Dominique Barthier

Europe

Dr Strangelove : Comment j’ai appris à arrêter de m’inquiéter et à aimer le robot

En peu de temps, le système de soins occidental va connaître des bouleversements structurels et organisationnels dûs au vieillissement de la population, à la croissance exponentielle du nombre de personnes atteintes de maladies chroniques, aux progrès technologiques et à la pénurie de soignants. L’une des solutions envisagées pour répondre à cette problématique est l’automatisation des tâches médicales via l’intelligence artificielle. Mais si le patient devient le seul gestionnaire de sa santé, que deviennent alors les autres professionnels et acteurs du secteur sanitaire ?

Soins de santé par algorithme

Nous sommes en 2033. Michelle a 87 ans. Elle vit seule dans son appartement, situé dans un nouveau bâtiment résidentiel pensé pour les personnes âgées, à environ 10 kilomètres de Bruxelles. Elle adore préparer de délicieux gâteaux pour ses arrière-petits-enfants lorsqu’ils viennent la voir. Et elle aime aussi discuter avec eux sur le grand écran de son salon, lorsqu’ils rentrent de l’école.

Michelle appartient à la génération des baby-boomers post-Seconde Guerre mondiale. Désormais « granny boomer », elle incarne une Europe vieillissante. Tout au long de sa vie, Michelle a bénéficié d’immenses avancées médicales et a vu son espérance de vie s’allonger grâce à des soins médicaux et sociaux de proximité, qui coûtent cher en ressources humaines et financières.

Lorsqu’elle est tombée il y a trois ans, après s’être levée en plein milieu de la nuit pour aller aux toilettes, son petbot – tout le monde semble en avoir un de nos jours – a envoyé une alerte vers les smartphones de ses proches (amis, famille et aidants). Le petbot a aussi émis un appel géolocalisé vers la personne la plus proche du domicile de Michelle afin qu’elle puisse venir l’aider à se relever. Le petbot a également alerté les services d’urgence.

L’équipe qui supervise le quartier de Michelle a immédiatement reçu les informations nécessaires pour prendre une décision clinique : son pouls, la régularité du rythme cardiaque, le niveau de glycémie, la température, le niveau de conscience et ses antécédents médicaux. L’équipe de soins primaires attendait le contact visuel avec la personne envoyée chez Michelle. Grâce aux données fournies par cette personne via l’interface de communication du petbot, l’algorithme a pu déterminer que l’assistance médicale n’était pas nécessaire.

Ainsi, grâce à l’environnement automatisé mis à disposition par son assureur, Michelle n’a pas passé toute la nuit au sol en attendant de l’aide, elle n’a pas été découverte à midi le jour suivant lorsque son aidant est venu préparer le déjeuner; Michelle n’a pas paniqué et n’a pas appelé les secours, et elle n’a pas passé cinq jours à l’hôpital sous surveillance après avoir passé neuf heures sur le sol froid de sa chambre.

Work on the Horizon: Tracking Employment’s Transformation in Europe
Cet article est tiré de l’édition papier

Travail à l’horizon : suivre la transformation de l’emploi en Europe

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Le suivi à distance de ses constantes physiologiques n’est pas le seul avantage dont bénéficie Michelle. Sans même devoir utiliser un smartphone ou un logiciel complexe, Michelle bénéficie d’un niveau de prise en charge optimal. Sa tension artérielle est mesurée chaque semaine à l’aide d’un bracelet discret. Son petbot enregistre les informations et les transmet mensuellement à l’équipe de soins primaires. L’infirmière reste en contact vidéo régulier avec Michelle pour l’informer des évolutions du traitement et n’a plus besoin de la voir fréquemment pour mesurer ses paramètres de santé ou vérifier qu’elle prend bien ses médicaments.

En ce qui concerne la médication, l’intelligence artificielle intégrée au petbot calcule aussi tout ajustement de dose nécessaire en fonction des paramètres mesurés et enregistrés, et les propose au médecin de l’équipe.

