Dominique Barthier

Europe

Démocratiser l’énergie : pourquoi le genre compte

En tant qu’initiatives démocratiques et citoyennes, les communautés énergétiques jouent un rôle clé dans les efforts continus visant à accélérer la transition de l’Europe vers les énergies renouvelables. Cependant, derrière leur image progressiste, des inégalités bien connues subsistent: les femmes et les FLINTA — femmes, lesbiennes, personnes intersexes, non binaires, trans et sans genre — restent largement absentes des adhésions et des processus de décision. Si ces projets de base sont destinés à remodeler non seulement la manière de produire l’énergie mais aussi celles et ceux qui détiennent le pouvoir, la question du genre ne peut plus être reléguée au second plan.

Les communautés énergétiques sont souvent présentées comme l’un des développements les plus prometteurs liés à la transition énergétique — et pour de bonnes raisons. REScoop.eu, la fédération européenne des communautés énergétiques, les décrit comme une « manière d’« organiser » des citoyennes et citoyens désirant coopérer dans une activité liée au secteur de l’énergie, fondée sur une participation et une gouvernance ouvertes et démocratiques, afin que l’activité puisse fournir des services ou d’autres bénéfices aux membres ou à la communauté locale ». Cela englobe une grande variété d’organisations et d’initiatives, avec des tailles et des modes de production très différents, allant du solaire et de l’hydro à l’éolien et à la biomasse. Des caractéristiques communes: production d’énergie auto-organisée et décentralisée, focalisation sur les renouvelables et — malheureusement — une sous-représentation persistante des femmes. Des études montrent que plus de 70 % des membres des communautés énergétiques liées à l’électricité et plus de 83 % des conseils d’administration sont composés d’hommes.

Il peut sembler pointilleux d’aborder les dynamiques de genre dans le cadre de la transition énergétique en général, et encore davantage dans le microcosme des communautés énergétiques, qui s’installent tout juste dans la plupart des États membres de l’Union européenne. Cependant, le genre demeure un prisme utile pour décrire l’expérience de plus de la moitié de la population et pour observer les phénomènes politiques, y compris la politique énergétique.

De plus, les communautés énergétiques représentent des laboratoires intéressants car elles appréhendent la transition énergétique à partir du terrain, au plus près du quotidien des gens. Les structures et les dynamiques présentes dans de tels milieux peuvent à la fois refléter et façonner la direction du changement.

Une transition politique

Nos systèmes énergétiques actuels affectent les femmes de manière plus négative que les hommes. Cela commence avec l’extraction des énergies fossiles, qui met les femmes autochtones et les personnes Two-Spirit à risque accru de violences (sexuelles). Ces groupes subissent aussi davantage les effets directs de la consommation de combustibles fossiles, tels que la pollution liée à la cuisson. Les effets à long terme du changement climatique se révèlent également sexués: les femmes font face à des risques sanitaires plus élevés, risquent davantage pendant les catastrophes climatiques, et ainsi de suite.

L’industrie énergétique emploie moins de femmes et les paie moins, ce qui aggrave aussi leur pauvreté énergétique. De même, la gouvernance énergétique a longtemps été dominée par les hommes, aussi bien au niveau national qu’au niveau européen. Autrement dit, les systèmes énergétiques actuels ne fonctionnent pas pour les femmes à bien des égards, et les communautés énergétiques n’ont pas encore rompu avec cette dynamique. Ainsi, le genre doit être pris en compte pour la justice énergetique, en lien avec les expériences intersectionnelles d’inégalité et d’oppression, qui incluent aussi la classe, la sexualité, l’ethnie et l’âge. Or, comme l’a montré la chercheuse Barbara Nicoloso, l’aspect politique de la transition énergétique n’a pas reçu suffisamment d’attention.

