qu’il désapprouve. Des puissances externes ont aussi façonné la politique intérieure, de la suzeraineté militaire et politique de la Syrie sur les affaires libanaises entre 1976 et 2005 au face-à-face régional persistant entre l’Iran, qui soutient le Hezbollah, et l’Arabie saoudite.

Cette réalité a engendré des débats récurrents sur la souveraineté, la prise de décision nationale et la relation entre les institutions étatiques et les acteurs non étatiques. Ces débats sont souvent controversés, mais ils demeurent centraux pour toute discussion sur l’avenir du Liban.

De mon point de vue, un Liban stable et démocratique nécessite des institutions qui possèdent à la fois légitimité et efficacité. Les différends politiques doivent être résolus par le biais d’élections, du parlement, de tribunaux indépendants et de processus constitutionnels. Lorsque les institutions sont fortes, elles créent des mécanismes permettant de résoudre les désaccords de manière pacifique. Lorsque les institutions sont faibles, la polarisation tend à s’approfondir.

Une leçon régionale

Ce défi dépasse le Liban. Au Maghreb et au Moyen-Orient, de nombreuses sociétés continuent d’être confrontées à des questions de gouvernance, de représentation et de capacité de l’État. Certains pays ont progressé dans le renforcement des institutions et la diversification de leurs économies. D’autres restent piégés dans des cycles de conflit, de polarisation et de fragmentation politique.

Une leçon se dégage sans cesse dans la région: la stabilité durable ne peut être construite uniquement par des mesures sécuritaires ou des alliances politiques. Elle exige des institutions qui bénéficient de la confiance du public et offrent aux citoyens des chances réelles de participation. Les États qui ne parviennent pas à bâtir de telles institutions font souvent face à des crises récurrentes, peu importe leur position géopolitique.

En tant qu’écrivain libano-palestinien vivant en Europe, j’ai observé comment des institutions solides contribuent à la stabilité sociale et à la confiance publique. Aucun système politique n’est parfait. Les démocraties connaissent des dissensions, de la polarisation et des échecs de politiques. Cependant, des institutions efficaces offrent des mécanismes pour résoudre les problèmes sans mettre en péril les fondements mêmes de l’État.

La plus grande ressource du Liban

Cette expérience renforce ma conviction que la plus grande ressource du Liban ne réside pas dans une alliance extérieure ou dans un alignement géopolitique, mais dans son peuple. Le Liban dispose d’une population hautement éduquée, d’une société civile dynamique et d’une longue tradition d’accomplissements intellectuels, culturels et entrepreneuriaux. Ces atouts persistent malgré des années de crise.

Le vrai défi consiste à créer un climat politique capable d’exploiter ce potentiel. Cela exige des réformes qui renforcent la reddition de comptes, améliorent la transparence et réduisent la dépendance vis-à-vis des structures confessionnelles. Il faut aussi renouveler l’engagement envers la citoyenneté comme principe unificateur qui transcende les divisions politiques et communautaires.

L’avenir ne sera pas facile. La réforme est rarement un chemin linéaire, surtout dans des sociétés confrontées à des difficultés économiques et à la fragmentation politique. Néanmoins, un changement significatif reste possible. Le Liban a démontré à maintes reprises sa résilience face à l’adversité. Ce dont il a besoin aujourd’hui, c’est d’une vision à long terme centrée sur le renforcement des institutions plutôt que sur des calculs politiques à court terme.

Le débat sur la souveraineté, la gouvernance et la réforme se poursuivra. Pourtant, aucune solution durable ne peut émerger sans un État capable d’appliquer l’État de droit, de gérer les ressources publiques de manière transparente et d’offrir une protection égale à tous les citoyens. Ce ne sont pas des principes abstraits. Ce sont des exigences pratiques pour la reprise économique, la stabilité politique et la cohésion sociale.

En tant que Libano-Palestinien observant les évolutions tant au sein de la région qu’en Europe, je crois que la plus grande chance du Liban réside dans le renforcement de la citoyenneté, de la reddition de comptes et des institutions démocratiques. Le pays a enduré des guerres, des crises et des blocages politiques répétés. Sa résilience est indéniable. Le défi consiste désormais à transformer cette résilience en renouvellement institutionnel.

Les rivalités régionales continueront d’influencer le Liban. Cependant, elles ne devraient pas définir son destin. En fin de compte, l’avenir du pays dépendra de la capacité de ses dirigeants et de ses citoyens à placer les intérêts à long terme de l’État au-dessus des calculs politiques à court terme. S’ils réussissent, le Liban pourrait devenir un exemple de reprise et de réforme dans une région qui continue de chercher les deux.

La voie du Liban pour l’avenir commence par un principe simple : l’État doit être suffisamment fort pour servir ses citoyens, et les citoyens doivent pouvoir faire confiance à l’État en retour.

[Yash Desai a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.