Dominique Barthier

Etats-UnisFrance

Comment l’administration Trump a utilisé le pouvoir fédéral pour influencer l’éducation publique en France

Une décision du Conseil Supérieur des États-Unis qui fragilise le Département de l’Éducation

Le 14 juillet, la Cour Suprême des États-Unis a statué en permettant au président Donald Trump et à sa secrétaire à l’Éducation, Linda McMahon, de poursuivre la suppression du Département de l’Éducation américain. Cette décision a été prise sans que la majorité conservatrice du tribunal ne fournisse la moindre explication. Cependant, celle-ci n’était pas nécessaire. En effet, une justification aurait probablement ressemblé à un stratagème rhétorique, à l’image de ce que la juge Elena Kagan a dénoncé dans son dissident lors de l’affaire « Free Speech Coalition, Inc. contre Paxton ». Elle y exprime que la majorité conservatrice mobilise souvent des « règles spéciales et difficiles à décrypter » pour justifier ses décisions, dans le seul but d’atteindre ce qu’elle considère comme le « bon résultat ». Et en l’occurrence, le « bon résultat » semble être ce que Trump et la majorité conservatrice veulent voir advenir.

Ce dossier a été tranché « en utilisant ce qu’on appelle le ‘shadow docket’ » — une procédure généralement réservée aux affaires d’urgence, mais de plus en plus employée pour statuer discrètement sur des questions sensibles via des avis souvent brefs et sans signature, selon une newsletter de Michael Waldman, président et directeur général du Brennan Center for Justice.

Une décision en réaction à un financement crucial pour l’éducation

Ce jugement intervient peu après l’annonce par l’administration Trump de bloquer près de 6,8 milliards de dollars de fonds destinés à soutenir écoles et districts scolaires à travers le pays. Ces fonds, prévus pour être répartis par le Congrès le 1er juillet 2025, représentaient une ressource essentielle pour financer des programmes, du personnel, et même des services obligatoires, comme le souligne Education Week. De nombreux établissements scolaires ont ainsi été contraints de chercher d’autres sources de financement ou de réduire certains services, voire de licencier du personnel.

Vingt-quatre États ont porté plainte contre Trump pour cette décision qu’ils considèrent « illégale ». Le montant bloqué correspond à environ 14 % de l’ensemble des financements fédéraux destinés à l’éducation primaire et secondaire. Ces fonds jouent un rôle clé, notamment pour offrir des activités périscolaires gratuites ou à faible coût, permettant aux enfants de disposer d’un espace où aller en attendant que leurs parents terminent leur journée de travail, indique un article du New York Times publié en juillet 2025.

Ce décret de l’administration Trump a été émis sans beaucoup d’explication formelle, si ce n’est une promesse vague de « veiller à ce que les ressources des contribuables soient utilisées conformément aux priorités du président ». Cependant, peu après, Trump a annoncé revenir sur cette décision après avoir reçu une lettre de dix sénateurs républicains lui demandant de débloquer les fonds. Pourtant, son projet de budget pour 2026 prévoit la suppression de toutes les subventions gelées, selon NPR.

Une dégradation du financement public et des risques pour les écoles

En plus de cette suspension de fonds, Trump et la majorité conservatrice qu’il contrôle au Congrès ont aussi adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill », qui prévoit des coupes dans les effectifs et une augmentation des coûts pour les écoles publiques. Par ailleurs, la première expérimentation nationale en matière de bons d’études (« vouchers ») a été instaurée, transférant des fonds publics vers des écoles privées.

Risques considérables pour les élèves et les familles

Les alliés de Trump justifient ces mesures en affirmant que les écoles publiques, fréquentées par 83 % des élèves en 2021-2022, seraient des « camps de lavage idéologique » et qu’il faudrait transférer la gestion des dépenses vers les États. Mais en réalité, le pouvoir fédéral n’a jamais été compétent pour déterminer le contenu des programmes scolaires, qu’ils soient « woke » ou non. La compétence principale revient aux États, qui ont la responsabilité première de l’éducation publique.

Ce qu’il peut faire, en revanche, le gouvernement fédéral, c’est mener des recherches, financer des programmes spécifiques ou faire respecter les droits civiques pour que chaque élève ait accès à une éducation digne, notamment en protégeant contre la discrimination. En permettant la démolition du Département de l’Éducation, la majorité conservatrice de la Cour suprême ouvre la voie à un affaiblissement de ces responsabilités essentielles.

Selon le site d’information spécialisé The 74, le premier cycle de suppressions de postes dans divers services a particulièrement touché le Bureau pour les Droits Civiques, chargé de faire respecter la loi dans les écoles ; l’Institut pour la Recherche en Éducation, qui produit des statistiques et analyse les données éducatives ; le Centre National pour les Statistiques de l’Éducation, responsable notamment du NAEP (National Assessment of Educational Progress) — le « bulletin de notes » officiel du pays ; ainsi que l’Assistance Fédérale aux Étudiants, qui aide les étudiants à financer leurs études universitaires.