La politique énergétique est sensible à la politique au sens large et aux intérêts politiques particuliers. Le contre-feu contre le Green Deal européen vise à ralentir la transition énergétique — même si les études, à maintes reprises, réfutent l’affirmation selon laquelle les électeurs s’opposent aux mesures climatiques. Parallèlement, les enjeux géopolitiques liés à la dépendance aux combustibles fossiles se sont cristallisés depuis l’invasion de l’Ukraine, avec des prix de l’énergie élevés aggravant la pauvreté énergétique en Europe. Dans les années qui ont suivi l’invasion, l’UE a réussi à diversifier son approvisionnement énergétique (bien que parfois au prix de compromis difficiles), mais les énergies renouvelables sont diabolisées par l’extrême droite. En Allemagne, par exemple, l’Alternative für Deutschland (AfD) a souvent critiqué l’énergie éolienne et préconisé de reprendre les importations fossiles bon marché en provenance de Russie.

La politique énergétique reflète les structures et les priorités des sociétés dans lesquelles elles se créent. Cela signifie que la sous-représentation des femmes dans une niche restreinte de prosumers engagés n’est pas une coïncidence mais bien le produit de choix politiques. C’est un signal d’alerte que la transition énergétique, traitée comme un simple passage d’un système à un autre, même par les partisans des renouvelables, peut comporter des angles morts contre-productifs et injustes.

Égaliser les chances

Les communautés énergétiques représentent un microcosme des questions plus larges que les progressistes et les écologistes tentent de résoudre à travers l’Europe. La transition énergétique peut-elle être réellement participative? Comment accélérer sa progression et élargir son champ d’action? Les dynamiques sociales et politiques importent tout aussi fortement que les considérations techniques.

Étant donné que les communautés énergétiques sont le plus souvent fondées et maintenues par des bénévoles, plus leurs membres sont nombreux, plus l’engagement est fort, les ressources accrues et, in fine, la dynamique prend de l’élan. Bien que les communautés énergétiques soient nées d’un mouvement ambitieux pour la transition énergétique, elles demeurent aujourd’hui fréquemment limitées à un groupe majoritairement homogène d’hommes diplômés et à hauts revenus.

Si les communautés énergétiques parviennent à augmenter le nombre de femmes parmi leurs membres, la transition énergétique décentralisée gagnera en vitesse. Comment créer une boucle de rétroaction positive entre la participation des femmes dans les communautés énergétiques, l’égalité des genres et la transition énergétique ?

Le cas des communautés énergétiques allemandes est particulièrement éclairant, car l’Allemagne compte le plus grand nombre de communautés énergétiques dans l’UE et possède une longue histoire d’activisme bottom-up et de turbulences politiques liées à la transition énergétique.

Selon Lara Track, directrice de projet au sein de Netzwerk Energiewende Jetzt e.V., une organisation qui soutient les communautés énergétiques, le lien entre la lutte pour l’égalité des genres et la transition énergétique est impossible à nier, même s’il a été négligé trop longtemps.

Les femmes, les lesbiennes et les personnes intersexes, non binaires, trans et sans genre (parfois désignées en allemand par l’acronyme FLINTA) sont largement sous-représentées dans les communautés énergétiques, mais aussi dans la transition énergétique dans son ensemble. Track, qui a travaillé de manière approfondie sur le rôle des FLINTA dans la transition énergétique, affirme qu’il est essentiel d’augmenter leur Teilhabe, leur « participation et prise de part », ce qui va au-delà d’une simple Teilnahme.

Concentrer l’objectif sur la seule participation comme vecteur d’égalité et de représentation s’est avéré vulnérable au symbolisme et à la simplification. À l’inverse, avoir une part (en prenant en charge un projet, en siégeant au conseil ou simplement en faisant partie d’une communauté) signifie disposer d’une voix et, en fin de compte, du pouvoir. Ce type de participation plus solide est généralement plus accessible aux personnes aisées, propriétaires et hommes cisgenre, car elles disposent de davantage d’occasions de participer, explique Track. Ceux qui veulent intégrer le genre dans les communautés énergétiques doivent lutter contre les courants dominant pour obtenir représentation, inclusion et pouvoir. Selon Track, si le genre est souvent un sujet important, les communautés énergétiques pourraient privilégier d’autres domaines et ne pas créer des structures permettant une participation effective.

