De la manipulation dans la sphère privée à la stratégie politique : l’expansion du concept de gaslighting
À l’origine, le terme de « gaslighting » désignait principalement les mécanismes d’abus et de manipulation au sein des relations de couple. Cependant, au fil du temps, son usage s’est largement étendu à l’analyse politique et collective. Mais que signifie cette évolution du privé vers le domaine public ? Quelle est la portée de cette transformation conceptuelle dans la compréhension de notre société contemporaine ?
J’ai entendu pour la première fois parler de « gaslighting » lors d’une conversation avec une amie britannique en 2019. Nous discutions d’un couple : la femme doutait soudainement de ses propres souvenirs, se surprenant à vérifier ses appels et ses messages pour confirmer si ses souvenirs correspondaient à la réalité. Pour mon amie, il ne faisait aucun doute : notre connaissance était victime de gaslighting.
Définition psychologique du gaslighting par une experte américaine
Selon Robin Stern, psychanalyste américaine et auteure de « The Gaslight Effect Recovery Guide » (Rodale Press, 2007 et 2023), le gaslighting est « une forme puissante, insidieuse et souvent dissimulée de manipulation psychologique, qui, sur une période prolongée, sape la confiance d’une personne en sa perception, son jugement, et dans certains cas extrêmes, en sa santé mentale. Il ne s’agit pas d’une pathologie individuelle, mais d’un phénomène qui prospère sur le terrain émotionnel des relations inégalitaires. »
Elle poursuit : « Bien que le gaslighting puisse toucher tous les sexes, il affecte de manière disproportionnée les femmes, non pas parce qu’elles seraient naturellement plus vulnérables, mais parce qu’on leur a depuis toujours appris à être « gentilles » et à plaire. Le patriarcat a longtemps légitimé l’autorité masculine, tout en discréditant la perception féminine. »
Une mutation du phénomène dans le contexte politique
Ces dernières années, le gaslighting n’est plus seulement une problématique individuelle, mais devient une catégorie d’analyse politique. Il reflète une tendance où des concepts psychologiques sont utilisés pour expliquer des phénomènes collectifs et les dynamiques sociales actuelles. Ainsi, en 2016, le magazine Teen Vogue titrait « Donald Trump Is Gaslighting America », évoquant « ses tentatives systématiques de destabiliser la vérité et de fragiliser le socle des libertés américaines ». Trumps a diffusé de nombreuses fausses informations, sans jamais chercher à les corriger ou à les réfuter. La journaliste Rebecca Solnit a souligné que la victoire de Trump lors de cette année a définitivement conféré au terme de gaslighting une « importance incontournable dans la vie publique ».
Fantasmes de domination masculine : entre psychologie et politique
Le mot trouve ses origines dans la pièce de théâtre britannique Gas Light de Patrick Hamilton, créée à Londres en 1938. Ce chef-d’œuvre, que le roi George VI. fit représenter pour sa reine, raconte l’histoire d’un mari manipulant sa femme en lui mentant et en modifiant subtilement leur environnement – par exemple, en atténuant la lumière de la lampe à gaz – pour qu’elle remette en question sa propre perception et ses capacités psychiques. La version cinématographique, réalisée en 1944 par George Cukor avec Charles Boyer et Ingrid Bergman, reprend ce thème : un homme qui, par des manipulations successives, pousse sa femme à douter de sa santé mentale.
À l’époque, le sujet de la violence conjugale n’était pas encore dévoilé publiquement. Aujourd’hui, plus de 80 ans plus tard, la métaphore du gaslight a dépassé son contexte initial pour désigner une forme spécifique d’abus, à la fois dans les relations interpersonnelles et dans le champ politique.
En 2016, le terme « gaslight » a été désigné par la American Dialect Society comme le « mot le plus utile » de l’année, puis en 2018, il est apparu dans la liste des « mots de l’année » d’Oxford Dictionaries. La même année, le Merriam-Webster Dictionary confirmait cette reconnaissance, soulignant que la recherche en ligne du terme avait augmenté de 1740 % par rapport à l’année précédente. Selon Merriam-Webster, « à l’ère de la désinformation – entre fake news, théories du complot, trolls sur Twitter et deepfakes – le gaslighting est devenu un mot-clé crucial ». En 2016, Oxford Dictionaries avait choisi le mot « post-truth » pour décrire cette tendance à dissimuler la vérité dans notre époque.
