Dominique Barthier

Etats-Unis

États-Unis et Iran : bataille des volontés dans le Golfe Persique

Tout a commencé comme une bataille militaire d’une intensité extrême, qui a coûté à l’Iran plus d’un millier de vies et des milliards de dollars de dégâts pour l’économie iranienne, pour ses forces armées et son infrastructure interne, ainsi que pour les infrastructures des pays arabes du Golfe. Les États‑Unis ont perdu 18 soldats, avec entre 600 et 750 blessés supplémentaires et d’importants dégâts ou destructions de leurs installations militaires dans tout le Golfe et en Jordanie. Mais après six mois, la Guerre Iranienne est devenue une guerre des volontés entre les deux principaux antagonistes du conflit, l’Amérique et l’Iran.

Qui souffre ?

Pour les États‑Unis, la pression est surtout politique. Les coûts budgétaires et une modeste hausse des prix de l’essence constituent à peu près les seules pénalités économiques réelles. Le coût politique pour le président Donald Trump et son parti pourrait être plus lourd, les sondages indiquant une cote d’approbation qui chute à environ 26 %. Comment cela se traduira exactement lors des élections de mi-mandat de novembre reste incertain, mais bon nombre de ses partisans sont très inquiets, le contrôle des deux chambres par les Républicains étant en jeu. Les Américains ont la réputation de punir le parti qui conduit le pays dans une guerre impopulaire. Le Chicago Council on Global Affairs rapporte que le mécontentement envers la guerre atteint désormais 70 %.

En ce qui concerne l’Iran, la douleur est avant tout économique. Il n’y a pas de débat sur le niveau de dégâts causés à l’économie de ce pays, qui souffre d’un pilonnage dévastateur mené tant par des bombardements américains qu’israéliens. En raison des dégâts d’infrastructures et du blocus américain en cours, les exportations pétrolières iraniennes ne coulent plus que très lentement, autour de 65 000 barils par jour selon une estimation. Le PIB devrait reculer de 5,5 % cette année, une récession certes, mais encore loin du ralentissement qu’un grand nombre d’économistes qualifierait de dépression. Le dollar américain vaut aujourd’hui environ deux millions de rials, avec de nouvelles baisses attendues à mesure que l’économie générale se dégrade. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une inflation dépassant 70 % cette année. L’indice de misère du pays, qui additionne inflation et chômage, dépassera les 90 %.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a récemment averti les Iraniens que le coût cumulé de la guerre, les sanctions américaines et le blocus naval leur coûte cher. Les importations et les exportations ont chuté de 35 %, sans perspective de répit. Les Iraniens n’avaient pas besoin d’entendre cela pour comprendre le coût de la guerre pour eux. Les prix alimentaires ont flambé, les prix de la viande et des produits laitiers ayant augmenté de 90 %, rendant ces denrées et d’autres biens inaccessibles pour la majeure partie de la population. La pauvreté en Iran atteint désormais 36 %.

Dans les guerres américaines dans la région au cours des 30 dernières années, l’horloge américaine a toujours tourné plus vite que celle de ses adversaires; c’est‑à‑dire que la pression politique sur les États‑Unis pour une résolution était bien plus forte que celle exercée sur leurs adversaires. Cette guerre pourrait s’avérer une exception, à condition que Donald Trump ait la patience d’attendre.

Le bilan de la guerre après six mois semble fortement en faveur des États‑Unis. Néanmoins, les dirigeants iraniens demeurent résolus à atteindre leurs objectifs de guerre : imposer des péages pour le passage des navires dans le détroit d’Ormuz, obtenir des réparations de guerre des États‑Unis (au moins 300 milliards de dollars) et plus, le retrait de toutes les bases américaines de la région, la fin immédiate et permanente de toutes les opérations militaires, y compris au Liban, et la levée immédiate du blocus américain.

Les dernières sanctions américaines font mal, mais pas assez

L’Amérique a intensifié la douleur économique à la fin août avec l’annonce du secrétaire au Trésor Scott Bessent de l’« Opération Paria Économique ». Il l’a comparée à un « D‑Day économique », oubliant que l’invasion historique de la Normandie en 1944 rassembla des dizaines d’alliés américains. Bessent ne mentionna pas l’éventuelle participation d’autres pays à ces nouvelles sanctions contre l’Iran. Ce serait là une lacune majeure du plan et son impact sera bien moindre que ce que Trump et Bessent en annoncent.

