Dominique Barthier

Etats-Unis

Au-delà du brouillard de la guerre : la démocratie au Venezuela est en jeu

La trajectoire du Venezuela a connu un tournant brutal durant les premières heures du 3 janvier, lorsque le président du pays, Nicolás Maduro — qui avait longtemps été le grand survivant du régime chaviste — a été capturé par des forces américaines. Maduro, accompagné de son épouse Cilia Flores, a été présenté devant un tribunal fédéral à Manhattan, où il a plaidé non coupable des quatre chefs d’accusation relatifs à des armes et au narco-terrorisme.

Ce que l’analyste Andrés Izarra avait décrit comme une partie de poker où Donald Trump détenait une main faible en raison de son goût pour le bluff s’est soudainement mué en un véritable jeu d’échecs géopolitique. On ignore encore si l’unité d’opérations spéciales ayant capturé Maduro a agi uniquement sur des renseignements locaux ou si une trahison au sein des plus hautes sphères du gouvernement a joué un rôle. Ce qui est clair, c’est que la chute de Maduro n’est pas un fait mineur — le Venezuela entre dans une phase entièrement nouvelle. Les dirigeants doivent naviguer en cette période d’imprévisibilité et éviter le brouillard de la guerre s’ils veulent assurer l’avenir du Venezuela.

La capture de Maduro marque une nouvelle ère

Concernant les bases juridiques permettant d’appréhender le président en exercice d’un pays souverain — indépendamment du fait qu’il ait perdu ou non une élection — deux angles méritent d’être évoqués. Du point de vue purement américain, Maduro avait été inculpé en 2020 par un tribunal pour avoir aidé au transport de cocaïne et pour collaboration avec des organisations narco-terroristes. Les chefs d’accusation évoquent des affaires similaires, comme celles d’El Chapo ou de Manuel Noriega, l’ancien chef militaire du Panama, qui avaient été capturés par les forces américaines en 1998. Ainsi, selon la perspective américaine, il existe un précédent juridique et une cause légitime pour l’arrestation de Maduro.

D’un point de vue international, l’arrestation de Maduro porte atteinte à certains principes fondamentaux du droit international. Le monde dans lequel nous vivons semble avoir basculé brutalement par rapport à celui hérité après la Seconde Guerre mondiale, en particulier après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré que les actions américaines « constituent un dangereux précédent ». Cependant, l’ONU ne peut pas adopter de résolutions contre les États‑Unis pour ses actes récents en raison du droit de veto dont Washington dispose au Conseil de sécurité. Aujourd’hui, l’architecture des Nations Unies est à son plus faible niveau depuis sa création.

À l’intérieur des frontières vénézuéliennes, les acteurs politiques réagissent également à l’action des États‑Unis. María Corina Machado, la lauréate du Prix Nobel de la Paix 2025, a déclaré que ce moment marque le début d’une nouvelle ère. Elle affirme que, sous Edmundo González Urrutia — leader de l’opposition et vainqueur de l’élection vénézuélienne de 2024 —, le mouvement démocratique est prêt à gouverner. Sa confiance peut se révéler optimiste à l’emporte-pièce, ou bien il s’agit d’un engagement à jouer un rôle plus direct dans la conduite de la transition prochaine. Dans tous les cas, sa responsabilité, et celle du Venezuela tout entier, est manifeste : défendre la volonté populaire exprimée lors des élections du 28 juillet 2024 et affirmer la légitimité démocratique du leadership pour gouverner.

Cependant, pour l’instant, la crise se présente comme un affrontement à deux joueurs entre les vestiges de l’élite chaviste et l’administration Trump. Le prix Nobel de la Paix attribué récemment à Machado à Oslo constitue une reconnaissance mondiale de la légitimité du mouvement démocratique. C’est une reconnaissance que Washington n’a pas encore réellement acceptée, en dehors de reconnaissances parfois discrètes et d’un soutien de 2025 exprimé par le secrétaire d’État Marco Rubio. Le président américain Donald Trump a même laissé entendre que Machado ne bénéficie pas du « respect » du peuple vénézuélien.

Ce n’est que lorsque le brouillard de la guerre se lèvera que l’on pourra discerner le rôle réel que joueront les forces démocratiques. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y aura pas de retour net au statu quo ante. Ce qui va suivre reste incertain, et tant le Venezuela que les États‑Unis devront choisir leur trajectoire avec prudence.

