Dominique Barthier

Europe

Agir concrètement pour la sécurité européenne : engagement et actions clés

Les verts, fervents défenseurs de la démocratie, se doivent-ils d’être autant actionnaires qu’orateurs face aux attaques autocratiques contre leurs principes ? Atte Harjanne, député vert finlandais et capitaine de réserve dans les forces armées finlandaises, pense que le moment est venu d’aborder des sujets délicats comme la possibilité d’une parapluie nucléaire européen, la présence de troupes finlandaises en Ukraine ou encore la réintroduction des mines antipersonnel.

Une nouvelle approche géopolitique basée sur des valeurs : le « né-idéalisme »

Richard Wouters interroge Benjamin Tallis, analyste en sécurité, qui décrit une nouvelle tendance en Europe de l’Est : celle d’un « né-idéalisme ». Ce terme convient-il à la Finlande ?

Une vision en évolution, mais pas novatrice

Atte Harjanne commence par préciser qu’il a du mal avec le préfixe « né- ». La démocratie, la primauté du droit, sont des valeurs qui ont une longue histoire. Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces valeurs, autrefois largement théoriques, sont désormais défendues de manière concrète. La volonté de les préserver ne se limite plus à de simples déclarations d’intention : elle s’inscrit dans une action déterminée, largement inspirée par l’exemple ukrainien.

Cependant, le réelpolitik est également en plein essor. Parfois, idéalistes et réalistes partagent en réalité des positions similaires. La frontière entre ces deux approches est donc parfois floue. Mais, selon Harjanne, l’« né-Idéalisme » désigne une orientation encore distincte, avec une conscience claire de l’importance de défendre ses valeurs en dehors des sphères d’influence des grandes puissances.

Refus des sphères d’influence et de l’imposition de la volonté des grandes puissances

Selon cet argument, un aspect essentiel du né-Idéalisme consiste à rejeter l’idée qu’un État puissant peut imposer sa volonté à un État plus faible dans ce qu’on appelle ses « sphères d’influence ». Pour une petite nation comme la Finlande, cela revêt une importance capitale : si la politique étrangère se résumait à la puissance brute des grands, alors nos valeurs n’auraient plus la moindre place dans nos décisions.

Nous ne devons pas céder à un cynisme qui consisterait à externaliser nos choix à des acteurs plus forts ou à considérer notre voix comme insignifiante. La Finlande doit continuer à défendre ses aspirations, en étant responsable de ses choix et en s’appuyant sur ses propres valeurs fondamentales.

Hautement influencée par la période de la Guerre froide, la Finlande a longtemps adopté une posture neutre, évitant de s’impliquer dans les affaires géopolitiques. Mais Harjanne insiste : il ne faut pas tomber dans cette mentalité robotique.

Pourquoi avoir été précoce à soutenir l’adhésion de la Finlande à l’OTAN ?

L’adhésion à l’OTAN n’est pas une décision anodine. Pour Harjanne, c’était une évidence. La priorité est désormais de préparer militairement l’Europe face aux menaces des états autoritaires, avec l’adhésion de la Finlande au sein de cette alliance depuis 2023. Cela signifie que la Finlande ne constitue plus une exception isolée, mais une partie intégrante d’un tout plus solide en matière de sécurité collective.

Jusqu’ici, la Finlande a souvent joué le rôle de l’observatrice autoproclamée, en se contentant de renforcer ses défenses de façon autonome. Mais le contexte russe a rapidement révélé que cette attitude était une erreur. La Russie, notamment à l’occasion de son invasion à grande échelle de l’Ukraine, a montré que notre statut de non-membre était un signe de faiblesse plutôt que de prudence.

Harjanne affirme que la situation de l’opinion publique à propos de l’OTAN a changé radicalement après cette invasion. La déconnexion entre la sécurité collective et la volonté de rester en dehors de l’alliance s’est dissipée, confirmant que rester à l’écart ne favorisait pas nos intérêts.

Démarche réaliste ou basé sur les valeurs ?

Le président finlandais, Alexander Stubb, propose une « réalisme basé sur les valeurs ». Comment évaluez-vous cette approche ? interroge Wouters.

Harjanne partage que cela semble finalement une manière commode de coucher deux notions sur le papier, car cela dépend souvent de la situation : on insistera plus sur la défense des valeurs ou sur l’approche pragmatique. Ce concept demeure flexible, mais il reflète plutôt la politique étrangère finlandaise : nous proclamons nos valeurs mais devons aussi faire face à des alliances avec des régimes qui ne partagent pas forcément nos principes, surtout face à la réélection de Trump.

La diplomatie à l’épreuve

Harjanne mentionne aussi la rencontre entre l’ancien ministre Alexander Stubb, qui pratiqua le golf avec Donald Trump à Mar-a-Lago. Selon lui, cette démarche était probablement une tentative stratégique de faire passer un message au président américain. Toutefois, les relations diplomatiques de ce genre peuvent comporter des risques : il faut être clair sur notre position, notamment vis-à-vis de nos alliés européens, comme le Danemark, qui voit ses intérêts menacés par la volonté de Trump d’annexer le Groenland, avec l’option d’un recours à la force militaire.

