Qu’est-ce qui explique la montée des partis d’extrême droite en Europe ? Les ressentiments face à la gestion centriste des questions économiques, climatiques et migratoires restent présents, même si l’emploi demeure relativement élevé, que la transition écologique progresse et que l’industrie ait recours à davantage de visas pour ses travailleurs immigrés. La dynamique de la mondialisation occidentale a engendré un nouvel ordre mondial. Désormais, les Européens apparaissent comme des objets de l’histoire plutôt que comme ses acteurs, et l’ethnonationalisme propose un refuge apparemment sûr qui ne peut être dépassé que par une mission collective partagée.
Les trois derniers siècles se distinguent par une singularité historique sans équivalent. Pour la première et peut-être la seule fois, les transformations globales, qu’elles soient sociétales ou liées au climat, ont été largement façonnées par des événements qui se sont déroulés dans une région du monde très limitée et culturellement homogène : l’Europe, et, durant une période plus courte, ses prolongements outre-Atlantique. Nous assistons aujourd’hui au déclin de cette anomalie. Pourquoi l’extrême droite connaît-elle une poussée dans l’ensemble des pays européens ? De manière peut-être surprenante, une partie de l’explication réside dans l’essor de la Chine, de l’Inde et des pays du Sud. L’ethnonationalisme pourrait bien devenir le cadre organisateur commun d’un ordre mondial multipolaire.
Les suspects habituels
Il y a une dizaine d’années, le mot « populisme » envahissait les pages des médias occidentaux. Les formations qualifiées de populistes prospéraient alors. En 2014, le Mouvement 5 Étoiles, parti italien anti-système fondé par le comédien Beppe Grillo, a émergé de nulle part pour accéder au gouvernement. En Espagne, Podemos est passé d’un élan de rue et d’occupation des espaces militants à une présence solide au Parlement, puis au gouvernement peu après. En 2015, Syriza, formation d’extrême gauche, est parvenue à la victoire lors des élections grecques, avant de se trouver confrontée à une impasse avec l’Union européenne. Et en 2016, les partisans du Brexit ont remporté le référendum qui a conduit le Royaume-Uni à quitter l’Union européenne, marquant probablement le point culminant de cette première vague populiste et l’un des actes d’autodestruction nationale les plus marquants de ces dernières années.
Le populisme était alors l’étiquette passe-partout désignant tout mouvement politique qui s’éloignait de l’arc centriste, dominé par les compromis centre-gauche et centre-droit des années 1990 et du début des années 2000. Si l’extrême droite contemporaine présente des traits propres, le rejet du « centre » demeure au cœur de son discours. Nombre des arguments fréquemment avancés pour expliquer son essor actuel résonnent ou se recoupent avec ceux qui servaient à décrire la montée du populisme dans les années 2010. Cependant, ces arguments réclament une actualisation majeure.
L’une des justifications les plus répandues des phénomènes dits populistes reposait traditionnellement sur des considérations économiques. Après la crise financière de 2008, l’Europe a connu des années d’instabilité économique marquée par des crises de la dette en Grèce, en Espagne et en Irlande, accompagnées de mesures d’austérité dans l’ensemble des pays. Les budgets ont été taillés, les économies se sont rétractées et le chômage s’est fortement accru. Au milieu des années 2010, le PIB de nombreux États européens restait en deçà du niveau de 2007. Il était donc fréquent d’estimer que les électeurs pouvaient légitimement se tourner vers les formations extrêmes.
Cependant, la logique économique qui soutenait autrefois les tendances d’extrême droite a aujourd’hui perdu une partie de son effet explicatif. Si l’inflation post-Covid a certes entamé le pouvoir d’achat, l’Europe affiche désormais un taux d’emploi historiquement élevé : quasiment n’importe quel pays, de l’Allemagne à l’Italie, compte des niveaux de chômage exceptionnellement bas. L’économie européenne n’est pas en plein essor, mais elle n’est plus dans une spirale de contraction profonde. Par ailleurs, jusqu’en 2024 au moins, l’austérité a été largement reléguée au second plan, les États européens répondant à la Covid-19 et au choc énergétique provoqué par l’escalade de l’invasion russe en Ukraine par des investissements publics conséquents.
