Désigner ses adversaires politiques comme responsables des problèmes environnementaux est souvent plus facile que de résoudre la crise écologique; l’idée que l’écologie s’accompagne d’une veine autoritaire est un trope conservateur de référence. Or, la démocratie a toujours été au cœur des multiples nuances de la mouvance verte. Viviana Asara explore les racines intellectuelles de la décroissance pour montrer qu’elle repose sur une volonté de remettre en question l’ordre des choses.
Le sujet des plafonds à la croissance a été au cœur de l’écologisme radical, aussi bien dans l’activisme que dans les écrits académiques — depuis l’écologie politique jusqu’à l’économie écologique — au moins depuis le début des années 1970. Il a donné lieu à un premier débat politique dans les arènes de la gouvernance environnementale mondiale (comme lors du Symposium Cocoyoc des Nations unies en 1974) et au niveau européen — avec l’ancien président de la Commission européenne Sicco Mansholt préconisant une réorientation du système économique vers une consommation matérielle par habitant réduite.
Pourtant, les décennies suivantes ont vu émerger une éclipse de ces préoccupations en raison de la popularité croissante d’un nouveau récit incarné par des notions telles que le développement durable et la modernisation écologique, qui ont requalifié la croissance comme une condition préalable à la durabilité environnementale plutôt que comme un obstacle. Ce n’est qu’après le début des années 2000 que la décroissance a émergé en tant que « cadre conceptuel fort et fer de lance politique », attirant une part importante du débat plus large sur la critique de la croissance. Mais face aux accusations selon lesquelles une politique des limites impliquerait nécessairement des tendances autoritaires, comment le paradigme émergent de la décroissance a‑t‑il intégré la démocratie dans sa réflexion ?
Limites sociales ou naturelles
Dans l’immense corpus littéraire produit au cours de la dernière décennie, la décroissance a été conceptualisée comme une réduction matérielle et énergétique sélective, guidée par l’équité et une démocratie participative, qui soutiennent le bien-être humain, la justice sociale et des conditions écologiques tout en réduisant la marchandisation et la mise en marché de la vie sociale. Au‑delà d’une simple préoccupation écologique des effets dévastateurs de la croissance économique, il s’agit d’une critique plus vaste qui vise à refaçonner les imaginaires dominants et les conceptions du « bien vivre ».
Les partisans de la décroissance insistent sur le fait que les limites ne sont pas simplement naturelles ou dictées par des processus biophysiques objectifs, mais socio‑écologiques.
Cette filière de réflexion est largement influencée par quelques auteurs clefs de l’écologie politique basés en France, écrivant il y a un demi‑siècle — d’André Gorz à Cornelius Castoriadis et Ivan Illich — ainsi que par des apports ultérieurs en écoféminisme — bien que pas toujours dans une forme dûment reconnue. Contre le risque qu’une impérative écologique vienne dicter la marche à suivre, elle place l’idée d’autolimitation au cœur d’une politique démocratique. Comme le formule Giorgos Kallis, « en fin de compte, la question porte sur le monde que nous voulons construire et pour qui, et non sur la manière de nous conformer à une réalité préétablie dictée par la nature ». Les partisans de la décroissance soulignent que les limites ne sont pas simplement naturelles ou dictées par des processus biophysiques, mais qu’elles sont socio‑écologiques, c’est‑à‑dire des « seuils collectivement définis » que les sociétés établissent comme autolimitation et comme conditions d’un « bien vivre pour tous ».
L’idée d’autolimitation a aussi donné lieu à de vifs débats sur le caractère et l’essence des limites. Dans sa révision critique majeure des travaux de Thomas Malthus, Kallis soutient que considérer le monde naturel comme fini implique un monde de rareté. Selon lui, ce paradoxe finit par justifier la croissance. Il démontre que pour Malthus, l’inégalité est le moteur de la croissance, car la rareté de la nourriture chez les plus pauvres incite à augmenter la productivité des terres, menant au rejet de la redistribution et des politiques de bien‑être au nom de la croissance des marchés libres. La science économique, en partant de Malthus, devient ainsi la science qui explique et justifie le capitalisme sur la base de la rareté par l’augmentation de la productivité.
Kallis transforme cet argument en un cas constructiviste en faveur du rejet de la rareté naturelle et des limites externes, et pour le besoin d’autolimites. Le monde serait abondant et sans limites, et les limites seraient un choix social, soutient‑il. S’appuyant sur une analyse de la culture grecque antique et sur la philosophie de Castoriadis, il montre que fixer des limites à nos propres pouvoirs et intentions relève de la quête humaine de liberté, de justice et de souci des autres.
Cependant, d’autres ont souligné que, loin d’aider la quête écologiste, la construction sociale des limites brouille la frontière entre les dimensions sociales et physiques des limites, c’est‑à‑dire entre les limites réglementaires comme les plafonds d’émissions et les points de bascule identifiés par les sciences naturelles, ouvrant ainsi une marge de manœuvre aux climato‑négationnistes1. En outre, la reconnaissance des limites naturelles n’implique pas nécessairement un monde de rareté, car la rareté est socialement définie alors que les limites naturelles appartiennent au monde matériel. Le monde peut être perçu comme abondant tout en restant soumis à des contraintes: l’abondance est façonnée par la politique et les institutions du monde social.
La reconnaissance des limites naturelles n’implique pas nécessairement un monde de rareté, car la rareté est définie socialement, tandis que les limites naturelles appartiennent au monde matériel.