Les sanctions fonctionnent surtout lorsqu’elles regroupent de nombreux pays, comme ce fut le cas pour les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’apartheid en Afrique du Sud, l’Irak sous Saddam Hussein et l’Iran avant le JCPOA. Les sanctions supplémentaires de l’administration américaine exerceront une pression accrue sur l’Iran, mais la République islamique s’est montrée experte dans l’évitement, ayant mis au point de multiples systèmes d’évasion depuis 1979.

En outre, l’annonce de Bessent s’est arrêtée avant d’imposer des sanctions secondaires complètes. Il s’agit de sanctions qui visent les entreprises, individus et entités qui font des affaires avec des pays ou des entreprises sanctionnés, même s’ils n’ont aucun lien avec les États‑Unis. Les plus efficaces parmi elles seraient contre des opérateurs chinois important du pétrole iranien sanctionné et contre les banques tierces qui gèrent leurs transactions financières. En fait, ces entreprises furent responsables de l’achat de 90 % des exportations pétrolières iraniennes avant l’imposition du blocus américain. Bessent semble réticent à bouleverser la détente économique entre les États‑Unis et la Chine telle qu’elle est en place. Donc, sans ces sanctions secondaires globales, n’attendez pas que l’Iran souffre davantage que ce qu’il endure déjà.

Cela suggère que l’arsenal économique américain, aussi redoutable soit‑il, pourrait se heurter aux mêmes défis que son appareil militaire en Iran. Le stock d’armes épuisé du pays est devenu un obstacle à une action militaire soutenue contre l’Iran. En pratique, les États‑Unis manquent d’options. Trump a choisi la seule voie qui s’offre à lui : poursuivre les sanctions économiques telles quelles et maintenir le blocus naval, qui pourrait être plus nuisible à long terme.

L’Iran croit en sa propre rhétorique

Cela ne se traduisait toutefois pas par une victoire pour l’Iran. Il lui faut encore reconstruire les infrastructures du pays et redresser son économie. Pour cela, il lui faut une importante infusion de capitaux étrangers. Sous les sanctions actuelles, cela est impossible. Il lui faudra que les États‑Unis et d’autres grandes puissances sanctionnantes, comme l’UE, assouplissent ces sanctions.

À l’exception de quelques flambées sporadiques dans les tensions militaires, la pression sur les marchés pétroliers mondiaux semble s’atténuer. Chaque semaine, davantage de producteurs pétroliers arabes du Golfe exportent une plus grande partie de leur pétrole, dépassant désormais 40 % des niveaux d’avant la guerre, en utilisant des itinéraires alternatifs, en franchissant le blocus iranien ou en naviguant sous escorte navale américaine. Par ailleurs, consommateurs et producteurs s’adaptent à ce nouvel ensemble de conditions. D’autres producteurs accroissent leur production, et les consommateurs ajustent leurs habitudes de consommation et se tournent vers des carburants alternatifs. Plus l’Iran retarde l’issue d’un accord avec les États‑Unis, moins efficace sera l’arme pétrolière dont il dispose actuellement. Il est peut‑être déjà près de transformer le Détroit d’Ormuz en une matraque douce au mieux.

Les choses ne peuvent véritablement s’améliorer pour l’Iran et son économie, et surtout pour son peuple, sans un allègement des sanctions et la levée du blocus américain. Cela ne peut se produire que si l’Iran et les États‑Unis reprennent des négociations sérieuses. Le Protocole d’accord conclu en juin offrait à l’Iran tout cela et l’accès à une partie des quelque 100 milliards de dollars d’actifs gelés détenus dans des banques étrangères. Mais pour remettre cela sur les rails, l’Iran devra abandonner son système de péage pour le détroit d’Ormuz et accepter des négociations sérieuses visant à limiter son programme d’armement nucléaire.

La République islamique reste réticente à faire cela. Elle ne veut pas faire une faveur à Donald Trump en cédant à ses demandes, d’autant plus que les élections de mi‑mandat américaines approchent à moins de deux mois.