Le gaslighting inverse la responsabilité : ceux qui en sont responsables ne nient pas l’existence du problème ; ils le rejettent sur la personne qu’ils manipulent, attaquant sa façon d’être ou de percevoir le monde.
Une utilisation politique qui dépasse la sphère individuelle
Autrefois marginal, cette notion est désormais particulièrement répandue dans le discours politique anglophone. « La démocratisation de la langue psychologique aux États-Unis constitue à la fois une particularité culturelle et un phénomène socio-politique », explique Stern. Selon elle, activisme de masse – du féminisme de second wave à #MeToo – puis l’ascension politique de Donald Trump ont ouvert la voie à l’intégration de ces notions dans le langage quotidien. « Ce qui a débuté dans le monde clinique a envahi la vie quotidienne, les écoles ainsi que les réseaux sociaux et les mouvements de protestation ».
« Alors que le gaslighting interpersonnel déforme la perception individuelle de la vérité, le gaslighting politique vise à déformer ou réécrire la réalité collective d’un groupe social » – Robin Stern
Robin Stern insiste : « Il y a une évolution en marche. La diffusion mondiale de la pensée féministe, l’engagement dans l’activisme numérique, ainsi que l’expérience généralisée de trahison systémique – notamment en politique – ont créé un besoin de langage permettant d’exprimer ce que les gens ressentent instinctivement, même s’ils n’arrivent pas encore à le nommer. »
Le gaslighting est devenu, dans ce contexte, « un mot qui exprime l’inconfort face à la négation de sa douleur, que ce soit par un partenaire ou un gouvernement. Comme pour de nombreux phénomènes sociaux, le vocabulaire du gaslighting peut d’abord circuler timidement, puis gagner en puissance et en influence, devenant un véritable argument critique ».
Une prise de conscience collective et un phénomène en expansion
Le sociologue français Marc Joly, spécialiste au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), partage cet avis : « Il est étonnant de constater que de plus en plus de concepts psychologiques s’imposent, permettant de définir précisément les fonctions psychiques et comportementales des individus ». Ces termes sont aujourd’hui utilisés dans la sphère privée – à l’image d’« hypersensible » – comme dans l’espace public afin de dénoncer des comportements perçus comme déviants ou inappropriés.
Joly a consacré une partie de ses travaux au narcissisme pathologique, qu’il associe notamment à des figures politiques telles que Donald Trump ou Emmanuel Macron. Dans son ouvrage La pensée perverse au pouvoir (Anamosa, 2024), il analyse le cas du président français et affirme que la perversion narcissique en politique reproduit « le fantasme masculin de la domination absolue ». Selon lui, le narcissisme représenterait une réponse au déclin du pouvoir relationnel et politique : « Lorsque des groupes minoritaires ou anciennement minoritaires revendiquent leurs droits, ils mettent à mal la légitimité des groupes dominants, qui doivent alors recourir à de nouvelles stratégies de pouvoir ».
« Que se passe-t-il quand un conjoint conserve une mentalité possessive sans en avoir le droit dans la relation, face à une partenaire qui revendique autonomie, besoins et respect ? » interroge Joly. « Ce déséquilibre relationnel, commun à toutes les formes de domination, se manifeste notamment dans les tensions entre oppresseurs et opprimés. Manipulations par dénégation, scission, dénigrement ou comportements perturbateurs – avec des répercussions à l’échelle sociétale – sont parmi les formes les plus fréquentes du narcissisme en politique ».
Une expérience collective propre aux femmes
En 2023, dans son ouvrage Le gaslighting ou l’art de faire taire les femmes (L’Observatoire-La Relève), la romancière française Hélène Frappat qualifie le gaslighting de « dispositif critique du féminisme ». À travers l’histoire, le cinéma et la politique, elle démontre comment ce mécanisme a été utilisé contre les femmes pour « les faire disparaître », les réduire au silence ou les présenter comme folles ou instables – de la prophétesse Cassandra à Antigone, jusqu’à Britney Spears. Pour Frappat, le gaslighting devient ainsi une expérience collective propre aux femmes.