Kiara Groneweg, qui travaille sur l’énergie au sein de Women Engage for a Common Future (un réseau associatif agissant à l’intersection du genre et du climat), est d’accord avec Track sur le fait que la participation purement symbolique et la représentation risquent de renforcer le statu quo plutôt que de provoquer un changement transformateur et une égalité plus forte.

À titre d’exemple, Track cite Katharina Reiche, actuelle ministre de l’énergie et ancienne directrice générale d’une filiale du géant E.ON, comme exemple de femmes utilisant leurs postes de pouvoir pour anticiper le changement structurel. Reiche a proposé des restrictions sur le déploiement des renouvelables, telles que l’obligation de financer l’extension du réseau et la réduction des compensations pour le retour d’électricité sur le réseau. L’ex-secrétaire d’État vert Sven Giegold a critiqué ces propositions comme une tentative de freiner la production d’énergies renouvelables décentralisée.

Cependant, Groneweg reconnaît que lorsqu’il s’agit de représentation dans les communautés énergétiques, « les femmes attirent les femmes et les FLINTA attirent les FLINTA ». Elle ajoute : « Si vous avez un conseil d’administration composé majoritairement d’hommes avec un temps de parole très dominant, certaines FLINTA ne seront tout simplement pas intéressées à entrer et à discuter, parce que la structure ne leur convient pas dès le départ. » L’attrait qui accompagne une meilleure représentation est crucial pour ouvrir des structures dominées par les hommes. Comme le dit Track, « les gens aiment travailler ensemble avec des personnes avec lesquelles ils ressentent une connexion relativement facile. »

Cependant, les inégalités socio-économiques entravent l’augmentation de la représentation, précise Groneweg. Pour elle, le débat sur une transition énergétique socialement juste doit aussi être lucide quant à l’accès inégal au capital, au logement et à la propriété. Cet accès est particulièrement restreint en Allemagne, où plus de la moitié de la population habite dans des logements en location et un à cinq personnes est exposé à la pauvreté ou à l’exclusion sociale – et ce chiffre double pour les ménages monoparentaux.

Ces chiffres portent une charge fortement genrée. Les femmes constituent la grande majorité (85 %) des ménages monoparentaux, gagnent 16 % de moins et ont des pensions bien plus faibles que les hommes en moyenne.

Avec 75 % du parc immobilier européen classé comme énergétiquement inefficace, la transition du chauffage représente le maillon faible de la transition énergétique. Groneweg souligne que pour le chauffage, les solutions individuelles sont pratiquement insuffisantes, surtout pour les 53 % de personnes en Allemagne qui louent. Comme les rénovations et les retrofit avec des pompes à chaleur ont été très polarisants politiquement en Allemagne, ces solutions structurelles plus larges restent non abordées, laissant les populations qui en souffrent compenser seules les coûts énergétiques élevés.

Mentalité compétitive

Lorsque Marina Braun — ingénieure et fondatrice puis membre du conseil d’administration de plusieurs communautés énergétiques — a décidé de s’impliquer dans le secteur, elle pensait être la première femme à rejoindre une communauté énergétique masculine. Elle connaissait même certains des hommes siégeant au conseil, ce qui facilitait les choses. Finalement, toutefois, elle a choisi de consacrer ses efforts à une communauté énergétique plus jeune et plus diversifiée.

« J’ai compris que leur énergie était en quelque sorte complètement différente », se souvient-elle. « Il y avait aussi des femmes impliquées. J’avais ce sentiment intuitif que je me sentirais plus à l’aise dans cette autre communauté énergétique, parce qu’ils cherchaient activement des femmes. Je me suis dit que peut-être il n’y aurait pas cette « mentalité de coude » — et eh bien, cela a été un facteur déterminant pour moi. »

Kerstin Lopau, ingénieure et cofondatrice de SoLocal Energy, a vécu une expérience négative dans des communautés énergétiques dominées par les hommes, où elle a dû faire face à un manque de générosité dans les échanges et à une mentalité compétitive — la même « mentalité de coude » évoquée par Braun. Une culture de communication plus agréable, selon elle, conduit aussi à une productivité accrue et à une approche coopérative pour résoudre les problèmes.