Un motif d’obsession

Cela s’inscrit dans un schéma d’obsession vengeresse apparent chez l’Iran, qui remonte à 1953. Le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh n’arrivait pas à trouver un compromis avec le gouvernement britannique sur la nationalisation de la Anglo‑Iranian Oil Company. Des efforts répétés des États‑Unis et d’autres, y compris le FMI et la Banque mondiale, furent vains. Le président américain Harry Truman, dans son bref de fin de mandat au président entrant Dwight Eisenhower, lui dit : « Les Iraniens semblent plus obsédés par le fait d’embarrasser les Britanniques que par la résolution de leur crise économique croissante. » Eisenhower échoua aussi à réunir les Britanniques et les Iraniens à la table, et la situation économique s’est encore envenimée. Les Américains, poussés par la Grande‑Bretagne et craignant l’effondrement du gouvernement et le chaos politique dans la nation la plus importante du Moyen‑Orient à l’époque, décidèrent d’agir par eux‑mêmes. Ils lancèrent l’opération TPAJAX pour renverser le gouvernement Mossadegh, le remplacer par un Premier ministre plus coopératif et réaffirmer l’autorité du Shah.

Puis, au milieu de la Révolution islamique, la direction iranienne sembla retomber dans une logique de vengeance, cette fois contre le shah déchu puis contre le président américain Jimmy Carter. Refusant de libérer les 52 Américains détenus illégalement et faisant face à des condamnations et des sanctions internationales et à l’effondrement des exportations pétrolières, les dirigeants révolutionnaires refusèrent la libération des otages par esprit de revanche envers la décision de Carter d’admettre le Shah aux États‑Unis pour des soins médicaux. De multiples efforts diplomatiques et de canaux parallèles menés par l’administration Carter et les envoyés d’autres pays échouèrent à influencer les dirigeants iraniens obstinés. Les Iraniens gardaient les otages jusqu’après la défaite de Carter à l’élection présidentielle de 1980 et l’installation de son adversaire victorieux, Ronald Reagan.

Plus de deux années après le début de la sanglante guerre Iran–Irak (1980–1988), le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) proposa la Résolution 540 pour mettre fin à la guerre, que l’Irak accepta. L’Iran refusa, affirmant que l’Irak était responsable de l’invasion. La guerre dura encore près de six années supplémentaires, causant la mort d’environ 1,2 million de personnes parmi les Iraniens et les Irakiens (et probablement davantage) et provoquant des dégâts économiques importants dans les deux pays. Après de lourds revers militaires et de plus grandes destructions économiques, l’Iran finit par accepter la Résolution 598 du CSNU en 1988, selon des conditions largement similaires à celles proposées en 1983.

Aujourd’hui, il semble que la direction iranienne soit de nouveau obsédée par l’apparence même d’un compromis, même au détriment de ses propres intérêts économiques et de sa population. Elle porte une pique sur son épaule; son nom est Donald Trump. Le ressentiment découle de l’initiative initiale des États‑Unis dans cette guerre, du meurtre du précédent Guide suprême et de l’élimination de nombreux membres de la famille de son successeur. La direction actuelle dure de l’Iran paraît animée par une soif de vengeance.

Trump ne quittera le pouvoir qu’en janvier 2029, un laps de temps extrêmement long pour que l’Iran endure sa situation économique actuelle et les souffrances de son peuple. Dans l’élection à venir, Trump laisse entendre que l’élection tourne autour de lui, même s’il n’est pas sur le bulletin. Les électeurs pourraient en effet lui accorder ce pouvoir et rejeter les candidats du parti présidentiel. Suffira-t-il à apaiser la direction iranienne ?

Donald Trump fait preuve d’une patience extrêmement rare, semblant se satisfaire d’attendre que les Iraniens cèdent par le biais de sanctions et du blocus. Les dirigeants iraniens restent intransigeants, refusant de modifier leurs « exigences » envers les États‑Unis.

La patience peu commune d’un leader et l’obsession apparente de l’autre pour la vengeance feront en sorte que les Iraniens et les Américains ne voient pas de fin à ce conflit de si tôt.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.