Peter Isackson, directeur de la stratégie chez Fair Observer, et John Kiriakou, ancien analyste de la CIA et lanceur d’alerte, analysent la relation entre les services de renseignement, la présidence et les médias. La discussion tourne autour d’une question sans détour: les agences de renseignement, telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, sont-elles compatibles avec une gouvernance démocratique ? Fort de son expérience personnelle et de cas historiques, Kiriakou soutient que le secret, l’inertie bureaucratique et les incitations politiques ont éloigné les services américains de toute reddition de comptes démocratique.
Accès des médias, pression et propagande
Kiriakou démarre par ce qu’il considère comme la preuve la plus claire de l’érosion démocratique: la relation entre les agences de renseignement et les médias. Il cite une requête déposée en vertu de la Freedom of Information Act par le journaliste américain Jason Leopold, qui a révélé une correspondance étendue entre le Bureau des Affaires publiques de la CIA et des journalistes américains. Parmi les exemples les plus frappants figurait le correspondant national sécurité de NBC, Ken Dilanian, qui envoyait des brouillons d’articles à la CIA pour validation avant publication, permettant à l’agence de supprimer ou d’ajouter des éléments.
Kiriakou raconte également un épisode impliquant un jeune journaliste d’enquête qui a abandonné une enquête après que la CIA l’a averti que sa publication mettrait fin à l’accès à des briefings hors registre et à des événements sociaux informels. Cette dynamique illustre comment le journalisme d’accès remplace l’examen indépendant. Comme le rappelle Kiriakou, « la propagande de la CIA dans l’espace public n’est pas compatible avec la démocratie ».
Isackson réplique légèrement, suggérant que les médias portent aussi la responsabilité d’accepter de telles contraintes. Kiriakou est partiellement d’accord mais insiste sur le fait que le problème est structurel: les agences de renseignement cherchent à influencer par leur conception, et la presse a largement échoué à résister. Il élargit la critique au-delà des États‑Unis, affirmant que les environnements médiatiques en France et au Royaume‑Uni sont même plus contraints par des pressions juridiques et politiques.
Présidents et les limites du contrôle
La discussion se déplace ensuite vers la relation entre la CIA et la présidence. Isackson demande si les présidents commandent vraiment les agences de renseignement ou si l’équilibre des pouvoirs tend souvent à l’inverse. Kiriakou refuse de donner une réponse unique, la relation variant selon les administrations. Certains présidents, comme George H. W. Bush, entretenaient des liens étroits avec l’agence, tandis que d’autres étaient gérés ou ignorés par elle.
Kiriakou met en lumière le président américain Harry S. Truman comme exemple Avertisseur. Truman a signé la National Security Act de 1947, qui créait la CIA, mais s’est ensuite publiquement plaint que l’agence avait échappé au contrôle présidentiel. Kiriakou raconte comment l’éditorial critique de Truman dans The Washington Post, peu après l’assassinat du président John F. Kennedy en 1963, a disparu des éditions ultérieures sous la pression de la CIA, renforçant la perception d’une autonomie institutionnelle.
Il relate aussi une histoire qu’il a entendue de Robert F. Kennedy Jr., alors secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, fils du procureur général Robert Kennedy senior: après l’assassinat de JFK, son père aurait confronté le directeur de la CIA, John McCone, en lui demandant si son équipe avait une part dans l’affaire. McCone aurait répondu avec une certaine incertitude, confirmant les soupçons de longue date sur l’implication des services de renseignement à un niveau individuel. Bien que l’assassinat n’ait probablement pas été une opération officielle de la CIA, cet épisode illustre pourquoi l’agence a inspiré la crainte chez les responsables politiques pendant des décennies.
L’État profond et la gravité bureaucratique
Partant du contrôle présidentiel, la discussion s’élargit à ce que Kiriakou désigne comme « l’État profond », qu’il définit comme la bureaucratie permanente de la sécurité nationale. Il soutient que cet appareil limite la capacité de n’importe quel président à opérer des réformes significatives, peu importe l’intention. En revenant sur la nomination du vétéran diplomate Bill Burns au poste de directeur de la CIA, Kiriakou admet qu’il avait initialement espéré que Burns freinerait les dérives de l’agence.
Or, Kiriakou affirme que Burns s’est fondu dans la culture opérationnelle de la CIA après le 11 septembre. Burns est devenu le diplomate de crise de facto de l’administration tout en présidant une agence engagée dans la guerre des drones, les renditions et la surveillance domestique. « Il existe vraiment quelque chose comme un État profond », déclare Kiriakou, ajoutant que les étiquettes comptent moins que le comportement institutionnel.
Kiriakou est particulièrement critique envers les choix de leadership sous le président Donald Trump, citant l’ancien secrétaire d’État Mike Pompeo et l’ancienne directrice de la CIA Gina Haspel comme preuves que la continuité structurelle prévaut sur les disruptions électorales. Selon lui, réformer nécessite à la fois un président actif et un Congrès docile, une combinaison qu’il voit comme de plus en plus improbable.
Assassinat, secret et lanceurs d’alerte
Enfin, Kiriakou et Isackson abordent le fait que des pratiques exceptionnelles soient aujourd’hui normalisées. Kiriakou explique que l’Executive Order 12333, signé par le président Ronald Reagan en 1981, interdisait autrefois les assassinats mais a été amendé après le 11 septembre pour autoriser les éliminations ciblées d’individus jugés menacants. Il décrit la manière dont ces pratiques sont devenues routinières sous le président Barack Obama grâce à des réunions hebdomadaires sur des « listes de mise à mort » impliquant des avocats de la CIA et du Conseil de sécurité nationale.
Kiriakou aborde également les « Zero Units » en Afghanistan, des équipes conjointes de la CIA et des forces spéciales chargées d’assassinats et d’enlèvements. Ces postes soulignent comment les agences de renseignement ont adopté des rôles paramilitaires. Sur le plan analytique, la CIA a à plusieurs reprises échoué à anticiper les grands événements mondiaux, même si sa capacité opérationnelle à mener des actions létales s’est accrue.
La conversation se conclut sur le thème du lanceur d’alerte et du contrôle de l’information. Kiriakou rappelle sa propre poursuite en vertu de l’Espionage Act de 1917 et note que davantage de personnes ont été poursuivies pour des contacts médiatiques sous Obama que sous toutes les administrations précédentes réunies. Ce glissement reflète un changement culturel plus profond, dans lequel l’information elle-même est perçue comme une menace.
Pris dans leur ensemble, les échanges dressent un tableau sombre de services de renseignement opérant avec une supervision limitée, façonnant les récits médiatiques et exerçant une autorité létale dans le secret. La question de savoir si la démocratie peut coexister avec le secret permanent demeure une interrogation ouverte et urgente.
[Lee Thompson-Kolar édité cet article.]
Les opinions exprimées dans cet article/vedio relèvent uniquement de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Fair Observer.
Le post FO° Talks: Does the CIA Control American Presidents and Media? John Kiriakou Explains a été publié pour la première fois sur Fair Observer.