Une autre évolution dans ce cadre explicatif laisse entrevoir une réaction contre la politique climatique européenne. Contrairement aux États‑Unis, l’Europe a pris très au sérieux la transition énergétique, en instaurant un prix du carbone, en renforçant les exigences imposées à l’agriculture, en accélérant le passage vers les énergies renouvelables et en introduisant des systèmes de chauffage domestique plus durables mais plus coûteux. Cette dimension ne relève pas du tout d’un faux problème : les mobilisations d’agriculteurs ont notamment joué un rôle déterminant dans l’ascension de Geert Wilders à la tête du Parlement néerlandais et l’AfD allemande a vivement attaqué la transition énergétique. En même temps, toutefois, le passage de l’Espagne vers les renouvelables — qui a permis de faire baisser les coûts énergétiques en passant du gaz à l’éolien et au solaire — apporte des bénéfices concrets aux citoyens. Même en Italie, bien que la droite ait obtenu un gouvernement, on a vu une frénésie de rénovations immobilières soutenues par des subventions publiques de 200 milliards d’euros pour l’efficacité énergétique.
Beaucoup d’analystes se tournent plutôt vers la question migratoire. Ils affirment que les électeurs réagissent à l’arrivée soutenue de migrants en Europe, à la concurrence accrue pour les biens publics comme les soins de santé, les transports et le logement, ainsi qu’à la crainte de voir une culture nationale homogène se diluer. La réduction du nombre d’arrivées de migrants figure au premier rang de la liste des arguments des partis d’extrême droite. Et pourtant, cette explication demeure insuffisante.
Tout d’abord, il faut inverser le cadre : la nouveauté réside dans le fait que d’anciennes puissances coloniales, porteuses de préjugés raciaux profondément ancrés, ont réussi, en quelques décennies seulement, à bâtir des sociétés parmi les plus ouvertes, multiculturelles et pluriculturelles du monde, sans réactions négatives majeures. Deuxièmement, les endroits où les migrants constituent une part véritablement significative de la population — des villes cosmopolites comme Londres, Paris ou Milan, où jusqu’à 40 % de la population est née à l’étranger — enregistrent les résultats les plus modestes pour l’extrême droite. Troisièmement, lorsque le chômage est bas, l’idéologie selon laquelle « les migrants volent les emplois » perd de son énergie. Bien au contraire, face au déclin démographique, même les gouvernements de droite répondent favorablement aux demandes de l’industrie pour plus de visas de travail (voir Giorgia Meloni).
Économie, climat, immigration : chacune de ces explications porte une part de vérité. Et pourtant, aucune ne s’approche réellement du cœur du phénomène. Pour comprendre les racines profondes de la résurgence de l’extrême droite européenne et en quoi elle diffère des formes plus anciennes de populisme, il faut changer de cadre analytique.
Une Europe provincialisée
Recul et clairvoyance sont les seuls outils pour appréhender pleinement une époque historique. On a tendance à lire 1989 comme l’avènement d’une hégémonie américaine sans partage. Mais le philosophe japonais Kojin Karatani offre une autre clé d’interprétation. Dans The Structure of World History, il affirme que « la situation qui s’est développée après 1990 n’a pas correspondu à l’émergence d’un seul empire américain, mais à l’avènement de multiples empires ». La mondialisation néolibérale conduite par l’Occident a permis au reste du monde d’émerger comme acteur économique, puis politique et, en fin de compte, civilisateur. Le rejet de la mondialisation, apparu comme un phénomène populiste dans les années 2010 et qui s’est durablement répandu au cœur des débats dans les années 2020, correspond à l’objectif assumé par l’Occident lui-même.
L’étude des traces du colonialisme sur les colonisés a été abondante, intellectuellement riche et politiquement chargée. Il existe certes un champ interdisciplinaire majeur autour de ces questions — abordant les effets économiques et politiques ainsi que les phénomènes de traumatisme, d’identité et de psychologie. Mais les effets cognitifs et politiques du déclin de la domination occidentale sur l’esprit des Occidentaux restent peu explorés. Comme l’a rappelé Hannah Arendt, la progression impériale de l’Europe a servi, entre autres, à légitimer les inégalités internes. Autrement dit, des travailleurs et des industriels français appauvris partageaient une certitude commune : leur statut tenait moins au fait d’être colonisés qu’à leur appartenance à la nation et à des privilèges qu’elle leur garantissait. Même bien après la fin du colonialisme, un fossé psychologique persiste entre le « premier » et le « tiers » monde. Même pauvre, un Européen avait accès à des opportunités, des technologies et des libertés dont peu d’autres régions pouvaient profiter. Cette perception de privilège a longtemps servi à préserver la cohésion sociale et a permis aux gouvernements d’étendre les prestations sociales pour apaiser les tensions. Cette double soupape externe d’apaisement tend maintenant à disparaître.
