Dominique Barthier

Europe

Enchaînés dans la liberté

La liberté telle que nous l’entendions autrefois est aujourd’hui sous pression, de tous côtés.

Des mouvements réactionnaires qui montent à l’échelle mondiale considèrent la démocratie comme une arène à corde tendue où tout est disputé, sapant les freins institutionnels et l’État de droit. Les libertés sociales et civiles sont aussi dans leur ligne de mire. Les agressions contre la liberté de la presse rétrécissent l’espace du débat démocratique. Des puissances mondiales révisionnistes bafouent le droit des pays à disposer d’eux‑mêmes. L’annihilation de Gaza, facilitée par l’occident, a réduit les droits humains à un signe vide. Les frontières se renforcent et des murs se dressent au nom de la sécurité. La surveillance numérique et les manipulations pilotées par l’IA remettent en cause les notions fondamentales d’autonomie individuelle. Des catastrophes climatiques plus fréquentes menacent la liberté de mener une vie digne et sûre — même dans les pays plus riches. Même les marchés libres, socle de la mondialisation néolibérale, se voient remis en question dans les nouveaux conflits commerciaux.

Les multiples crises récentes ont agi comme des accélérateurs pour nombre de ces dynamiques, mais elles ont aussi mis au jour les inégalités et les déséquilibres qui sous-tendent nos libertés.

Le krach financier mondial et son remède d’austérité ont ébranlé gravement la confiance des populations dans leurs gouvernements et dans les institutions mondiales, ouvrant la voie à la montée de mouvements d’extrême droite. Lorsque la pandémie de Covid‑19 a frappé en 2020, elle a révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, fortement interconnectées, et l’exploitation qui les fait tourner. Elle a aussi soulevé des questions urgentes sur les effets inégaux des confinements et sur le droit des gouvernements démocratiques à restreindre les libertés individuelles au nom de l’intérêt général. Enfin — et peut-être surtout pour l’Europe — l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et la crise du coût de la vie qui a suivi ont dévoilé notre dépendance à une énergie bon marché fournie par des autocrates pétroliers.

La promesse d’une abondance toujours croissante et d’une consommation sans fin — même en période de récession — constitue le socle de l’ordre libéral mondial, des libertés démocratiques et de la redistribution économique. Son affaiblissement, alimenté par des facteurs géopolitiques et écologiques, constitue une crise existentielle pour notre système politique et nos institutions. Avec l’Europe en déclin relatif et un paysage international de plus en plus tendu, les décennies de paix que des générations d’Européens avaient connues semblent désormais relever de l’anomalie historique plutôt que d’une continuité naturelle.

Ces évolutions s’accompagnent de combats politiques furieux sur ce que signifie la liberté et sur ceux qui en sont les véritables défenseurs. Longtemps sujet de questions philosophiques et de slogans révolutionnaires, la liberté — idéal malléable dont les interprétations dominantes ont évolué au fil de l’Histoire et des lieux — n’est pas nouvelle en tant que sujet de contestation politique.

Aujourd’hui, néanmoins, des visions opposées de la liberté — ou « cadres », tels que les a conceptualisés le néolinguistique américain George Lakoff — se recomposent de manière inattendue et inquiétante. Des forces politiques prétendument progressistes défendent un capitalisme sans entraves tout en préconisant des politiques d’immigration plus strictes. Des régimes autoritaires censurent la dissidence tout en se posant en remparts de la liberté d’expression. Ils ont trouvé des alliés chez les milliardaires de la tech, qui instrumentalisent la liberté d’expression pour esquiver la régulation et se proclament « libertariens » tout en tirant profit de la militarisation et de l’État de sécurité nationale. Parallèlement, le potentiel révolutionnaire des mouvements de masse apparus pour combattre l’inégalité et l’oppression — de l’Égypte au Brésil, en passant par la Turquie et l’Europe de l’Est — a été détourné et déformé pour renforcer le pouvoir des tyrans.

L’écologie politique, elle aussi, est profondément mêlée à cette lutte pour la liberté.

Lorsqu’il s’agit de liberté, le courant vert est à l’aise. Ses racines puisent dans une critique radicale de toute forme d’autorité, de domination et de l’exploitation des personnes et de la nature. Sa vision distinctive repose sur la conviction que la liberté ne peut exister sans respecter des limites et que nous pouvons être simultanément plus autonomes et plus interdépendants que les philosophies politiques traditionnelles n’ont osé l’imaginer.

Bien que cette critique et cette vision soient plus pertinentes aujourd’hui que jamais, cet accent mis sur l’autodétermination individuelle assortie du respect des limites collectives a été l’objet d’un retour de bâton. Les écologistes se sont souvent appuyés trop lourdement sur des données scientifiques pour étayer leurs politiques et leurs idées, oubliant que les émotions et les désirs comptent tout aussi fort que les faits dans la formation des attitudes et l’action. Et cela est encore plus vrai à l’ère des divisions marquées et de la polarisation alimentée par les algorithmes.

Récupérer la liberté face à ses prétendants réactionnaires est une mission à la fois défensive et offensive. D’une part, il s’agit de protéger les valeurs de la démocratie libérale et du projet européen. Cette défense doit être fondée sur la conviction que les libertés individuelles, la diversité et l’État de droit enrichissent les vies et rendent les sociétés plus prospères et résilientes. D’autre part, surmonter les injustices de notre système actuel exige un travail d’imagination collective. Si les risques géopolitiques et les menaces climatiques exigent un leadership résolu et pragmatique, les affronter ne doit pas se faire au prix du débat démocratique et d’un brin d’utopie. À cette fin, les liens étroits du mouvement vert avec les mouvements sociaux de base et la société civile constituent un atout précieux à renforcer — et non un fardeau à abandonner — en temps de crise.

De plus, l’abandon nécessaire d’une consommation effrénée et d’une croissance économique sans fin doit s’accompagner d’une promesse tangible d’une nouvelle abondance, tant matérielle — logement abordable, transports publics et autres services essentiels — que immatérielle — bien‑être, sécurité, entraide, relations, santé, et droits individuels et collectifs.

Entre la quête de domination de l’extrême droite et les crises interconnectées d’aujourd’hui, le chemin pour reprendre en main la liberté ne sera pas dépourvu d’obstacles.

Cette édition ne cherche pas à définir une nouvelle notion de liberté. Au lieu d’un manuel ou d’une carte, elle se propose d’être une boussole au cœur du labyrinthe des combats idéologiques actuels. Selon le point de départ et le chemin emprunté, elle peut vous mener vers des destinations différentes. Mais, compte tenu du potentiel mobilisateur de la liberté et de son appel émotionnel, quitter le champ de bataille sur sa signification et sa propriété n’est pas une option pour ceux qui se soucient de notre avenir commun.

Cette éditorial présente Unbound: The Battle Over Freedom, l’édition imprimée Été 2025 du Green European Journal. Vous pouvez lire tous les articles en ligne, ou commander une copie imprimée.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.