Lorsque le médecin autorise un changement de médicament, l’ordonnance est envoyée directement au robot situé dans le centre pharmaceutique local, qui fabrique les comprimés à l’aide de la technologie 3D afin de les adapter parfaitement à Michelle et d’y intégrer aussi les trois autres médicaments qu’elle doit prendre quotidiennement. La boîte de pilules est livrée au domicile le lendemain par drone, et Michelle confirme la réception par empreinte digitale ou par reconnaissance faciale. Elle place les pilules dans son petbot, qui avertit instantanément le médecin que la nouvelle thérapie a commencé. Si Michelle l’autorise, ses amis et sa famille sont également informés des changements apportés à son traitement. Grâce à son petbot, Michelle n’oublie jamais de prendre ses pilules.

Grâce à l’environnement automatisé fourni par son assureur, Michelle n’a pas passé toute la nuit au sol en attendant l’aide

Grâce à son abonnement Uber Health, Michelle peut planifier ses trajets vers l’hôpital pour des examens; elle n’a plus besoin de solliciter sa fille pour l’emmener. Son réfrigérateur intelligent envoie automatiquement une liste de courses au centre de distribution local. Lorsqu’elle doit effectuer des exercices de rééducation pour soigner son épaule blessée lors de la chute, Michelle utilise des baguettes virtuelles pour jouer de la musique commandée par le capteur de mouvement intégré à la caméra de la télévision dans son salon.

À terme, Michelle parvient à arrêter les somnifères et ne risquera plus de tomber la nuit en raison de leurs effets secondaires. Chaque nuit, le petbot de Michelle lance un programme d’aide au sommeil, avec une musique, une voix apaisante et des couleurs réconfortantes. Michelle ne ressent plus d’angoisse, car elle sait que son petbot veille sur elle la nuit et avertira ses proches s’il y a un problème.

Pour chaque aspect de la santé de Michelle – physique, psychologique et social – il existe une solution de soins automatisée.

Un système de santé vieillissant

Aujourd’hui, près de 20 % de la population européenne a plus de 65 ans. Mais ce vieillissement est souvent lié à une Europe malade et dépendante, car l’allongement de la durée de vie ne s’accompagne pas d’une diminution des états de mauvaise santé. Bien que les progrès médicaux aient permis d’allonger nos vies, ils ne nous ont pas permis de les guérir complètement.

Les prévisions démographiques le disent clairement : la proportion des Européens âgés de 65 ans et plus devrait doubler entre 2010 et 2050, tandis que celle des personnes de plus de 80 ans doublera d’ici 2080, passant d’environ 6 % aujourd’hui à 12 %. Le niveau de dépendance augmentera aussi, passant d’environ 30 % aujourd’hui à 50 % en 2080. En outre, on estime que 60 % de la population européenne sera obèse d’ici 2050, alors que les taux actuels d’obésité sont trois fois supérieurs à ceux de 1980. Les cas de cancers et de diabète suivront également cette tendance.

À mesure que l’Europe vieillit, les Européens qui prennent soin de sa population vieillissent eux aussi. En 2009, 30 % des médecins européens avaient plus de 55 ans. Ces médecins approchent désormais de la retraite et la plupart sont en fin de carrière. Or la médecine demeure l’un des plus importants secteurs économiques européens, employant près de 17 millions de personnes et représentant 8 % de l’ensemble des emplois[2]. Il fait face à trois défis majeurs. Il n’y a pas assez de nouveaux entrants pour remplacer les départs à la retraite. Le travail en santé implique des conditions psychologiques propres à ce type de métier, ce qui entraîne un turnover rapide. Et les nouvelles technologies exigent une formation avancée et continue sur l’ensemble du secteur.

Alors que les progrès médicaux ont permis d’allonger la vie des personnes atteintes de maladies chroniques, ils n’ont pas permis de les guérir totalement.

Les politiques sanitaires mises en œuvre par les États européens ne répondent pas de manière adéquate à ces enjeux. D’un côté, on manque d’investissements dans la prévention pour endiguer la progression des maladies chroniques et, de l’autre, des mécanismes qui restreignent le nombre de professionnels de santé persistent (par restructurations et fusions d’organisations sanitaires ou par l’accès restreint aux diplômes médicaux et paramédicaux observé depuis les années 1990).