Deux scénarios se dessinent

Le premier scénario, plus prudent, consisterait à négocier avec Delcy Rodríguez, la successeure de Maduro, afin de parvenir à un accord susceptible de débloquer d’importants investissements américains dans le secteur pétrolier vénézuélien. Mais la plupart des entreprises énergétiques américaines restent réticentes à investir dans un pays où les droits de propriété et les garanties juridiques de base manquent cruellement. Les années Chávez avaient déjà démontré les risques : expropriations sans compensation qui ont contribué à l’effondrement de l’industrie pétrolière.

Même si les dirigeants démocratiques continuent d’être marginalisés dans ces négociations, González Urrutia et Machado bénéficient d’un soutien populaire écrasant au sein du peuple vénézuélien — exprimé sans équivoque en 2024 et jamais renié. Malgré l’emprisonnement, l’exil et le quotidien clandestin de la majeure partie de la direction, les Venezuelien.ne.s les soutiennent toujours. Dans ces conditions, un gouvernement Rodríguez serait soumis à une pression populaire pour faire des concessions internes, surtout désormais qu’il est affaibli par l’emprisonnement de son leader principal. Cela impliquerait notamment la libération de plus de 1 000 prisonniers politiques détenus par le régime chaviste, l’ouverture d’un cadre politique plus libéral et/ou l’organisation de nouvelles élections.

Le second scénario est ce que Trump a qualifié de « deuxième vague » : une autre intervention militaire destinée à démanteler ce qu’il reste de la dictature. Une telle initiative obligerait inévitablement Washington à dialoguer avec Machado et González. Elles disposent de la légitimité politique interne pour gouverner et de la crédibilité nécessaire pour négocier avec des institutions comme le Fonds monétaire international (FMI), ainsi que la légitimité pour proposer une amnistie partielle aux militaires, aux forces de sécurité et aux responsables gouvernementaux qui ne seraient pas impliqués dans des crimes graves. Dans l’ensemble, l’idée avancée par Trump selon laquelle les États‑Unis gouverneraient le Venezuela n’est pas prise au sérieux, même au sein de son entourage.

Une direction légitime doit combler le vide de pouvoir au Venezuela

Des issues intermédiaires — ou une combinaison des scénarios ci-dessus — demeurent plausibles. Cela peut prendre la forme d’une survivance partielle du régime chaviste dans des conditions qui évoquent celles d’aujourd’hui, même si ce scénario ne paraît pas très probable. Premièrement, si l’emprisonnement de Maduro résulte en partie d’un double jeu orchestré par une portion de la direction du régime, cela a sans doute créé un environnement au sommet peu propice à la stabilité et à la cohésion interne.

Deuxièmement, comme l’ont souligné à la fois Trump et le secrétaire Rubio, la pression économique va se maintenir. L’inflation du Venezuela pour 2025 était proche de 270 % et pourrait atteindre près de 680 % en 2026. Cela compromettra toute tentative de normaliser la vie économique du pays, ainsi que la réponse aux exigences de l’administration Trump visant à pousser l’industrie pétrolière vers des niveaux de production plus élevés. Comme chacun le sait, le secteur pétrolier vénézuélien — exploration, forage et raffinage — est pratiquement au bord de l’effondrement, tout comme les infrastructures électriques et autres qui auraient permis d’accroître la capacité productive.

Enfin, comme cela est largement documenté, l’élite dirigeante chaviste — connue sous le nom de bolibourgeoisie — a amassé d’immenses fortunes. Il semble probable que, face à l’incertitude croissante, certaines de ses figures les plus en vue (et leurs familles, qui jouissent des avantages du capitalisme) chercheront à protéger leurs biens et à sauver ce qui peut l’être.

L’avenir s’annonce difficile : le chavisme contrôle encore l’armée, les forces de sécurité, le système judiciaire et les gouvernements régionaux. Le redressement du pays passera par une série de négociations partielles avec chacun de ces pôles de pouvoir, ainsi que par des mesures de justice transitionnelle pour ceux qui ne sont pas impliqués dans des crimes graves. Le Venezuela est entré dans une période d’une profonde incertitude, et l’échiquier a seulement commencé à se déployer. À mesure que le brouillard de la guerre et les récits en concurrence se dissipent, les faits émergeront — et avec eux, le vent qui guidera l’avenir du pays.

[El País first published this piece.]

[Cheyenne Torres edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.