Les femmes demeurent encore largement invisibles dans le domaine de l’économie
L’univers de l’économie reste un secteur où la présence féminine est remarquablement sous-représentée. Le nombre de femmes occupant le poste de professeur titulaire est alarmant, et leurs perspectives continuent d’être largement ignorées dans la théorie économique dominante. Dans cet entretien, la economiste Edith Kuiper nous parle de son nouveau livre, Une histoire des femmes en économie (Polity, 2022), qui cherche à mettre en lumière ces penseuses économiques féminines, longtemps marginalisées, et encourage une lecture de l’histoire de la pensée économique sous leur regard.
Ce qui explique cette injustice envers les femmes économistes
Green European Journal : Votre ouvrage met en avant des figures de femmes économistes qui ont été marginalisées durant plusieurs siècles. Pouvez-vous nous expliquer les raisons profondes de cette injustice ?
Edith Kuiper : La recherche sur la place des femmes dans l’économie s’est surtout concentrée sur le XXe siècle, une période où cette discipline s’est véritablement professionnalisée en tant que science. Pourtant, leur apparition en tant que penseuses économiques remonte à la fin du XIXe siècle. Dans mon livre, je remonte encore plus loin, jusqu’au XVIIIe siècle, car je m’intéresse aux origines mêmes de l’économie politique. Je me suis concentrée sur des auteures, qui n’étaient même pas encore membres des cercles académiques d’économie ou de science politique.
Il faut comprendre à quel point la société occidentale, en particulier en Angleterre, était hiérarchique et patriarcale à cette époque. Les femmes étaient sous le contrôle strict des hommes. La législation instaurée à l’époque les rendait pratiquement invisibles : une femme mariée devenait la propriété de son mari. Elle perdait ses droits de propriété, celui de ses enfants, de son héritage. Le mari prenait toutes les décisions juridiques à sa place.
Et cette exclusion ne commençait pas seulement après le mariage. Déjà, à l’époque, les femmes ne pouvaient pas vraiment accéder à l’éducation, sauf pour une petite élite aristocratique. Certaines étaient autorisées à suivre des cours avec leurs frères lorsque le tuteur venait à leur domicile. La situation avait des conséquences radicales : l’absence d’éducation empêchait toute capacité à lire, écrire, connaître ses droits, se défendre légalement, ou même participer aux conversations intellectuelles ou obtenir un emploi décent. Face à cette situation, organiser leur vie devenait extrêmement difficile.
L’accès à l’éducation par le biais des tutors masculins : une porte d’entrée?
Au XVIIIe siècle, celles qui parvenaient à recevoir une éducation pouvaient ensuite œuvrer à leur tour pour l’émancipation des autres femmes. Certaines, comme Sarah Trimmer, une auteure britannique renommée de littérature enfantine, ont publié des ouvrages précisant l’importance de l’instruction. Son livre, destiné à un public féminin, expliquait comment créer une école. Beaucoup de travaux économiques de femmes à cette époque s’adressaient aussi à d’autres femmes, dans une volonté de sensibilisation et de partage.
Pourquoi viser d’abord d’autres femmes et non la société en général ?
À cette période, le genre structurait profondément la vie de chacun. Les hommes occupaient le secteur public et contrôle l’économie, tandis que les femmes étaient confinées à leur sphère privée, dépourvues d’éducation, incapables de gagner leur vie ou de faire carrière. Dans cette configuration, la pensée économique se développait en dehors de leur monde, dans des cercles masculins fermés. Les sujets concernant directement les femmes, leurs intérêts ou leur vie quotidienne, n’étaient pas abordés – ils étaient même souvent tournés en dérision.
Les théories élaborées par Adam Smith, David Ricardo ou encore Thomas Robert Malthus, qui ont posé les bases de la science économique moderne, excluaient totalement la réalité féminine. La révolution marginaliste, qui est venue par la suite, a également renforcé cette exclusion. Elle proposait une approche technique, prenant le capitalisme pour acquis, en s’appuyant sur un agent économique masculin, rationnel, égoïste, considéré comme neutre et universel.
Les femmes ont été exclues des théories qui ont fondé la pensée économique.
Certains penseurs ont prétendu que leurs théories s’appliquaient aussi aux expériences des femmes – mais cela était de leur invention, car aucun d’eux n’avait à leur poser la question. En réalité, les questions liées au rôle des femmes dans l’économie étaient perçues comme déviantes, reléguées au domaine privé, hors du champ de la science économique. Adam Smith lui-même, en excluant le foyer de ses analyses, a nourri cette vision.
Les théoriciens ne se rendaient donc pas compte que bâtir une théorie économique autour de l’idéal d’un homme rationnel, blanc, nanti, ne pouvait pas avoir une portée universelle ?