Il insiste également sur le fait qu’il est nécessaire de rester vigilant quant à la perception de l’opinion publique. Certains politiciens finlandais évitent d’évoquer la réalité des risques liés à une politique américaine incertaine, ce qui risque de créer une sous-estimation dangereuse des menaces potentielles. La critique doit rester possible dans une démocratie, même à l’encontre des alliés. La liberté d’expression est un pilier fondamental. Harjanne avoue qu’il a été confronté à des pressions, notamment de la part de membres de la majorité gouvernementale, lorsqu’il a évoqué la nécessité d’envisager des scénarios où les États-Unis pourraient ne plus être engagés dans l’OTAN.

Que faire si les États-Unis se désengagent de leur rôle de garant européen ?

Il est urgent de renforcer la dissuasion européenne. Il ne suffit pas d’attendre passivement que la situation s’améliore ; il faut bâtir une ligne de défense indépendante, avec un véritable « pilier européen » au sein de l’OTAN. Cela implique d’investir massivement dans nos capacités militaires et dans notre industrie de défense pour réduire notre dépendance à l’égard des États-Unis. Cela aurait dû commencer bien plus tôt.

Le sujet le plus complexe concerne la dissuasion nucléaire. Si le désarmement semble une utopie face à la Russie d’aujourd’hui, il faut ouvrir un débat sincère sur la possibilité d’utiliser les arsenaux nucléaire français et britannique pour assurer la sécurité européenne. Peut-on envisager une « parapluie nucléaire européen » sous la responsabilité de Paris et Londres, tout en laissant ces deux pays décider de leur emploi ? Quelles seraient leurs attentes pour un partage équitable des charges, sachant que maintenir une force nucléaire coûte cher ? La question est cruciale pour la sécurité de tous.

Faut-il aider l’Ukraine à repousser la Russie ?

Le soutien militaire à l’Ukraine aurait dû être plus conséquent avant l’invasion de 2022, et il aurait fallu continuer dans cette voie dès l’apparition de la crise. Aujourd’hui, une victoire totale semble peu probable, surtout parce que l’Ukraine manque de personnel alors même qu’elle dispose de peu d’armements. Le plus réaliste est probablement de renforcer leur position lors des négociations, en augmentant l’aide militaire, en soutenant leur industrie de défense, et en intensifiant les sanctions contre Moscou.

Une présence européenne sur le terrain : une solution envisageable ?

Harjanne a aussi évoqué une idée audacieuse : l’envoi de troupes européennes pour soulager l’armée ukrainienne. Ces forces pourraient prendre en charge des missions telles que la défense aérienne, la formation, ou la surveillance des frontières avec la Biélorussie ou la Transnistrie, sans pour autant entrer en conflit direct avec la Russie. Si une coalition internationale se décidait à déployer des soldats, la Finlande serait prête à participer.

Il déplore la réticence de nombreux responsables politiques en Finlande et ailleurs à envisager cette option sérieusement. Pourtant, déclare-t-il, si nous sommes sincèrement déterminés à défendre la souveraineté de l’Ukraine, cette possibilité doit être mise sur la table.

Les leçons du modèle finlandais de sécurité

Harjanne insiste sur le fait que la Finlande peut inspirer toute l’Europe en matière de sécurité intégrée. La clé réside d’abord dans une approche transversale : intégrant toutes les branches de l’État, mais aussi le secteur privé, dans la planification de divers scénarios de crise. Il cite l’importance des entraînements réguliers, comme les exercices tactiques et simulations d’urgence, qui doivent être intensifiés, notamment dans un contexte où la pandémie de Covid-19 a révélé des lacunes en matière de préparation.

Une autre leçon concerne la résilience des infrastructures : il ne faut pas uniquement chercher à faire des économies, mais aussi à construire des réseaux capables de résister aux crises, ce qui demande un investissement sur le long terme.

Harjanne souligne également que le modèle de la Finlande repose énormément sur sa solidarité sociale, renforcée par la confiance mutuelle et un sentiment d’appartenance. Permettre à chacun de jouer un rôle, sans laisser personne de côté, est la meilleure façon de faire en sorte que la population se sente concernée par la sécurité globale. Or, la Finlande doit aujourd’hui faire face à des coupes budgétaires dans le secteur social, ce qui pourrait fragiliser cette cohésion.

Une stratégie nationale de sécurité doit inclure non seulement toutes les branches et niveaux du gouvernement, mais aussi le secteur privé.