Autolimitation dans la pensée de Cornelius Castoriadis
Les deux camps de ce débat au sein de la décroissance s’appuient sur l’idée d’autolimitation, puisant largement dans la pensée de Castoriadis. L’institutionnalisation collective des limites exigerait une mutation majeure des structures sociales et des formes d’organisation et d’institutions non fondées sur la croissance mais sur des principes d’égalité, de solidarité et de démocratie véritable — rien de moins qu’un bouleversement de ce que Castoriadis désignait comme l’imaginaire radical des sociétés contemporaines. Cela définit l’articulation de la société autour de ses besoins, désirs et valeurs centraux, aujourd’hui dominés par l’expansion illimitée de la production et de la consommation, ainsi que par la maîtrise rationnelle dans des domaines allant de la technologie à l’organisation et à la science.
Pour Castoriadis, une transformation vers une véritable démocratie impliquerait une création politique instituant la démocratie comme une société autonome, c’est‑à‑dire la société en tant qu’auto‑institution, c’est‑à‑dire un régime social fondé sur une égalité politique réelle et une participation directe à la prise de décision. L’autonomie signifie ici la remise en question continue (collective et individuelle) des lois, des institutions et des significations imaginaires de la société, plutôt que leur imputation à un ordre extra-social comme Dieu, l’Histoire ou la Nature, et comme tel cela demeure une voie pour poursuivre le mouvement d’émancipation humaine.
La démocratie est le régime de la politique, une activité dont le but est de transformer la société dans son ensemble et de réaliser l’autonomie individuelle et collective ainsi que le bien commun tel que conçu par la collectivité, c’est‑à‑dire l’auto‑limitation. L’auto‑limitation comporte deux volets: la limitation par la société de ses souhaits, tendances et actes inacceptables et l’auto‑limitation de la société elle‑même dans le pouvoir législatif qu’elle exerce sur ses membres. Il demande :
« Dans quelle mesure le ‘droit’ (la possibilité effective légalement et collectivement assurée) pour chaque individu, pour chaque groupe, pour chaque commune, pour chaque nation d’agir comme il l’entend, peut‑il être étendu une fois que nous savons — et nous l’avons toujours su, mais le mouvement écologique nous le rappelle avec force — que nous sommes tous embarqués sur le même bateau planétaire et que ce que chacun de nous fait peut avoir des répercussions sur chacun d’autre ? »2.
À mon sens, les mots de Castoriadis montrent que les frontières physiques n’invalident pas l’agent politique mais créent plutôt un espace pour une définition substantialisée du bien commun au sein de notre immanence au monde naturel.
Démocratiser l’économie
Dans les conditions néolibérales actuelles, les impératifs économiques tels que la croissance soutenue par l’austérité définissent l’agenda et restreignent visiblement l’espace de choix et les processus démocratiques. D’un côté, il existe un lien entre la crise de la croissance capitaliste et celle des démocraties libérales. La tension entre démocratie et capitalisme — qui a toujours été au cœur de la démocratie libérale — pouvait en effet être équilibrée tant que la croissance économique progressait rapidement, mais ce n’est plus le cas. De l’autre, toutefois, la dégénérescence de la démocratie néolibérale provient aussi des limites mêmes de la démocratie libérale, qui laisse hors champ des domaines d’exploitation et de coercition importants. Les institutions d’accumulation, la propriété, le marché et la production — des domaines cruciaux d’impact environnemental — échappent à la juridiction démocratique.
Dans ce contexte, l’essence démocratique d’une politique des limites commence par sa remise en question radicale du monde tel qu’il est. Intégrer l’auto‑limitation dans les institutions sociétales reviendrait à remettre en cause non seulement la consommation mais aussi les processus de production capitalistes. La démocratisation de l’économie permettrait de traiter les questions d’aliénation, un aspect central de l’imaginaire social tel que décrit par Castoriadis.
Intégrer l’auto‑limitation dans les institutions sociétales reviendrait à remettre en cause non seulement la consommation mais aussi les processus de production capitalistes.
Comment opérer ce virage ? Étant donné l’élevée concentration de richesse, certains chercheurs décroissants ont souligné que la redistribution des revenus devrait être accompagnée de réformes qui transforment la façon dont nous concevons la propriété et la détention, y compris dans la production, notamment en passant d’une gouvernance axée sur les actionnaires à une gouvernance multi‑parties prenantes. Par ailleurs, il convient de favoriser des formes de propriété démocratiques, plus attentives aux aspects sociaux et environnementaux de l’activité économique, par le renforcement de l’économie sociale et solidaire, tout en facilitant certaines formes de consommation au détriment d’autres. Les politiques prônées par les partisans de la décroissance — plafonds de ressources, fiscalité redistributive et plafonds de richesse ou de revenu, revenu universel, réduction du temps de travail et partage du travail, ainsi que la relocalisation des activités économiques, la dé‑commodification des principaux secteurs économiques et le renforcement de la propriété publique — ont été proposées comme outils concrets pour institutionnaliser davantage l’auto‑limitation.
Les appels à des « transitions écologiques » peuvent être présentés comme une nouvelle orthodoxie mais l’accord vert de l’UE semble loin des transformations sociales‑écologiques radicales envisagées. Les intérêts constitués sont fortement présents dans l’élaboration des politiques de l’UE et les défenseurs de la décroissance viennent tout juste d’engager une réflexion critique approfondie sur les stratégies et alliances nécessaires pour opérer des changements d’envergure.
[1] Erik Gomez-Baggethun (2021). « Critiques de livres : Limites : Pourquoi Malthus avait tort et pourquoi les écologistes devraient s’en soucier, Giorgos Kallis. Stanford Briefs (2019). » Écological Economics 182:106926.
[2] Cornelius Castoriadis (1997). The Castoriadis Reader. Oxford : Blackwell Publishers.
Toutes les autres références ont été intégrées sous forme de liens lorsque cela était possible
