Dominique Barthier

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FIMI et l’avenir de l’élargissement de l’UE : enjeu de sécurité ou filtre politique ?

Avec près de 6 000 articles pro-Kremlin publiés chaque mois en Bulgarie par l’écosystème Pravda, ce petit État des Balkans est exposé de manière disproportionnée à l’influence étrangère. À l’approche des élections législatives, Sofia a, pour la première fois, officiellement sollicité l’assistance de l’UE dans le cadre du Digital Services Act (Règlement sur les services numériques, DSA) pour contrer l’ingérence russe. Après la défaite du Premier ministre Viktor Orbán en Hongrie, le Premier ministre bulgare désigné, Rumen Radev, pourrait émerger comme une nouvelle figure susceptible d’intéresser le Kremlin, suscitant des inquiétudes quant à une ingérence encore plus agressive dans les élections bulgares.

Mais la Bulgarie n’est pas un cas isolé. Partout en Europe, et particulièrement parmi les pays candidats à l’UE, la manipulation et l’ingérence informationnelles étrangères (FIMI) sont devenues l’un des prismes déterminants par lesquels la stabilité politique et la résilience démocratique sont évaluées. La FIMI est définie par le Service européen pour l’action extérieure comme :

« Une pattern de comportement majoritairement non illégal qui menace ou peut impacter négativement les valeurs, les procédures et les processus politiques. Cette activité est de nature manipulatrice et conduite de manière intentionnelle et coordonnée. Les acteurs de cette activité peuvent être des acteurs étatiques ou non étatiques, y compris leurs mandataires, à l’intérieur comme à l’extérieur de leur territoire. »

Lorsqu’on évoque l’élargissement de l’UE, la FIMI est mentionnée dans les rapports du paquet d’élargissement 2025 de la Commission européenne. Dans les pays candidats de la région Danube et d’Europe centrale, elle est présentée comme la menace ultime en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense. Dans le Moldova Report 2025 — le troisième pays le plus exposé à la FIMI — les termes liés à la FIMI apparaissent presque aussi souvent que « l’État de droit », pilier de l’adhésion à l’UE. Mais il y a un hic : la résilience face à la FIMI n’est pas un critère officiel d’adhésion. Alors, est-il légitime que cette préoccupation croissante devienne une règle non écrite ? Ou s’agit-il simplement d’une justification commode pour maintenir l’élargissement de l’UE hors de portée de manière permanente ?

FIMI: un défi pour l’élargissement

Il ne fait aucun doute que la FIMI n’est pas seulement une menace sécuritaire mais aussi un défi pour l’élargissement de l’UE. Les effets de la FIMI influent directement sur les exigences clés des critères de Copenhague (les règles qui déterminent l’éligibilité d’un pays à rejoindre l’UE). Elle mine les institutions démocratiques en sapant la confiance dans les élections, les médias indépendants et les administrations publiques, qui sont tous essentiels pour l’appréciation d’une préparation à l’adhésion.

La FIMI promeut aussi des récits géopolitiques alternatifs qui encouragent l’alignement avec des acteurs comme la Russie et la Chine, réduisant ainsi le soutien à l’intégration européenne et affaiblissant la convergence avec les normes de l’UE.

L’impact est particulièrement visible dans les Balkans occidentaux (WB), où le premier thème de la désinformation entre juillet et septembre 2025 était largement axé sur des récits anti-EU. La désinformation présentait majoritairement l’UE comme se comportant de manière fasciste envers les pays des WB, évoquait des biais religieux dans les décisions d’élargissement et encadrait la politique de l’UE comme motivée par une frustration envers la Russie. Ces récits érodent fortement la confiance du public dans le processus d’adhésion. En conséquence, la FIMI ne diminue pas seulement le soutien public à la citoyenneté européenne mais affaiblit aussi les incitations politiques domestiques à engager des réformes et à boucler les chapitres d’adhésion.

Dans ce sens, la FIMI peut ralentir ou bloquer le processus d’élargissement. Dans les cas extrêmes, on pourrait soutenir que progresser vers l’adhésion dans de telles conditions « compromettrait l’intégrité du processus décisionnel de l’UE et la durabilité de son fonctionnement ».

