Dominique Barthier

Europe

Élections en Croatie : Le Retour à la Stabilité ?

Après la chute du précédent gouvernement, les élections anticipées du 11 septembre dernier étaient attendues comme un point de convergence difficile entre la coalition de centre-droit dirigée par l’Union Démocratique Croate (HDZ) et la coalition de centre-gauche menée par le Parti social-démocrate (SDP), comme expliqué dans l’article précédent. Cependant, la nouvelle alliance de centre-droit, menée par le député européen Andrej Plenković, a su redresser la barre de son parti, la HDZ, et obtenir une victoire relative en remportant 61 sièges au Parlement, devant les 54 sièges obtenus par les sociaux-démocrates et leurs alliés.

Le parti newcomers lors des élections de 2015, nommé « Pont » (Most), a réussi à conserver la majorité de ses sièges. Ce parti représente une coalition lâche d’ listes indépendantes locales et de maires qui prônent la décentralisation, la réforme du système judiciaire, la lutte contre la corruption, ainsi qu’une opposition populiste aux élites des partis de centre-gauche et de centre-droit. Bien que le nombre de députés de Pont ait diminué, passant de 19 à 13, ils conservent néanmoins suffisamment de sièges pour continuer à jouer un rôle décisif dans les négociations postélectorales en vue de former une majorité parlementaire. Comme prévu, le parti Živi zid (Bouclier Vivant), petite formation anti-système, eurosceptique et souhaitant totalement réviser la politique monétaire ou abolir le système actuel de prêts, a progressé rapidement, passant d’un seul siège à huit. La coalition centriste « Pour le Premier Ministre », dirigée par l’ancien social-démocrate devenu maire indépendant de Zagreb, Milan Bandić, n’a obtenu que deux sièges, malgré les pronostics qui la donnaient potentiellement comme un « faiseur de roi » dans la période postélectorale.

Le poids du scrutin par vote préférentiel

Il s’agissait de la deuxième élection au Parlement croate où les électeurs avaient la possibilité de voter de façon préférentielle pour un seul candidat. Ces préférences pouvaient influencer le classement final des candidats (modifier le positionnement indiqué par les partis et présenté sur le bulletin de vote) uniquement si le pourcentage de votes favorables à un candidat dépassait le seuil de 10 % parmi les votes préférentiels de la liste concernée. Lors du scrutin de 2015, la majorité des votes préférentiels allaient à des candidats déjà en tête de leur liste, mais cette année, la force du vote préférentiel a été particulièrement mise en évidence. Plusieurs candidats classés en bas de la liste ont obtenu des sièges grâce à des pourcentages élevés de votes préférentiels, tandis que de nombreux vétérans politiques, issus aussi bien du HDZ que du SDP, ont été évincés du Parlement pour avoir recueilli peu de suffrages préférentiels. Ce scrutin marque ainsi un changement notable dans la dynamique politique croate. Cependant, malgré l’arrivée de nombreux jeunes et de nouveaux visages parmi les députés du neuvième Parlement croate, la proportion de femmes parlementaires est tombée à 12,6 %, ce qui place la Croatie parmi les pays européens où le déséquilibre entre sexes au sein du Parlement est le plus marqué.

Les « boys » de Bruxelles

Cette année, une caractéristique marquante des élections a été la présence de deux figures principales pour le poste de Premier ministre, toutes deux issues de l’administration diplomatique croate. Andrej Plenković, leader du parti unioniste/peut-être plus modéré de la HDZ, et Zoran Milanović, de la Social Democratic Party (PES), ex-Ministre des Affaires étrangères et ancien Premier ministre (2011-2015), ont tous deux fait partie du corps diplomatique. Après avoir succédé à Tomislav Karamarko à la tête du parti en janvier 2016, Plenković s’est entouré d’anciens diplomates et eurodéputés comme Davor Ivo Stier, Davor Božinović, Gordan Jandroković, ou Ivana Maletić. En parallèle, il a mis en avant un positionnement politique modéré, évoquant le caractère chrétien-démocrate et conservateur moderne de la HDZ, en cohérence avec son affiliation à la European People’s Party. Ce changement contraste fortement avec l’ancienne direction, qui avait opté pour une alliance avec des partis d’extrême droite et prôné une vision ultranationaliste, ce qui avait éloigné une partie des électeurs centristes.