L’idée principale était que ces théories décrivaient des hommes actifs dans l’espace public, principalement des hommes d’affaires ou des ouvriers. Ce groupe était composé principalement de membres de classes moyennes ou supérieures blanches occidentales, contrôlant la société. Leurs intérêts semblaient donc naturellement représenter ceux de tous. Ils ne voyaient pas la nécessité de remettre en cause cette vision, ni de se questionner sur leur propre position. Cette tradition perdure encore aujourd’hui.
Mais alors, quelles femmes devaient faire exception pour avoir été prises en considération ?
Ce ne sont pas seulement la domination masculine dans l’espace académique ou la marginalisation des femmes qui expliquent leur absence dans l’histoire économique. Nombreuses sont les figures féminines dont le rôle a été reconnu de leur vivant mais qui ont été marginalisées dans les manuels et l’historiographie. Émilie du Châtelet, par exemple, a été longtemps oubliée sous l’image d’une simple amante de Voltaire. Pourtant, elle fut une intellectuelle engagée de la pensée des Lumières françaises. Elle traduisait Newton, Mandeville, et a écrit ses propres réflexions. Mais, à l’instar de beaucoup d’autres femmes, ses travaux ont été ignorés par la littérature historique écrite par des hommes.
Ce qui se cache derrière l’économie, c’est le pouvoir.
Une autre figure notable est Sophie de Grouchy, qui a traduit l’Theorie des sentiments moraux d’Adam Smith en français, en y ajoutant une série de lettres commentées. Ces lettres, riches de ses réflexions, n’ont été traduites en anglais qu’en 2008. En tant que membre de l’aristocratie, elle fréquentait salon, et était très bien connectée. Pourtant, dans l’historiographie économique, ce sont souvent ses époux ou ses collègues masculins qui sont évoqués, alors que son apport personnel est considéré comme peu significatif.
En vérité, l’œuvre de ces femmes abordait souvent des thèmes que l’économie officielle dédaignait : le mariage en tant qu’institution économique, l’éducation, ou encore le comportement du consommateur. C’est une autre raison pour laquelle leurs contributions ont été sous-estimées ou ignorées par les historiens de l’économie.
Une marginalisation encore présente aujourd’hui
Même si de plus en plus de femmes font carrière dans cette discipline au XXIe siècle, leur préséance demeure faible. Elles ne décident pas de la direction que prend la science économique, puisqu’elles restent minoritaires dans le corps professoral. En 2021, aux États-Unis, seulement 15 % des professeurs d’économie étaient des femmes. Ce seuil est encore trop faible pour atteindre une véritable représentation critique, qui serait d’au moins 25 %.
Les femmes restent une exception dans le monde académique, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour la science économique.
Votre parcours personnel dans le monde de l’économie
J’ai d’abord envisagé d’étudier la physique, considérant cette discipline plus ambitieuse, mais mon intérêt s’est finalement tourné vers l’économie. Je suis plutôt du genre à suivre ce que je trouve stimulant, sans toujours mesurer la difficulté. Dans nos sociétés, l’économie fonctionne comme une religion : elle guide nos choix sur qui doit avoir quoi et pourquoi. Je voulais donc comprendre comment pense cette science. Plus particulièrement, j’étais motivée par la question suivante : pourquoi l’économie privilégie-t-elle l’idée de faire produire de la richesse plutôt que de produire du bonheur ?
Dès la première semaine d’études, j’ai compris que l’approche majoritaire en économie était très restrictive, voire risquée. Répéter constamment que les individus sont égoïstes finit par produire cet effet : ils le deviennent vraiment. À l’époque, la majorité des théories était néoclassique, Marx était réduit au silence, et d’autres courants étaient marginalisés ou diabolisés, jusqu’aux années 1990. Il y avait peu d’espace pour développer une autre pensée économique. Une publication portée par des approches alternatives ne recevrait pas la reconnaissance qu’elle mérite. Je me souviens même que le prix Nobel d’Amartya Sen était moqué dans mon département. La domination du néoclassicisme était totale, tant dans la recherche universitaire que dans la politique économique menée par la Banque mondiale ou le FMI. Les mêmes modèles étaient enseignés partout dans le monde, et les critiques n’étaient pas entendues.
Pourtant, nous, un groupe de femmes, avons décidé d’étudier l’économie appliquée aux questions de genre. Mais il était difficile de trouver des ouvrages abordant ces sujets. Ce fut à la fois éprouvant et enthousiasmant. Un jour, j’ai rencontré une collègue, Jolande Sap, qui partageait cette vision sur le genre, le féminisme et l’économie comme moi. Nous avons organisé une conférence internationale. Je suis partie aux États-Unis, où la recherche en la matière était plus avancée, et des universitaires américains sont venus à Amsterdam pour échanger. Ce fut une expérience extraordinaire, car cela nous a permis de connecter des personnes du monde entier – Nouvelle-Zélande, Brésil, Russie – qui voyaient la même chose : que le genre était un facteur structurant dans le développement de la pensée économique.