Le dilemme des mines antipersonnel et la position des Verts finlandais

Les Finlandais restent attachés au principe du respect du droit international. Pourtant, ils envisagent de sortir du Traité d’Ottawa, qui interdit les mines antipersonnel. Pour les Verts finlandais, c’est une décision lourde de conséquences.

Harjanne explique que, si la limitation de l’usage de ces armes a représenté un progrès humain, la réalité géopolitique reste difficile. La Russie, gros voisin peu amical, n’a pas signé le traité et pourrait envahir la Finlande à tout moment, en franchissant la longue frontière commune de 1300 kilomètres. Selon lui, les mines antipersonnel sont un moyen efficace pour ralentir une invasion.

Cependant, il insiste : si la Finlande doit recourir aux mines en cas de guerre, cela doit se faire de manière responsable. La situation est souvent chaotique, et les civils peuvent être victimes collatérales, notamment lors de conflits civils sanglants. La planification doit donc être prudente, même si cela ne garantit pas une efficacité totale.

En séance parlementaire, Harjanne a déclaré qu’il supporte le retrait du pays du traité, mais qu’il faut réfléchir aux répercussions internationales de cette décision. La Finlande, en produisant et stockant à nouveau des mines antipersonnel, risque de compliquer son image dans le monde, en particulier dans le Sud global, où de telles armes continuent de tuer ou mutiler des civils victimes de conflits passés. La communication doit être claire : cette décision est dictée par la nécessité de préserver notre souveraineté. En parallèle, la Finlande doit apporter son expertise dans le déminage humanitaire dans ces mêmes régions.

Le dossier sensible des migrants et la posture finlandaise

La Finlande a aussi un problème géopolitique avec la gestion des migrants. La Russie offre de plus en plus souvent à travers un processus hybride, des migrants clandestins en provenance de régions instables, comme une arme pour déstabiliser notre pays. Le gouvernement finlandais a réagi en fermant les points de passage terrestres avec la Russie, et en adoptant une nouvelle loi sur la sécurité des frontières qui lui donne le pouvoir de refuser les demandes d’asile.

Harjanne exprime ses réserves face à ces mesures. Selon lui, le vrai défi est de garantir que le cadre juridique ne soit pas utilisé pour bafouer nos engagements en matière de droits humains. Il suggère une autre stratégie : mieux évaluer l’ampleur de la menace, analyser les scénarios, et prévoir des mesures pour prévenir ou atténuer ces risques.

Il prend l’exemple : si mille demandeurs d’asile arrivent à la frontière, peut-on tous les accueillir, traiter leur dossier, et réadmettre ceux qui ont droit à la protection, tout en rapatriant les autres ? Même avec des flux importants, cela ne provoquerait pas la chute du pays. La clé est de renforcer la légalité tout en respectant le droit d’asile.

Le risque d’une dérive sécuritaire

Le nouveau cadre législatif pourrait avoir pour effet pervers d’inciter des migrants instrumentalisés à franchir la frontière en dehors des points officiels, évitant ainsi nos contrôles. Cela pourrait entraîner une surcharge de nos ressources et fragiliser le dispositif.

Harjanne insiste sur le fait qu’il n’y a pas de place pour la stigmatisation ou une culture de la haine dans cette discussion. La démocratie exige la liberté d’expression, même sur des sujets sensibles. Il dénonce toutefois les attaques violentes qu’il a reçues, notamment de la part de certains représentants de la droite radicale, qui l’accusent de ne pas respecter la patrie ou de s’en prendre à l’État.

La controverse s’est calmée, constate-t-il, surtout parce que la frontière finlandaise n’a pas été mise à rude épreuve.

Une vision pragmatique de la sécurité écologique et géopolitique

En tant que réserviste dans l’armée et scientifique spécialisé en climat, Harjanne cherche à concilier sécurité écologique et géopolitique. Il considère que ces deux dimensions sont fortement interdépendantes.

Pour lui, la décarbonation représente un double avantage : elle limite notre dépendance aux énergies fossiles, souvent importées de pays problématiques, et elle contribue à renforcer l’ordre mondial et la sécurité du grand territoire européen.

Concernant la croissance économique, il préconise la prudence. Dans l’état actuel, pour accélérer la transition verte, un choc d’investissements massifs est nécessaire. Il estime donc que le débat sur la croissance, en soi, n’est pas prioritaire. Les limites physiques et les indicateurs de bien-être doivent guider nos choix.

Il admet que la croissance économique tel qu’elle est pratiquée actuellement approche de ses limites physiques. Mais une remise en question radicale, comme l’appel à une décroissance, pourrait ralentir nos efforts pour sortir des énergies fossiles. Il faut davantage mobiliser le marché pour relever ce défi, tout en restant prudent dans l’action.

Au fil de ses années à l’Assemblée, Harjanne s’est peut-être montré pragmatique, mais il reste convaincu qu’un changement progressif est plus réaliste que la révolution immédiate. Seules des évolutions graduelles permettront d’assurer une transition équilibrée, sans casser le système.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.