Comme Track et Groneweg, Lopau pense que la représentation n’est pas une panacée pour l’égalité des genres. Par exemple, si l’on siège au conseil d’administration d’une entreprise — une structure qui est souvent assez hiérarchique et conformiste — les femmes peuvent être amenées à suivre des normes masculines et à perdre leur solidarité avec d’autres femmes. Dans les communautés énergétiques, toutefois, la situation est un peu différente selon Lopau: les conseils ont tendance à être plus démocratiques, avec divers mécanismes pour assurer le contrôle et la transparence, ce qui empêche l’aliénation et la perte de solidarité.

Cultiver le terrain

Les communautés énergétiques allemandes se présentent souvent comme des Genossenschaften (« coopératives ») qui embrassent une éthique, un statut juridique et une structure spécifiques. Ces organisations visent à aider leurs membres à atteindre des objectifs économiques, sociaux ou culturels par le biais d’opérations communes. Elles suivent traditionnellement les principes d’auto-assistance, d’auto-responsabilité et d’autogestion.

Dans son travail, Track a observé que les communautés énergétiques peuvent susciter des conversations autour de nouvelles façons durables de créer et de retenir de la valeur. Les communautés énergétiques constituent des leviers permettant aux habitants de bénéficier localement de la transition énergétique, notamment ceux qui n’en bénéficient pas encore, note-t-elle. Dans le secteur de l’énergie, cela se révèle crucial. Les projets communautaires d’énergie ont démontré générer deux à huit fois plus de revenus locaux que si le projet était porté par un acteur externe. En Allemagne, où une grande partie de l’électricité produite dans l’est du pays se dirige vers l’ouest, aggravant les déséquilibres existants, cet aspect local présente un potentiel immense.

Track estime qu’il est surprenant que d’autres municipalités n’utilisent pas davantage les communautés énergétiques pour contrer le phénomène « Not In My Backyard » (NIMBY) et bâtir une démocratie énergétique locale. Selon Groneweg, toutefois, avec le temps et l’effort bénévole nécessaire pour mettre en place des communautés énergétiques (particulièrement dans un pays comme l’Allemagne, entravé par d’immenses obstacles bureaucratiques), les communautés énergétiques ne devraient pas être tenues seules responsables de lever les barrières structurelles et de résoudre les problèmes politiques plus larges comme la pauvreté énergétique.

Au contraire, le mouvement des communautés énergétiques pourrait s’allier à d’autres mouvements sociaux, tels que les mouvements féministes et climatiques. « J’espère voir émerger un mouvement féministe autour de l’énergie qui défende des systèmes énergétiques décentralisés. Dans ce cas, plus de personnes s’impliqueront. Cela signifierait que dans une communauté énergétique, qui compte peut-être aujourd’hui une vingtaine de bénévoles, tout à coup 200 personnes s’impliqueraient, et cela se diffuserait de ville en ville, ou de village en village », déclare Groneweg.

Pour Lopau, il est positif de voir les panneaux solaires devenir un produit grand public, sortant l’énergie solaire du domaine des geeks de la tech pour entrer dans le cadre familier des supermarchés locaux. De petits modules photovoltaïques rendent très accessible la possibilité pour les locataires de créer leur propre système solaire sur leurs balcons. Pour ceux qui consomment peu ou qui vivent dans la précarité énergétique, les économies réalisées grâce à un module solaire sur un balcon sont relativement plus importantes que pour les gros consommateurs.

Les renouvelables permettent une production locale et constituent la manière la plus démocratique et accessible de fournir de l’énergie à ce jour. Cependant, ces sources restent encore fortement influencées par les systèmes énergétiques antérieurs et leurs dynamiques de genre, note Lopau. Elle voit les renouvelables comme un terrain fertile qui doit aujourd’hui être cultivé afin de réaliser pleinement leur potentiel, notamment par l’inclusion des FLINTA dans les communautés énergétiques. Cependant, il existe encore des obstacles, petits et grands, que les communautés énergétiques doivent surmonter pour équilibrer leur composition.

« Les communautés énergétiques n’existent pas dans le vide »

Les premiers obstacles auxquels les nouveaux membres potentiels d’une communauté énergétique doivent faire face sont les coûts initiaux et récurrents liés à l’adhésion. Les communautés énergétiques peuvent anticiper cela en proposant des modèles de tarification solidaires.