Tandis que la période entre 1960 et 1990 a vu le nombre de médecins tripler dans la plupart des pays OCDE (à l’exception du Royaume-Uni et du Japon), ce qui a conduit à une abondance dans certains pays (Grèce, Espagne, Italie et Belgique), les chiffres ont stagné depuis les années 1990 et ne semblent plus suffisants pour répondre aux besoins à long terme. Malgré l’évidente absence de preuves scientifiques justifiant l’imposition de quotas pour réguler l’accès aux soins, l’accès restreint à la profession médicale par le biais de quotas demeure la norme en Europe.

Depuis avril 1993, grâce à une directive européenne, les médecins peuvent se déplacer librement au sein de l’UE et la reconnaissance mutuelle de leurs qualifications a été facilitée. Mais la libre circulation a manqué de supervision et n’a pas tenu compte des différents niveaux de revenus ou des structures de soins propres à chaque État membre.

De plus, toute analyse démographique du secteur médical en Europe est compliquée par deux facteurs principaux : les différences d’organisation des soins publics d’un pays à l’autre et l’absence d’une définition partagée des professionnels de la santé. Par exemple, un médecin généraliste en Belgique n’a pas les mêmes compétences ni les mêmes fonctions dans une organisation sanitaire que son équivalent au Royaume-Uni ou en Irlande.

Malgré la volonté affichée de permettre la libre circulation des professionnels de santé, la planification sanitaire demeure l’une des relations pauvres de l’intégration européenne. En effet, ce n’est que depuis 2010 que certains organismes professionnels nationaux ont commencé à travailler ensemble pour améliorer l’évaluation des flux migratoires et leur impact sur le fonctionnement des systèmes de santé à travers l’Europe[4]. Cette apparente absence de prévoyance politique et d’action concertée en matière de planification de la santé transformera, que ce soit par accident ou par intention, en profondeur l’organisation des soins.

Quel avenir pour notre système de santé ?

En parallèle de l’éducation, les soins de santé demeurent l’un des derniers domaines où l’automatisation et la numérisation n’ont pas encore atteint leur plein développement. De nouvelles technologies sont prêtes à offrir un service apparemment personnalisé dans des domaines où le contact humain paraît irremplaçable.

Et bien que les Européens (patients et professionnels de santé) restent réticents à utiliser ces nouvelles technologies de santé et à partager leurs données de santé, la génération qui a grandi avec le smartphone à la main va rapidement faire évoluer la situation. Au cours des cinq dernières années seulement, le secteur de la santé a été inondé de technologies nouvelles. Les plateformes privées pour consulter des médecins en ligne se sont multipliées; les dispositifs connectés qui mesurent les signes vitaux sont devenus banals; les applications mobiles de suivi et de coaching santé ont explosé, les assureurs et les systèmes de sécurité sociale commençant à financer certaines applications, et les États ont mis en place des plans de santé électronique pour relier professionnels et patients dans le cadre de projets plus vastes de gouvernement électronique.

Les implications économiques et médicales sont considérables : non seulement le secteur pharmaceutique et des soins esthé́tique est financièrement attractif – aujourd’hui considéré comme l’un des plus prometteurs par les marchés financiers, avec l’e-santé ouverte à la concurrence du secteur privé – mais c’est aussi une manière de réduire les coûts des services de santé. Les applications mobiles de santé représentaient 25 milliards de dollars dans le monde en 2017. Une étude publiée dans The Lancet en novembre 2017 estimait que l’adoption généralisée d’applications de santé numériques pour cinq types de patients (prévention du diabète, diabète, asthme, réadaptation cardiaque et réadaptation pulmonaire) pourrait faire économiser au système de santé américain 7 milliards de dollars par an.

La fin du XXe siècle a vu les traditionnels silos de l’organisation des soins dans les pays industrialisés commencer à se déliter, les tâches médicales se déplaçant des médecins vers le personnel paramédical et les tandems médecin-infirmier devenant monnaie courante. Le XXIe siècle promet la réparation ADN, le remplacement de l’expertise médicale par des algorithmes et l’autogestion de la santé par les patients. La lecture automatisée des paramètres de santé libérera médecins et infirmières d’une série de tâches répétitives. Les patients seront autonomisés par l’e-learning et les chatbots (programmes de conversation automatiques répondant à des mots-clés) prendront en charge la supervision médicale, avec les derniers algorithmes assurant une qualité de soins scientifiquement validée.

