Le dommage le plus grave causé par la guerre que mène le président américain Donald Trump contre l’Iran ne se situerait peut-être pas en Iran lui-même, mais plutôt dans le système d’alliances que les États-Unis ont passé des décennies à bâtir. Alors que les gouvernements européens refusaient de co‑assumer une guerre qu’ils n’avaient ni choisie ni aidé à concevoir, Washington a répondu par la pression plutôt que par la persuasion, la consultation ou l’humilité stratégique.
La France, l’Italie et l’Espagne ont résisté aux opérations militaires américaines liées à la guerre, tandis que le Royaume‑Uni limitait son soutien avec une prudence délibérée. Puis le secrétaire à la Guerre américain Pete Hegseth a refusé de réaffirmer l’engagement des États‑Unis envers le principe central de la défense collective au sein de l’OTAN. Cette séquence compte. Elle suggère que lorsque la Maison Blanche ne parvient pas à obtenir le consentement des alliés, elle est prête à faire de l’incertitude même un instrument de pouvoir.
Quand l’article 5 devient conditionnel
Le refus de Hegseth de réaffirmer l’engagement américain envers l’OTAN est un développement plus grave que le différend transatlantique habituel. L’OTAN n’a jamais été conçue pour fonctionner comme un racket de protection où les garanties de sécurité demeurent solides uniquement tant que les alliés se rangent derrière des guerres américaines sans lien avec eux. L’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord est le cœur politique de l’alliance, car il dit à chaque État membre que la défense collective ne dépend pas de ce que la Maison Blanche pense de lui à tel moment de la semaine.
Lorsque Hegseth a traité cet engagement comme quelque chose de fondamentalement soumis à la discrétion présidentielle, il n’a pas seulement créé un mauvais titre. Il a introduit dans le sang de l’alliance une idée dangereuse : que la crédibilité d’un traité peut être rendue conditionnelle à l’obéissance politique. Même s’aucun changement formel ne suit, les alliés ont entendu le message. Une fois entendu, il n’est pas facile de l’ignorer.
Une guerre que les alliés ne possèdent pas
Les refus des alliés eux-mêmes ne doivent pas être minimisés comme une simple irritation symbolique. Ils révèlent quelque chose de plus vaste sur la manière dont cette guerre est perçue en dehors de Washington. On rapporte que la France a refusé des droits de survol pour des aéronefs liés au conflit. L’Italie a refusé l’accès à certains vols liés à la guerre américaine. L’Espagne est allée plus loin, en restreignant son espace aérien et en indiquant clairement que l’OTAN ne pouvait pas être utilisé comme une porte dérobée vers une guerre que Madrid jugeait injustifiée.
Plus tôt, Trump avait publiquement qualifié les alliés de l’OTAN de « lâches » pour ne pas soutenir la campagne. Ce ne sont pas les dynamiques d’une coalition qui se rallie à une stratégie partagée. Ce sont les dynamiques d’une administration qui découvre que ses partenaires perçoivent la guerre non comme une défense collective, mais comme une guerre choisie pour laquelle Washington réclame une adhésion rétrospective.
Faire monter le prix de la dissidence
Ce qui rend cet épisode encore plus révélateur, c’est la manière dont Washington a commencé à augmenter le coût de la dissidence. Les gouvernements européens qui se sont procuré des armes américaines par le biais du programme Foreign Military Sales (Ventes militaires à l’étranger) ont été avertis d’éventuels retards, le conflit iranien épuisant les stocks américains. L’Estonie et la Finlande ont publiquement confirmé avoir été informées de ces retards. Désormais, Trump a ordonné le retrait de 5 000 troupes d’Allemagne et laissé entrevoir des réductions plus profondes à venir.
Pris séparément, chaque mesure peut être expliquée comme un problème d’inventaire ou comme une révision de la posture des forces. Pris ensemble, elles racontent une histoire plus claire: la Maison Blanche commence à convertir sa dépendance envers les alliés en levier. Si les alliés ne soutiennent pas la guerre, on leur rappelle à quel point leur propre planification de défense dépend encore des décisions américaines.