Lopau, qui s’est engagée dans la démocratisation des systèmes solaires sur les balcons, reconnaît que les renouvelables ne constituent souvent pas une priorité pour ceux qui font face à la pauvreté énergétique et à la charge mentale et au stress qui y sont associés. Elle affirme que les communautés énergétiques devraient s’appuyer moins sur les motivations internes des personnes sensibles à l’écologie. Pour que cela devienne une réalité, les utilisateurs potentiels doivent être activement recherchés et soutenus.

Mais les obstacles financiers ne constituent pas le seul frein à l’implication. Puisque les communautés énergétiques reposent sur l’efficacité individuelle et collective, les personnes qui manquent de confiance en elles ou d’expérience dans la société civile ou dans des entreprises collectives locales, comme les associations sportives, peuvent éprouver des barrières mentales et sous-estimer leurs propres capacités. Pour Braun, il est important de rappeler que les communautés énergétiques sont une entreprise collective. Les membres travailleront toujours avec d’autres; personne ne restera sur le bord de la route, et ils suivent toujours un principe des 4 à 6 yeux, dit-elle.

Les stéréotypes de genre contribuent aussi à la sous-représentation des femmes. Braun, qui a étudié l’ingénierie, suggère que l’écart entre les genres dans les domaines STEM est aussi lié aux intitulés de filières et à l’accent mis sur les aspects techniques. Des termes comme « énergie technologique » ou « technologie renouvelable » tendent à mettre en avant les éléments techniques traditionnellement associés à la masculinité, occultant les questions juridiques, organisationnelles et sociales liées aux renouvelables.

Braun souligne que les stéréotypes de genre peuvent être remis en cause. « C’est un sujet que chacun peut apprendre et comprendre. Il suffit de prendre le temps, comme on prend le temps d’apprendre à tricoter, à peindre, ou toute autre compétence que l’on souhaite améliorer. »

Cependant, la rareté du temps affecte aussi de manière disproportionnée les femmes. En Allemagne, les femmes consacrent 44,3 % de temps de soins en plus que les hommes, représentant un second shift non rémunéré d’environ 30 heures par semaine. Ce travail a été estimé à environ 826 milliards d’euros par an non rémunérés, et constitue la condition préalable à tout travail rémunéré. Sans donner et recevoir du soin, comme apprendre à parler, résoudre des conflits ou construire des relations sociales, d’autres activités économiques seraient tout simplement impossibles. Lorsque les gouvernements poussent à étendre la semaine de travail pour accroître la production économique, ils risquent de renforcer l’écart de soins entre les genres. Ils réduisent aussi le temps disponible pour l’engagement démocratique et la participation.

Ce sont là des questions plus larges qui affectent inévitablement les communautés énergétiques, qui s’appuient majoritairement sur le travail bénévole. Comme le dit Track : « Les communautés énergétiques n’existent pas dans le vide. Et tout ce que nous faisons structurellement pour promouvoir l’égalité des genres va bénéficier à l’égalité des genres au sein des communautés énergétiques. »

Compétences qui comptent

L’une des stratégies que les organisateurs de communautés énergétiques poursuivent pour attirer les FLINTA est de mettre en avant le fait qu’il faut mobiliser des compétences différentes. La communication, l’administration, le droit ou la finance sont des atouts essentiels pour bâtir l’organisation avant d’approuver tout champ d’éoliennes ou de panneaux solaires.

Braun explique que, surtout au début, il est crucial d’avoir des personnes capables de construire une organisation — sur les plans pratique et social. « Les femmes sont tout simplement très douées pour construire des organisations sur le plan structurel, en gestion de projets, elles sont très attentives, très empathiques — et c’est ce qui est indispensable pour une communauté énergétique au final. » Contacter les gens, les convaincre et les intégrer est lié à un ensemble de compétences émotionnelles et sociales (qui sont en réalité des compétences, et non des qualités innées) que les femmes et les FLINTA démontrent souvent.