L’Europe est de plus en plus marginalisée et subit un déclin relatif par rapport au reste du monde. Qu’il s’agisse des investissements massifs requis pour soutenir les transitions numérique et écologique, de la nécessité d’une gestion humaine et efficace des flux migratoires, ou encore de la recherche d’un nouveau cadre sécuritaire à l’aube des conflits qui reviennent sur le continent, personne en Europe n’apparaît capable d’imposer sa propre trajectoire sans être influencé par les mouvements mondiaux. Ce n’est pas tant l’économie européenne, la transition climatique ou les flux migratoires qui posent problème en eux-mêmes, mais plutôt l’incapacité des petits États européens provincialisés à les gérer qui provoque un sentiment d’impuissance, de désorientation et d’angoisse.
Face à l’urgence climatique et à l’avènement d’une nouvelle époque de conflits globaux, l’union politique de l’Europe paraît indispensable. À l’heure où les défis planétaires et l’émergence de nouvelles grandes puissances s’imposent, de petits États-nations souvent dépourvus de moyens peinent à suivre une voie autonome et à offrir à leurs citoyens un sentiment de sécurité et de stabilité. Les Européens comprennent, pour la première fois, ce que signifie être les objets de l’Histoire plutôt que ses sujets.
Dans son essai de 1948 Orphée noir, faisant écho à un recueil de poésie noire de Léopold Sédar Senghor, Jean-Paul Sartre évoquait ce « regard qui objective » et qui finirait par provincialiser l’Europe en lui imposant le regard qu’elle porte sur le reste du monde. L’Europe ferait alors l’expérience, selon Sartre, du « choc d’être vue ». C’est face à ce choc, où le monde voit l’Europe et la juge sans grandeur, que l’extrême droite peut brandir la « nation » comme refuge protecteur. Alors que le nationalisme modéré des partis traditionnels s’avérait incapable de réunir le continent et de forger une autorité publique continentale capable de répondre aux multiples préoccupations des Européens, l’extrême droite a pris le relais. Son nationalisme ethnique, ouvert et agressif, propose à ceux qui se sentent menacés et perdus face aux défis de l’ère moderne un abri familier : la nation ethnique.
La nation devient le foyer commun où l’on peut retrouver cohésion, unité, familiarité et un objectif partagé. Le nationalisme contemporain en Europe n’est pas l’expansionnisme juvénile et brutal du fascisme du siècle dernier. Il s’agit du nationalisme des provincialisés, des déclassés et des épuisés. Si les migrants et les minorités demeurent les cibles privilégiées de l’extrême droite, c’est uniquement parce que celle-ci applique une vieille stratégie : dessiner une communauté en excluant ceux qui n’en font pas partie. Se définir en tant que non-migrant, non-homosexuel ou non-libéral renforce un sentiment d’identité civilisée et une unité collective.
Si l’immigration est une question aussi controversée et omniprésente, c’est précisément parce que l’hybridation culturelle de nos sociétés, au-delà des considérations matérielles, nous force à reconnaître un monde qui n’a plus de sens clair pour nous. Le migrant devient alors l’incarnation littérale de notre perte de repères : son corps crie notre déroute du manque de familiarité avec le monde. L’élaboration d’un adversaire extérieur vient compléter cette stratégie ; cet adversaire est généralement décrit comme les « élites libérales » ou « l’Union européenne », qui chercheraient à s’ingérer dans les affaires nationales et à imposer leurs méthodes universalistes.
Un phénomène mondial
Livrés à l’analyse depuis l’extérieur de l’Europe, notamment depuis les régions qui portent les cicatrices du colonialisme, on peut ressentir une certaine « Schadenfreude » — ce plaisir coupable qui accompagne parfois les malheurs d’autrui. Toutefois, avant de saluer cela comme une forme de justice postcoloniale, il faut reconnaître que les grandes mutations technologiques, sociales et géopolitiques qui secouent le monde nourrissent une montée des attitudes ethnonationalistes à l’échelle planétaire.
Pour illustration, on peut se pencher sur les réflexions du philosophe chinois Zhao Tingyang concernant l’état du monde. Dans Tianxia, publié en 2016, il met en lumière une « provincialisation » de toutes les formes politiques, qu’elles proviennent d’un Occident en déclin ou d’un Orient en plein essor. Les flux financiers et les technologies de l’information tissent une toile qui emprisonne les États et les soumet pas à pas, les mettant sous pression et les dépossédant de leur autonomie. Selon lui, ce sont les nouvelles puissances autoritaires qui émergent. Zhao décrit un monde qui devient de plus en plus indépendant des États-nations et qui s’organise autour d’un réseau de forces, de structures et de flux échappant au contrôle de tout pouvoir politique nationalisé, ce qui provoque chez les citoyens un sentiment d’impuissance. La crise climatique illustre sans doute le mieux cette dynamique, aggravant l’anxiété, la dépression et le déni. Dans les pays du Sud, les attentes de croissance économique déçues, exacerbées par les inégalités croissantes, jouent un rôle similaire.
