Dominique Barthier

Etats-Unis

Le Procureur, la Pétition et la Fierté du Peuple : la destitution de Hoekstra au Canada

Dans l’ensemble, les Canadiennes et les Canadiens sont agréables. Ils prennent les choses avec une certaine décontraction. Ils font confiance. Ils savent rire d’eux-mêmes. Ils sont très polis; ils disent même « pardon » quand quelqu’un les bouscule. Ils ne sont pas impétueux. Et ils ne renverraient certainement pas des ambassadeurs sur un coup de tête. J’ai donc été surpris d’apprendre qu’une charmante habitante de Calgary nommée Leanne Walker avait lancé une pétition en vue de limoger l’actuel ambassadeur des États-Unis au Canada — Pete Hoekstra.

La pétition percutante

La pétition est brève et va droit au but. Elle énumère cinq reproches adressés à Hoekstra :

  1. « L’ambassadeur américain Pete Hoekstra a à plusieurs reprises tenu des propos publics qui sapent les relations diplomatiques entre le Canada et les États-Unis, notamment en qualifiant l’élection fédérale canadienne de 2025 d’« anti-américaine ». »
  2. « L’ambassadeur Hoekstra a normalisé les menaces de l’administration Trump d’annexer le Canada en tant que « 51e État », décrivant ce type de rhétorique comme un « terme d’affection ». »
  3. « L’ambassadeur Hoekstra a accusé le Canada de s’ingérer dans la politique intérieure américaine tandis que lui-même intervient à plusieurs reprises dans le débat politique canadien, ce qui est contraire au protocole diplomatique. »
  4. « L’ambassadeur Hoekstra a été lié à une application d’identification des électeurs basée dans le Michigan, utilisée par le Centurion Project, un mouvement séparatiste de l’Alberta, tout en affirmant ne pas en connaître l’usage. »
  5. « Le Alberta Prosperity Project a rencontré des responsables du Département d’État américain à trois reprises entre avril 2025 et janvier 2026, Hoekstra déclarant ne pas être au courant de ces rencontres, ce qui soulève de sérieuses questions sur une ingérence diplomatique américaine dans l’unité canadienne. »

La pétition invite également le gouvernement canadien à :

Déclarer formellement Pete Hoekstra persona non grata et demander son renvoi en tant qu’ambassadeur des États-Unis au Canada, interpeller les États‑Unis sur le comportement d’l’ambassadeur Hoekstra, incompatible avec la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, et charger une commission parlementaire d’examiner les ingérences diplomatiques américaines dans les affaires intérieures canadiennes.

D’autres qui ont été expulsés

Fait intéressant pour un pays « agréable », le Canada a une certaine habitude d’expulser des diplomates. En 2024, le Canada a expulsé six diplomates indiens, dont l’High Commissioner, les liant au meurtre de l’activiste sikhs Hardeep Singh Nijjar. En 2023, le Canada a expulsé le diplomate chinois Zhao Wei après qu’un rapport du renseignement ait révélé qu’il était impliqué dans la collecte d’informations visant le député conservateur Michael Chong et sa famille. En 2018, le Canada a expulsé quatre diplomates russes en solidarité avec le Royaume‑Uni, en réponse à une attaque au gaz nerveux soutenue par la Russie contre un dissident sur le sol britannique. En 2017, le Canada a expulsé l’ambassadeur du Venezuela, Wilmer Armando Barrientos Fernandez, en représailles après que le Venezuela ait expulsé le principal diplomate canadien à Caracas deux jours plus tôt. En 2012, des diplomates syriennes ont été expulsés en réaction à la guerre civile syrienne. En 1991, des diplomates irakiens ont été expulsés pour protester contre l’invasion du Koweït par Saddam Hussein.

Bien d’autres diplomates ont été expulsés — mais jamais un Américain.

Les provocations tenaces de Pete

Le Canada et les États-Unis entretiennent l’une des relations les plus étroites et les plus pacifiques de l’histoire moderne. Ils partagent la langue, la culture (musique, cinéma et tendances vestimentaires), des ligues sportives (NHL, NBA, MLB) et même des adversaires communs. Au cours des cent dernières années, ils se sont battus aux mêmes côtés dans plusieurs guerres — notamment les deux guerres mondiales, la guerre de Corée, la guerre du Golfe, la guerre en Afghanistan et, plus récemment, le conflit Russie–Ukraine. Jusqu’à présent, le Canada s’est senti protégé sous l’aile sécuritaire américaine. Et le Canada a pris ses directions en matière de politique étrangère en s’inspirant des États‑Unis.

Il y a quelques années, c’est le Canada qui a détenu l’exécutive de Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver à la demande des États‑Unis, et qui a payé pour cela en détruisant ses relations avec la Chine. Et malgré toute la rhétorique américaine récente selon laquelle le Canada serait « absorbé » par les États‑Unis, il n’est pas inhabituel de voir des Canadiens retraités et fortunés passer l’hiver aux États‑Unis. En fait, dans l’esprit de certains (semble-t-il, y compris le président américain Donald Trump), Américains et Canadiens seraient les mêmes — la frontière n’étant qu’une formalité et donc effaçable.