Du leadership au levier
C’est ici que les contradictions de Trump deviennent plus qu’une faiblesse personnelle. Il parle encore comme si la primauté américaine restait intacte: les États‑Unis mènent, les autres s’ajustent et la dissidence peut être gérée par la pression. Mais la réponse à la guerre Iranienne laisse entrevoir autre chose. L’Amérique peut encore contraindre. Elle est moins capable de persuader. Voilà une différence cruciale.
L’hégémonie, sous sa forme la plus durable, ne repose pas sur des menaces constantes envers les alliés. Elle s’appuie sur un mélange de légitimité, de prévisibilité et de l’idée que suivre Washington, même imparfaitement, demeure plus sûr que de résister. Lorsqu’un hégémon commence à punir les alliés qui refusent de se joindre à ses guerres, il ne fonctionne plus à partir d’une autorité sans faille. Il évolue à partir d’un sentiment d’insécurité.
La réaction britannique offre un aperçu de ce que cela peut entraîner. Le Premier ministre Keir Starmer n’a pas rompu publiquement avec Washington de manière théâtrale, mais il soutient que la guerre et l’instabilité qui l’entoure renforcent la nécessité d’un lien plus étroit entre le Royaume‑Uni et l’Europe, aussi bien sur les questions de sécurité que sur le plan économique. Cela peut sembler modeste, mais sur le plan stratégique, ce ne l’est pas.
Le couvert est rarement synonyme de rupture. Cela commence par des ajustements dans les habitudes. Les gouvernements commencent à construire des alternatives, élargissent leurs options et réduisent le coût politique d’un éloignement futur. Plus Washington traite les alliances comme des instruments à basculer de la rassurance à la punition, plus les alliés chercheront des moyens de diluer leur exposition à l’instabilité américaine.
Ce que les alliés apprennent de la pression
Pour les décideurs américains, ce devrait être un moment de sobriété. Au lieu de cela, Trump et Hegseth semblent déterminés à prouver que la coercition peut remplacer la stratégie. Ils semblent croire que si les capitales alliées sont rappelées assez souvent à leur dépendance, la résistance s’assouplira. Plus probable est que le contraire se produise. Des États qui se sentent intimidé ne s’impliquent pas davantage dans les guerres américaines; ils deviennent plus prudents quant à la part qu’ils veulent voir de leur propre architecture de sécurité dépendante de la discrétion américaine. Cela signifie une surveillance accrue des accès aux bases, un appétit plus grand pour une coordination européenne, une demande accrue de diversification des achats et, avec le temps, une plus grande volonté d’imaginer un ordre de sécurité post‑américain même si personne n’est encore prêt à le nommer clairement.
C’est pourquoi ce moment compte bien au‑delà de la question immédiate de l’Iran. La question n’est pas seulement de savoir si Trump peut obtenir une conformité un peu plus forte de la part d’alliés nerveux en plein milieu d’une guerre. La question plus large est de savoir quel type de système international les États‑Unis construisent lorsqu’ils utilisent l’ambiguïté du traité, les retards d’armement et les retraits de troupes pour discipliner des partenaires qui refusent d’avaliser leurs choix.
Un pays sûr de son leadership n’a pas besoin de tenir ses alliances en otage. Il peut absorber les désaccords sans rendre ses garanties conditionnelles. Ce que révèle Trump, peut‑être plus clairement qu’il ne l’entend, c’est que le problème de l’Amérique n’est plus seulement le sur-étirement au Moyen‑Orient. C’est l’érosion d’une forme de pouvoir qui rendait autrefois la coopération des alliés naturelle plutôt que contrainte. Quand ce type de pouvoir commence à faiblir, la tentation de punir devient attrayante. C’est aussi un signe que l’ancien ordre est déjà plus faible que Washington ne veut l’admettre.
[Kaitlyn Diana edited this piece.]