Alors que Plenković a mené une campagne calme, polie, et fortement pro-UE, axée sur des réformes économiques, Zoran Milanović a tenté de se présenter comme un leader plus ferme, plus expérimenté, ayant déjà exercé la fonction de Premier ministre. Toutefois, il a renouvelé les candidats peu populaires de son gouvernement, malgré les nombreux scandales et accusations de corruption. Son approche a aussi consisté à chercher à séduire une frange plus nationaliste de l’électorat, plutôt que de s’adresser à ses propres électeurs traditionnels. Résultat : cela a contribué à une abstention record de 53 %, car beaucoup de votants de gauche ou du centre-gauche se sont abstenus, laissant la place à un faible taux de participation.

Milanović n’a pas hésité à attaquer personnellement le président de la HDZ, en critiquant notamment la famille de Plenković, tout en tenant des propos musclés sur la Bosnie-Herzégovine ou sur le gouvernement serbe à Belgrade, ce qui a suscité des remous dans des pays voisins. Malgré cela, Plenković a su redéfinir l’image de son parti dans une optique plus modérée, renouvelée, et en phase avec ses valeurs européennes. Cependant, certains membres eurosceptiques et plus nationalistes, issus de l’ancienne direction, ont réussi à faire leur retour au Parlement grâce à leur popularité parmi une partie des électeurs. Le nouveau chef de la HDZ ambitionne de réconcilier les tendances modérées et plus extrêmes au sein de son parti. Il a promis de « combattre l’extrémisme » et d’adopter une diplomatie plus constructive envers la Commission européenne et la région des Balkans, notamment en proposant une nouvelle ligne de politique étrangère.

Les perdants, à gauche comme à droite

Bien que ni la coalition de centre-gauche ni celle du centre-droit n’aient pu former une majorité sans la participation de Pont, ce qui a bouleversé le jeu politique en Croatie, cette élection a renforcé le caractère plutôt consolidé du système partisan croate. La majorité des voix est restée entre les mains des grandes formations traditionnelles du pays.

Plus à gauche, le Parti du Travail s’est présenté seul et a subi une déroute sévère, ne dépassant pas le seuil de 5 % dans toutes les circonscriptions. Le parti écologiste ORAŠ (Développement durable de la Croatie) a changé de leadership et s’est repositionné comme un parti centriste vert, abandonnant ses positions initiales plus radicales et écologistes de gauche. La fondatrice, Mirela Holy, a quitté la vie politique, déçue par la direction qu’elle jugeait peu sincère. Son successeur, le jeune Luka Keller, a allié le parti avec des factions de Pont et de Živi zid. Malgré une certaine popularité dans la communauté académique et chez les ONG, ORAŠ a perdu quasiment tout soutien électoral et n’a pas réussi à retrouver ses places au Parlement. À ses débuts, il attirait de nombreux électeurs désireux d’un parti authentiquement de gauche et écologique, mais le manque de spectre large et les conflits internes ont précipité sa chute. Les déçus, autrefois fidèles, se sont reportés vers le camp social-démocrate lors des difficultés internes.

Ce scrutin du 11 septembre n’a pas été seulement une catastrophe pour la gauche. La formation nationaliste croate, le Parti Croate des Droits – Dr. Ante Starčević, espérait capter les électeurs de droite déçus par la tournure prise par la HDZ sous Plenković, mais elle a subi une lourde défaite, ne recueillant aucun siège. De même, la Croatie de Slavonie et de Baranja, régionaliste et nationaliste, a été fortement sanctionnée, avec un seul parlementaire contre six en 2011, et deux en 2015.

Réflexions sur la gauche

Malgré la majorité des suffrages allant aux deux grands partis traditionnels, la Social-démocratie, encore la deuxième force du pays et l’un des partis social-démocrates les plus solides d’Europe post-communiste, voit son leadership, incarné par Zoran Milanović, sortir affaibli de cette consultation. Sa rhétorique agressive, ses changements de cap aléatoires, ainsi qu’une communication peu ouverte face aux critiques des médias progressistes, ont conduit à une défaite électorale. Sa décision de ne pas se représenter lors du vote interne de novembre pour renouveler la tête du parti marque la fin d’une époque pour la gauche croate.

Beaucoup d’intellectuels espèrent une ligne plus à gauche chez les nouveaux dirigeants du SDP, tandis que certains membres du parti pourraient continuer la politique de Milanović, notamment l’ambiguïté idéologique ou le langage dur qui ont fait leur réputation. Depuis plusieurs années, le parti se positionne plutôt comme une force centriste, libérale et social-démocrate, attirant surtout une électorat urbain, de classe moyenne et supérieure, mais négligeant les classes ouvrières traditionnellement industrielles ou œuvrant dans le secteur des services.