Mais Hoekstra pourrait bien être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. En peu de temps à peine en tant qu’ambassadeur américain au Canada, il a tenu de très nombreuses déclarations non diplomatiques — et même carrément agressives.

En mai 2025, on a interrogé Hoekstra sur les menaces répétées de Trump d’en faire le 51e État. Il a répondu abruptement à CBC : « C’est fini. Passons à autre chose. » Il a aussi déclaré à l’émission The House de CBC que les Canadiens devraient « oublier l’affaire du 51e État », affirmant que ni lui ni le président américain Donald Trump ne parlaient d’annexion — malgré plusieurs remarques précédentes de Trump.

En juin 2025, Hoekstra a affirmé, lors d’un entretien à CBC, que le Premier ministre canadien Mark Carney considérait le « 51e État » comme un « terme d’affection ». Plus tard cet été-là, lors d’une conférence économique aux États‑Unis, « Il y a des raisons pour lesquelles le président et une partie de son entourage parlent du Canada comme d’un pays difficile et méchant à traiter » — insinuant que les Canadiens ne devaient pas réagir aux tarifs américains en boycottant les voyages et les alcools en provenance des États‑Unis.

Lors de l’automne à Halifax, il a exprimé sa colère contre le Canada par plusieurs déclarations : « Je suis déçu d’être venu au Canada », « il est très, très difficile de trouver des Canadiens passionnés par la relation anglo‑américaine » et à propos de l’élection fédérale, « C’était une campagne anti-américaine. »

Dans une interview accordée à The Hill Times, on lui a demandé ce qu’il pensait de la colère des Canadiens face à la rhétorique d’annexion et aux tarifs. Il répondit : « Je ne suis pas très sensible à ce révolté des Canadiens » (équivalent: « Je ne suis pas très sensible à votre indignation »). Lorsqu’on l’a interrogé sur l’idée que le Canada soit le 51e État, il a répliqué : « C’est une excellente discussion à avoir entre le président et le premier ministre. »

En octobre 2025, Hoekstra a lancé une tirade grossière lors d’un événement à Ottawa, s’adressant à la représentante commerciale de l’Ontario et utilisant le mot « F » tout en nommant le Premier ministre provincial Doug Ford.

En janvier 2026, lors d’une entrevue à Montréal, il a déclaré : « Nous n’avons pas besoin du Canada. » Le 1er juin, Trump a publié le message « 51st State » sur Truth Social. Le lendemain, Hoekstra a repartagé le message.

Certaines personnes, des deux côtés de la frontière, écartent ces remarques comme de simples propos ambiants, des chamailleries de garçons ou des tactiques de négociation. Cela peut être vrai — sauf que, dès ce week-end, une taxe douanière affolante de 50 % est menacée sur tous les produits canadiens entrant sur le territoire américain. Cela enfreint directement l’accord de libre-échange entre les États‑Unis, le Mexique et le Canada (USMCA). En gros, depuis l’accession de Donald Trump à la présidence, les États‑Unis tentent d’imposer au Canada une soumission totale : « la domination américaine en Amérique du Nord ne sera plus jamais remise en question ». Et dans cette mission, Hoekstra joue un rôle extrêmement actif.

Sympa mais ….

Nous sommes peut-être sympathiques, mais la gentillesse ne signifie pas stupidité ni servilité. Et compte tenu d’une éventuelle votation sur la séparation de l’Alberta et des doutes autour d’une « ingérence étrangère », nous pouvons aussi être particulièrement sensibles. À la dernière mise à jour, la pétition avait déjà recueilli plus de 190 000 signatures. Et comme la pétition se referme seulement à la mi-novembre, il y a encore du temps pour que ce chiffre augmente sensiblement.

Carney a déclaré en mai qu’il ne demanderait pas à Hoekstra de quitter son poste. Peut-être que cette pétition, avec ses centaines de milliers de signatures, amènera Carney à reconsidérer sa position. Dans les temps difficiles qui s’annoncent, nous avons plus que jamais besoin de diplomatie, et Hoekstra n’est pas un diplomate. En diplomatie, il faut deux partenaires pour danser le tango. Nous n’irons pas loin dans le commerce ou d’autres discussions avec les États‑Unis si seuls les diplomates sont du côté canadien.

En fin de compte, cette pétition pourrait ne pas donner lieu à beaucoup d’action. Elle ne poussera peut-être pas Carney à expulser Hoekstra, car de nombreux facteurs — évidents et subtils — peuvent influencer sa décision dans l’intérêt global du Canada à long terme. Mais elle démontrera aux gouvernements canadien et américain plusieurs choses : le mécontentement général des Canadiens vis-à-vis des relations et des négociations actuelles entre le Canada et les États‑Unis, notre fierté nationale et notre refus d’acquiescer silencieusement à une puissance étrangère.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.