Nouvelles technologies prêtes à offrir un service apparemment personnalisé dans des domaines où le contact humain paraît irremplaçable.

Alors que la relation patient-soignant demeure le socle de l’effet placebo (le fait que les patients se sentent écoutés et soignés joue un rôle clé dans la guérison), des études montrent que les utilisateurs d’applications mobiles de santé se sentent mieux soutenus et écoutés que dans le système actuel, où les médecins sont contraints de limiter le temps de contact en raison d’un surcroît de travail. [5]

L’automatisation des soins ne fera pas que gagner du temps dans la gestion des événements de santé des personnes : elle réduira aussi le seuil critique du nombre de médecins généralistes nécessaire pour répondre à nos besoins en matière de soins. Nous assistons à une véritable mutation de la santé publique en termes de traitement des problèmes de santé, de politiques de prévention et d’organisation des systèmes de soins.

En vieillissant, Michelle sera témoin de la transformation de pans entiers de spécialités médicales. Au lieu d’un radiologue, un programme d’intelligence artificielle analysera son imagerie pour vérifier que son cancer est toujours en rémission. Lorsqu’elle aura besoin d’insuline pour maîtriser son diabète, un dispositif implanté dans son estomac calculera automatiquement la dose à délivrer sans l’intervention d’un néphrologue. Si Michelle est victime d’un accident de voiture qui endommage son estomac, l’impression 3D de tissus et d’organes accélérera le travail du chirurgien. L’assurance maladie que Michelle devra contracter utilisera des outils précis de réduction du risque. Et les arrière-petits-enfants de Michelle bénéficieront des diagnostics génétiques et des perspectives de réparation précoce.

Une réorganisation inévitable

L’automatisation des soins soulèvera un ensemble de problématiques spécifiques. Les bases de données privées des dossiers médicaux présentent le risque de violations de la confidentialité et ouvrent la porte à une plus grande commercialisation des données médicales. Avec davantage de profilage algorithmique (même si cela fait l’objet d’une régulation par le nouveau règlement général sur la protection des données), il sera essentiel d’éduquer et de former les personnes à l’autogestion et à l’utilisation des outils informatiques. La consommation d’énergie augmentera. L’accès à ces nouvelles technologies deviendra une source d’inégalité, et la consommation des soins à l’échelle transfrontière et virtuelle compliquera l’organisation et la prévision des politiques de santé au niveau national.

La révolution apportée par les avancées en médecine préventive et régénérative, rendues possibles par les innovations en génétique, modifiera profondément les traitements médicaux et rendra la médecine curative obsolète. Il est donc essentiel de réformer rapidement la formation des soignants. La modernisation rapide de la formation est particulièrement importante car l’éducation et l’organisation des soins, systèmes à forte inertie, ne suivront pas le rythme du dynamisme du secteur technologique. Dans le monde de demain, nous aurons encore davantage besoin de médecins, mais ils devront travailler aux côtés d’ingénieurs et de chercheurs en informatique pour créer et gérer des outils de santé.

[1] Le ratio de dépendance lié à l’âge est le rapport entre le nombre de personnes âgées, généralement inactives sur le plan économique (âgées de 65 ans et plus), et le nombre de personnes en âge de travailler (15-64 ans).

[2] Commission européenne (2012). Document de travail de la Commission sur un plan d’action pour la main-d’œuvre en santé dans l’UE. bit.ly/2qm4NiF

[3] Debbie Carlson (janvier 2018). Les secteurs boursiers les plus performants en 2018. U.S. News. bit.ly/2qjOxiD 

[4] Does Mobile Health Matter? The Lancet. Vol. 390. (18 nov. 2017) bit.ly/2EzMjAl

[5] Powell, Rhea E. et al. (mai/juin 2017). Patient Perceptions of Telehealth Primary Care Video Visits. Annals of Family Medicine. Vol. 15 no. 3 225-229.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.