Les candidats pour la présidence du SDP sont nombreux. Parmi eux, Ranko Ostojić, ancien ministre de l’Intérieur, Orsat Miljenić, ancien ministre de la Justice, et Domaogj Hajduković, jeune leader de 35 ans, toutes tendances pro-Milanović. Mais ce dernier, officiel ou non, semblerait vouloir voir Miljenić lui succéder. Deux candidats anti-Milanović forts se présentent : l’eurodéputé Tonino Picula et Davor Bernardić, jeune leader du parti à Zagreb. Picula et Bernardić souhaitent tous deux incarner une gauche moderne, orientée vers le dialogue avec les intellectuels, avec une emphase sur l’engagement sur le terrain. Enfin, trois femmes briguent la présidence : Vesna Škulić, la présidente de la branche féminine, Gordana Sobol, vétéran parlementaire, et Karolina Leaković, très critique. Škulić, atteinte d’un handicap, est reconnue pour son engagement en faveur des personnes handicapées, mais reste peu connue. Sobol, députée depuis plus de vingt ans, n’a pas été réélue faute de suffrages favorables. Leaković souhaite que le parti suive l’exemple du Labour britannique sous Jeremy Corbyn. Bien qu’il soit trop tôt pour tirer des conclusions définitives, il est probable que Miljenić et Bernardić passent au second tour des élections internes.

Ce scrutin constitue un sérieux revers pour la gauche et le centre-gauche, mais ne compromet pas pour autant leurs perspectives d’avenir. La social-démocratie en Croatie traverse une période de crise, mais demeure une formation influente, forte de ses membres fidèles et de ses électeurs de base engagés, prêts à la soutenir quoi qu’il arrive.

Une nouvelle majorité… et une stabilité espérée ?

Le nouveau leader de la HDZ, Andrej Plenković, devra rapidement faire face à plusieurs défis. Il a déjà prouvé son habileté à mener une campagne calme, constructive, et à redonner du souffle à son parti, après les scandales et les impasses idéologiques qu’avait laissés son prédécesseur, Karamarko. Mais il doit aussi moderniser et européeniser la HDZ tout en conservant ses électeurs de droite.

Outre ces enjeux internes, Plenković doit également gérer la coalition avec « Pont », qui s’est révélée particulièrement inflexible durant les négociations. Le leader de Pont, Božo Petrov, a présenté sept « garanties » sous forme de projets de loi, devant être adoptés avant la formation d’une majorité gouvernementale. Plenković a accepté presque toutes, mais a réussi à repousser certains textes, qui nécessitent un débat plus approfondi au Parlement ou une homologation à Bruxelles. Par ailleurs, il a entamé des négociations avec les huit députés représentant les minorités ethniques, notamment la minorité serbe, pour construire une majorité stable. Cette démarche n’est pas seulement stratégique, elle témoigne aussi d’une évolution dans la posture du parti face aux minorités.

Le gouvernement précédent, incarné par un gestionnaire de produits pharmaceutiques non affilié à un parti, s’était constitué autour d’une alliance fragile entre la HDZ et Pont. Il a toutefois souffert de nombreux scandales, de ministres inexpérimentés, et d’un climat de méfiance mutuelle. Avec l’arrivée d’un nouveau leader plus expérimenté et débarrassé de certains membres ultraconservateurs ayant quitté le parti, l’espoir d’un gouvernement plus stable renaît. Une stabilité qui pourrait profiter à la fois à la Croatie et à son économie en difficulté, tout en améliorant la situation dans une région sensible.

Au-delà des réformes administratives et de la création d’un environnement économique plus favorable, cette majorité de centre-droit, avec Pont comme partenaire secondaire, pourrait faire évoluer la politique verte, notamment en matière de gestion durable de l’eau, de traitement des déchets dans les grandes villes et de promotion des énergies renouvelables. Même si la reconstruction du Parti social-démocrate sera longue, l’opinion publique croate montre un intérêt croissant pour les enjeux environnementaux et une sensibilité renforcée sur l’usage du territoire, la gestion des déchets et la consommation énergétique. La pression citoyenne pourrait ainsi pousser le nouveau gouvernement à accélérer ses efforts pour répondre à ces problématiques.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.