Pourquoi si peu de femmes ont reçu le Prix Nobel d’Économie ?
Seules deux femmes ont été distinguées par un Nobel : Elinor Ostrom et Esther Duflo. Pourquoi cela ? Même si seulement 15 % des professeurs sont des femmes, il existe déjà suffisamment de travaux pour que davantage de femmes soient reconnues. Y a-t-il également un problème au sein du Comité Nobel ?
Kuiper : Oui, le problème fait partie intégrante de la culture en économie. Il faut s’interroger : qui fait partie du comité ? Quelles sont leurs valeurs ? Certains candidats excellents passent par des années de réseaux et de recommandations, ce qui est difficile pour les féministes économistes, qui manquent de temps ou de relations dans le milieu. Il a fallu plusieurs années à l’équipe du Nobel pour proposer la candidature d’Amartya Sen, malgré son impact considérable sur l’économie du développement. Le comité n’était pas enthousiaste, parce qu’il était de gauche, féministe, voire critique à l’égard de l’économie mainstream. Mais il n’a pas trouvé de motifs valables pour le refuser.
Globalement, le prix Nobel reflète la situation du domaine économique. Je ne pense pas qu’un jour, dans les 20 prochaines années, une femme noire ou d’une autre origine minoritaire sera récompensée. Lorsqu’Elinor Ostrom a été primée, certains comme Gary Becker ont critiqué le fait que l’économie devenait une science sociale ou culturelle, ce qui illustre bien la persistance d’un sexisme tenace.
L’accent mis sur une approche mathématique pour renforcer la crédibilité de l’économie n’est pas une nécessité absolue, selon moi. Contrairement à la physique, l’économie traite d’un construit social et politique. La définition même de ce qu’est l’économie reste floue. Les économistes masculins, depuis toujours, ont exclu de leur champ l’activité domestique des femmes, qu’ils ont considéré comme hors de leur discipline. Dès ses origines, la science économique s’est enracinée dans la domination patriarcale. Elle sert aujourd’hui encore de support à une idéologie qui rationalise les relations de pouvoir. Les économistes ayant une position dominante ont une voix influente dans la société : lorsque 200 économistes disent que le salaire minimum doit augmenter, cela fait la une des journaux.
Quel message tirer de votre livre pour les activistes et les partis progressistes ?
Lors de l’écriture, j’ai pris conscience de l’impact profond du patriarcat sur la pensée économique. Je savais qu’il était puissant, mais je ne réalisais pas à quel point il est fondamental. Pourtant, cette histoire montre que nombre de figures féminines, souvent oubliées, ont contribué à structurer la pensée économique. Leur œuvre remet en question l’idée que l’économie doit être détachée de notre vécu quotidien, qu’elle ne concerne que des sphères abstraites.
Le discours dominant en économie n’est qu’une version parmi d’autres du fonctionnement de l’économie. C’est la plus influente, mais ce n’est pas la seule.
Même si elles ont été effacées des manuels, plusieurs femmes ont été célèbres en leur temps, reconnues par leurs pairs et par le grand public. Pourtant, leurs noms ont été obscurcis, leur importance occultée.
Ce livre veut inspirer autant les individus que les économistes et les politiques à repenser la manière dont ils perçoivent et construisent l’économie — afin de la rendre plus juste. Il invite aussi à prendre conscience que l’économie mainstream n’est qu’une narration parmi d’autres. J’appelle cette théorisation “l’économie du statu quo” car elle est incapable d’aborder de grands changements, comme ceux liés au climat. En intégrant la voix des femmes, notamment des femmes de couleur, on peut apprendre des choses surprenantes. Ces voix doivent être entendues et prises en compte pour comprendre ce qui se passe dans l’économie.
Comment la théorie féministe pourrait-elle aider les écologistes à faire du changement climatique une priorité ?
Historiquement, les luttes féministes et écologistes ont souvent partagé des intérêts similaires, leurs enjeux s’étant souvent trouvés exclues du discours économique conventionnel. Pour les néoclassiques, la nature est une donnée, sans valorisation ni considération. C’est la même logique qui a longtemps minimisé le travail domestique des femmes, considéré comme une activité gratuite et invisible. Ces deux champs de réflexion partagent donc des problématiques proches.
Dans le passé, certains économistes féministes ont hésité à collaborer avec les écologistes, craignant notamment de faire un lien entre la nature et le féminisme, perçu comme essentialiste. Des figures comme Bina Agarwal ont montré que cette association n’était pas constructive. Pourtant, ces dernières années, un constat s’est imposé : il est crucial que les mouvements féministes et écologistes œuvrent ensemble, échangent leurs idées, et se renforcent mutuellement. Des travaux pionniers ont permis de mieux comprendre leurs enjeux communs, comme les causes profondes de leurs problèmes respectifs. À terme, une collaboration étroite pourrait faire entendre une voix plus forte pour défendre un monde plus équitable et respectueux de l’environnement.