Des chercheurs ont démontré des preuves solides des bénéfices du travail en équipes plus diversifiées. L’un des exemples évoqués par Braun est une augmentation de l’aversion au risque. Dans son expérience, les hommes ont tendance à prendre plus de risques et à repousser l’examen des scénarios pires, alors qu’un échange plus important entre les genres dans les discussions équilibre ces tendances, ce qui conduit par exemple à une évaluation plus solide des investissements à envisager.

Pour Lopau, rechercher activement une composition plus diversifiée peut aussi avoir d’importants effets domino, comme ouvrir de nouvelles perspectives et opportunités de croissance pour la communauté et rendre l’espace plus accueillant pour tous — y compris les éventuels nouveaux membres.

Track évoque l’exemple d’une communauté énergétique dirigée par des femmes avec laquelle elle a travaillé : « Je trouve intéressant que lorsqu’il y a deux présidentes, on pense tout de suite à des programmes de garde d’enfants. » Elle ajoute : « Elles ne sont pas les seules impliquées, mais tout le monde ne le fait pas. »

À l’aune de la transition énergétique, qui souffre parfois du soutien communautaire et du phénomène NIMBY, il devient évident que les compétences sociales et organisationnelles — traditionnellement genrées et dévalorisées — déterminent l’impact d’une communauté énergétique. Bien qu’en apparence le manque de compétences technologiques puisse rendre la participation dans les communautés énergétiques dénuée de sens, en réalité ce sont les compétences sociales et organisationnelles qui peuvent faire grandir et amplifier le mouvement.

« Ne les écoutez pas les hommes »    

Kerstin Lopau veut s’attaquer à la sous-représentation des femmes dans les communautés énergétiques à leurs racines et opérer de manière radicalement différente. Au cours des années précédentes, elle a organisé un camp d’été pour des jeunes afin d’apprendre à installer des panneaux solaires. Après des retours indiquant que certains FLINTA ne s’étaient pas inscrits parce qu’ils ne se sentaient pas en sécurité, Lopau a agi. Depuis lors, elle et ses collègues de SoLocal Energy organisent des camps solaires spécialement conçus pour les FLINTA. Leur approche consiste à être attentives aux écarts et à « toujours essayer de regarder de près ce dont les gens ont besoin. Nous savons, d’après notre expérience sur le terrain, ce qui peut leur sembler maladroit, alors nous cherchons ce qui pourrait leur paraître plus adapté. »

Ces camps solaires visent également à servir de tremplin vers un emploi futur pour celles et ceux qui souhaitent emprunter cette voie professionnellement. Lopau a été stratégique dans le développement de relations avec le sceau professionnel local en Haute-Hesse du Nord. Elle a sollicité leur expertise et leurs connaissances, même lorsque cela n’était pas strictement nécessaire. Ces collaborations ont donné lieu à de bons contacts. Elle se souvient que les professionnels des métiers du secteur « ont vu sur le terrain, ‘d’accord, elles savent ce qu’elles font et elles sont compétentes — et pas aussi mauvaises que ce que l’on pensait. Peut-être que nous pouvons prendre quelques stagiaires et ouvriers ici.’ — C’était donc un peu une situation gagnant-gagnant. »

Un pilier central de ce camp d’été est le réseau : tisser des relations entre ces futurs professionnels de l’énergie pendant le camp s’est avéré précieux. Cela renforce l’alphabétisation énergétique et la confiance des participants, leur permettant d’aborder les choses différemment, avec assurance, dans leurs communautés énergétiques ou leurs emplois futurs. Lopau raconte qu’un participant d’un ancien camp d’été l’a envoyé par courriel une question technique. « Tu as dit que c’est comme ça qu’il faut faire, mais les hommes ici disent qu’il n’est pas nécessaire de faire comme ça », écrivait le participant. Lopau a répondu : « Non, ne les écoute pas les hommes. Tu t’en souviens bien. »

Cet article s’appuie sur les travaux de Barbara Nicoloso, dont l’essai « Gender Power: The energy transition through a gender lens » et le briefing politique « Gender at the Heart of the EU Energy Transition: Key learnings from the French case » ont été publiés antérieurement par la Green European Foundation.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.