Alors que Zhao plaide pour imaginer de nouvelles pratiques cosmopolites, les nationalistes affirment au contraire que le salut passe par le réinvestissement dans leur propre culture, leur fierté identitaire et leur exultation nationale, afin de reprendre le contrôle. Dans le monde postcolonial, cette argumentation est omniprésente et tenace. Comme le soutient le nationaliste chinois Zhang Weiwei, des puissances comme la Chine, la Russie et l’Inde constituent des civilisations uniques qui en ont assez de voir l’Occident leur imposer ses valeurs sous couvert d’universalité. Désormais, les anciennes puissances colonisées peuvent se libérer de l’emprise occidentale et goûter au fruit précieux de la liberté : modeler leur propre vision du monde en s’appuyant sur leur tradition.
Ainsi, alors que l’Occident se voit comme un défenseur du chaos migratoire et restreint les déplacements comme un outil de contrôle, le « Sud global » adopte un discours de fierté et d’indépendance qui résonne avec le même désir de maîtrise sur un monde instable. Quand le vernis rhétorique ne suffit plus à masquer les divisions internes et les promesses économiques non tenues, les actions suivent : tensions en mer de Chine, ingérences néo-ottomanes ou agressions militaires d’un Russie appauvrie et corrompue.
Les nationalistes chinois, indiens ou européens convergent finalement sur une idée : chaque identité culturelle mérite son propre territoire pour se développer. En ce sens, l’extrême droite européenne se situe dans la continuité d’un réveil autour de la spécificité civilisationnelle qui accompagne l’émergence d’un monde multipolaire. Les nationalistes européens reconnaissent que leurs pays ne constituent plus un seul et unique monde, mais une civilisation parmi d’autres, et ils saisissent l’opportunité de forger une communauté nationale homogène et étroitement contrôlée, confinée à l’intérieur de frontières, porteuse d’un sens propre pour les habitants « authentiques ». Dans ce cadre, aucune force extérieure ne peut être moralement légitime pour s’immiscer dans cette unité civilisationnelle, que ce soit au nom des droits humains universels dans le cadre de l’Union européenne ou des principes de l’État de droit en Hongrie.
Interdépendance radicale
La montée d’une extrême droite provincialisée et ethnonationaliste en Europe illustre un malaise plus profond et une transformation structurelle des rapports mondiaux. Pour reprendre les mots de Walter Benjamin, derrière chaque fascisme contemporain se cache une cosmopolitique défaillante. La division de l’humanité en tribus nationales et l’effacement progressif des institutions internationales, sans plan réaliste pour les réformer et les étendre, empêchent toute politique et, par extension, toute société, de se projeter vers l’avenir avec assurance. Le résultat est un retour généralisé à la nation homogène, à l’échelle planétaire.
Au final, le combat qui se profile consiste à proposer une articulation progressiste (et non réactionnaire), humaniste (et non nationaliste) du monde multipolaire qui prend forme. Un monde où un passé impérial et unipolaire ne se transforme pas en une multiplication de nationalismes et d’identités civilisationnelles cloisonnées, mais se développe en une civilisation porteuse d’objectifs collectifs qui peut mobiliser l’humanité pour relever les grands défis du XXIe siècle.
L’Union européenne, qui aspirait à dépasser les querelles nationales pour unir les peuples au-delà des frontières, devait être le phare et la métaphore d’un tel mouvement. L’Europe aurait pu devenir (et peut encore devenir) un laboratoire pour une nouvelle forme de politique planétaire. Pour y parvenir, elle doit enfin trouver le courage et l’ambition de s’unir de manière significative. Ce n’est pas seulement une question d’intérêt économique, comme le suggère Mario Draghi, mais une interrogation plus fondamentale : allons-nous ouvrir une nouvelle ère de l’histoire humaine ou permettre le triomphe mondial de l’ethnonationalisme ?
Le mouvement écologique a longtemps reconnu l’interdépendance radicale entre l’humanité et la nature, ainsi qu’entre les individus. Cette interdépendance est aujourd’hui manifeste tout en révélant les conséquences dramatiques de notre incapacité à la négocier. Face à l’urgence d’imaginer de nouvelles configurations politiques ambitieuses mais pragmatiques pour notre monde, l’écologie politique peut rappeler comment s’attaquer aux causes profondes de la montée de l’extrême droite. Il s’agirait de bâtir une humanité future capable de coexister pacifiquement avec la planète et entre les êtres humains, où qu’ils se trouvent.

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