FIMI : le critère non écrit en plein essor

Malgré cette réalité, absente des critères de Copenhague et non expressément intégrée dans l’acquis communautaire, la FIMI ne s’intègre pas formellement dans un seul chapitre d’adhésion. Or, dans la pratique, elle est devenue une préoccupation transversale récurrente dans les rapports du paquet d’élargissement 2025 des pays candidats.

Ces rapports montrent que la FIMI est abordée dans plusieurs chapitres de négociation : chapitre 10 ( transformation numérique et médias), chapitre 23 (pouvoir judiciaire et droits fondamentaux, liés aux questions de liberté d’expression, de liberté de rassemblement et d’association, de mise en œuvre de la législation et des institutions, de radiodiffusion publique et d’Internet), chapitre 24 (justice, liberté et sécurité, lié à la lutte contre le terrorisme et à la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent), chapitre 28 (protection des consommateurs et de la santé) et enfin le chapitre 31 (politique étrangère, sécurité et défense).

Voici le paradoxe : si la FIMI n’est pas formellement codifiée comme critère d’adhésion, elle fonctionne néanmoins comme tel dans la pratique, en influençant l’évaluation européenne sur plusieurs domaines politiques. Le paradoxe se creuse lorsque l’on observe les actions de l’UE, qui traduisent de façon persistante l’absence d’une vision stratégique globale sur le lien entre l’élargissement et la lutte contre la FIMI.

Les règles d’élargissement ont été conçues pour des blindés et des traités afin de saisir les préoccupations de sécurité étatique et diplomatique traditionnelles, et non pour des trolls et des algorithmes. Alors, où s’insère la FIMI dans tout cela ? L’UE semble traiter les menaces hybrides du XXIe siècle avec un outil d’adhésion du XXe siècle.

Le risque que la FIMI devienne un outil politique sélectif

Cette ambiguïté juridique et empirique laisse une marge d’action considérable à la FIMI pour servir d’outil politique sélectif plutôt que de critère objectif d’adhésion. Si l’élargissement doit rester un « processus strict, équitable et fondé sur le mérite, basé sur des progrès objectifs », comme la Commission européenne l’a à plusieurs reprises souligné, quels sont alors les critères objectifs et mesurables employés pour évaluer la résilience face à la FIMI ?

Cette insistance croissante sur la FIMI comme obstacle à l’élargissement est d’autant plus inquiétante que deux des cinq pays les plus touchés par la FIMI en 2025 sont des États membres de l’UE : la France (deuxième place) et l’Allemagne (quatrième place). Cela illustre que la FIMI n’est pas seulement un défi externe affectant les pays candidats, mais aussi une vulnérabilité structurelle au sein même de l’UE. Et pourtant, ce mot d’ordre est de plus en plus invoqué pour justifier le ralentissement ou la complication des négociations d’élargissement.

Parallèlement, certains pays candidats, notamment la Moldavie, ont développé des capacités remarquables pour contrer la FIMI, au point que la Moldavie présente désormais cette résilience comme un atout dans sa trajectoire d’adhésion à l’UE. « La connaissance durement acquise et les solutions testées sur le terrain face aux menaces hybrides russes » démontrent que ce qui compte n’est pas l’exposition d’un pays à la FIMI, mais l’efficacité de ses mécanismes de réponse. » Cette observation a également été soulignée dans le rapport de la Commission l’an dernier, aux côtés d’exigences de réforme supplémentaires et sans fin. En ce sens, la Moldavie illustre comment la FIMI peut contribuer à la sécurisation de l’élargissement en justifiant des conditions plus strictes et une progression plus lente des négociations.

La FIMI est, bien entendu, un défi pour l’élargissement. Toutefois, il semble aussi que la FIMI transfère commodément la responsabilité de l’élargissement vers les pays candidats, permettant ainsi à l’UE d’inscrire le faible progrès dans des termes tels que « ils ne sont pas prêts » plutôt que « nous ne voulons pas ». Bien que la FIMI ne soit clairement pas la seule raison de la stagnation du processus d’élargissement, elle est devenue un exemple particulièrement commode.

[Kaitlyn Diana edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.