Une démission ou un démantèlement du Département de l’Éducation aurait « des conséquences néfastes pour les élèves et leurs familles », selon une analyse du février 2025 du think tank Century Foundation. « Des millions d’Américains comptent sur le soutien fédéral pour ouvrir des portes tout au long de leur parcours éducatif. » Parmi eux, les élèves en situation de handicap, dont l’accès aux services éducatifs est protégé par la loi sur l’Éducation des Personnes en Situation de Handicap ; les étudiants issus de milieux défavorisés, dont les écoles bénéficient de financements supplémentaires grâce au programme Title I ; ou encore ceux qui ont sollicité une intervention fédérale face à des traitements discriminatoires liés à leur origine, leur statut d’immigration, leur orientation sexuelle, leur handicap, leur race ou leur religion.

Selon l’analyse du Century Foundation, « la politique éducative de Trump risque de bouleverser l’application des droits civiques, ce qui aurait des effets néfastes sur des communautés historiquement marginalisées ». Ses autres politiques éducatives devraient également renforcer ces inégalités.

Le blocage des fonds fédéraux destinés à des programmes spécifiques — notamment ceux centrés sur les populations à besoins particuliers telles que les élèves migrants, les étudiants anglophones en apprentissage, ou ceux nécessitant un accompagnement après l’école ou durant l’été — a été analysé par l’organisation New America. Elle estime que l’impact aurait été particulièrement douloureux dans certains districts scola­ires à forte proportion d’élèves en situation de grande précarité. Ces derniers auraient été « exposés à une perte de ressources éducatives plus de cinq fois supérieure à celle des districts à faible pauvreté ».

Par ailleurs, le projet de budget, inclus dans une grande loi de réconciliation fiscale, prévoit aussi d’importantes coupes dans Medicaid ou l’aide alimentaire, ce qui aggraverait encore les difficultés de financement pour les services de santé et d’aide sociale dans les écoles, essentiels notamment dans les quartiers défavorisés.

Une manipulation narrative visant à justifier ces coupes

Il est évident que ces attaques contre le système éducatif public interviennent précisément à un moment où les conservateurs contrôlent la Maison Blanche, le Congrès et la Cour suprême, sans que les motifs soient clairement expliqués. Depuis longtemps, il est clair que la vision que ces forces ont de l’éducation publique est essentiellement punitive et contrôlante. Elles ont peu soutenu ou investi dans des efforts visant à répondre aux besoins des écoles et des élèves.

Ce camp conservateur remonte au moins à l’époque de Ronald Reagan, qui avait proposé la suppression du Département de l’Éducation tout en utilisant ses ressources pour constituer une commission qui a publié un rapport – aujourd’hui largement discrédité – intitulé « A Nation at Risk ». Ce rapport a lancé, selon la historienne de l’éducation Diane Ravitch, « la fausse narration selon laquelle l’école publique américaine serait en échec ».

Depuis lors, les conservateurs ont poursuivi leur stratégie pour instrumentaliser les agences fédérales. William Bennett, secrétaire à l’Éducation sous Reagan, a notamment détourné l’évaluation NAEP pour en faire un outil de stigmatisation. Selon des chercheurs comme David Berliner ou James Harvey, qui a critiqué « A Nation at Risk », Bennett a modifié la finalité du test pour mesurer non plus ce que les élèves connaissent réellement, mais ce qu’ils devraient connaître, en instaurant une norme de « maîtrise » que la majorité des élèves des autres pays ne peuvent atteindre.

Ce changement s’inscrivait dans une démarche politique plus large, aboutissant à l’adoption du programme « No Child Left Behind » (NCLB) lors de la présidence de George W. Bush. Ce programme, soutenu à la fois par une majorité de Républicains et de Democrats, a marqué une escalade dans l’utilisation des résultats d’évaluation pour stigmatiser les écoles, les fermer ou les privatiser. Bien que la réduction des financements de la NAEP ait pu sembler un moyen de freiner cette instrumentalisation, l’administration Trump s’est engagée à continuer à faire passer ces tests.

La venue de Trump à la Maison Blanche a renforcé cette orientation, notamment avec la nomination de Betsy DeVos à la tête du Département de l’Éducation. Dé Vos, farouchement opposée à l’enseignement public, a milité pour la substitution progressive des financements publics par des fonds privés, à travers les programmes de vouchers.

La véritable logique : l’inégalité

Les démocrates, pour leur part, protestent contre ces coupes et ces déstabilisations. Déjà en mars 2025, une dizaine de sénateurs démocrates réclamaient une enquête sur les licenciements et réductions de dépenses décidés par Linda McMahon. Par ailleurs, plus de 175 membres du Congrès issus du Parti Démocrate ont signé un rapport de soutien à une plainte par la NAACP pour tenter d’empêcher la déconstruction du Département.

Suite à la décision de la Cour Suprême de lever l’interdiction temporaire sur ces coupes, plus d’une centaine de représentants démocrates à la Chambre ont adressé des lettres à Linda McMahon et au directeur du Bureau de la gestion et du budget pour demander des explications. La presse rapporte également que 32 sénateurs démocrates ont exigé la fin immédiate de ces pratiques illégales.

En synthèse, cette offensive contre le Département de l’Éducation semble avant tout motivée par la volonté de favoriser un système éducatif au service des élites blanches, riches, et conservatrices, au détriment de l’équité, des droits civiques et de la qualité de l’éducation publique pour tous.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.