« Le gaslighting politique est la version collective de la trahison intime », explique Stern. « Alors que le gaslighting interpersonnel déforme la perception individuelle de la réalité, le gaslighting politique cherche à réécrire la réalité collective d’un groupe social. Il ne s’agit pas seulement d’une tactique – c’est une stratégie de contrôle. Le mécanisme psychologique reste le même : nier, détourner, déformer. Mais son envergure est bien plus grande, ses conséquences plus lourdes. »
Lorsque des dirigeants ou des institutions minimisent ou nient des actes de barbarie avérés, ou qualifient de « perturbée » toute voix dissidente, ils ne se livrent pas simplement à de la propagande : ils mènent une guerre pour salir la perception même de la vérité, estime Stern. « Leur objectif est la destabilisation, pas la persuasion ». Alors que la propagande vise à convaincre la population, le gaslighting cherche à la désorienter.
Près de dix ans après son apparition en politique, Donald Trump reste une figure maîtresse de cette stratégie. « Trump nous maintient dans le flou », écrivait Peter Wehner dans The Atlantic, après que des proches du président eurent accidentellement révélé des plans militaires secrets à la rédaction. Au lieu de reconnaître cette erreur, Trump a attaqué la publication et qualifié ses auteurs de pécheurs ou d’incompétents. »
Pour Wehner, lorsqu’un « gaslighter » siège à la Maison Blanche, « les horreurs que subissent habituellement les individus se transfèrent à l’ensemble de la nation ». L’un des objectifs clés consiste alors à ébranler la confiance dans les institutions et à fragiliser la cohésion sociale, pour mieux préparer la voie à des récits autoritaires, conclut-il.
Gaslighting et discours « post-vérité » : une alliance pernicieuse
Le gaspillage de la vérité est étroitement lié à un autre phénomène devenu incontournable ces dernières années : celui de la « post-vérité ». La chercheuse Natascha Rietdijk établit un parallèle entre ces deux dynamiques, car elles démolissent toutes deux notre confiance en nous-mêmes en tant qu’êtres connaisseurs et remettent en question notre autonomie épistémique – notre capacité à juger de la crédibilité des autres.
Tout comme le gaslighting, la post-vérité réduit la vérité à un enjeu secondaire, en privilégiant les appels aux sentiments, aux convictions personnelles, et en reléguant les faits à une place marginale.
Si le gaslighting peut toucher tout un chacun, Rietdijk identifie toutefois certains groupes plus vulnérables : « Les personnes marginalisées dans la société sont davantage exposées, car elles évoluent dans des rapports de domination asymétriques, et ont souvent été socialement conditionnées à manquer de confiance en elles, à être plus humbles ou auto-critiques (notamment les femmes, les personnes âgées ou très jeunes, les personnes en situation de handicap, ou les minorités ethniques). » Ce n’est pas impossible, cependant, pour une personne moins puissante de manipuler une figure d’autorité ; mais ce mécanisme est beaucoup plus rare à se produire.
Les déséquilibres de pouvoir et la méfiance systématique envers la vérité caractérisent également la propagande politique. Néanmoins, aussi subtile soit-elle, une différence essentielle oppose propagande et gaslighting : « La propagande mobilise une base par le biais de l’émotion et de la répétition, tandis que le gaslighting vise à faire perdre confiance à cette même base en sa capacité de jugement, sapant l’un des outils essentiels pour se faire une opinion », précise Stern. En ce sens, le gaslighting politique constitue une forme de violence épistémique : « Il crée une société où la vérité se délite, où les individus doutent de leur équilibre mental et deviennent plus susceptibles aux récits autoritaires. »
Rietdijk ajoute que, contrairement à la propagande, le gaslighting politique ne cherche pas à convaincre ou à modifier un comportement, mais à submerger et déstabiliser, en réduisant la possibilité d’agir (critiquer, résister).
Comment réagir face à cette manipulation ?
Le mécanisme de gaslighting fonctionne lorsque la victime ne parvient pas à le reconnaître. Rietdijk souligne que, si s’opposer à cette pratique dans la sphère privée peut impliquer un risque d’isolement, dans la sphère politique, « l’absence d’isolement est un avantage, car cela favorise la solidarité et le contre-discours collectif ».
Elle insiste aussi sur l’importance de dénoncer sans relâche ce phénomène dès qu’il est détecté. « Refuser de se faire manipuler et adopter un langage alternatif sont des stratégies politiques cruciales. Il vaut mieux, et c’est souvent plus efficace, de construire une narration différente ».
Traduit par Voxeurop
