Dominique Barthier

Etats-Unis

La guerre en Iran détruit les économies qui n’auraient pas dû être touchées

Les guerres sont habituellement jugées sur celui qui gagne et sur celui qui perd sur le champ de bataille. La guerre autour de l’Iran ne s’inscrit pas dans ce cadre. Le conflit qui entoure l’Iran produit une forme de résultat différente. Ses effets les plus significatifs ne se limitent pas aux pays qui le combattent. Ils s’étendent au-delà des marchés, des infrastructures et des sociétés, atteignant des États qui ne façonnent pas le conflit et ne peuvent pas le contrôler.

Le résultat est une guerre dans laquelle les conséquences économiques les plus lourdes sont absorbées par ceux qui ont le moins d’influence sur la manière dont elle se termine. Ce n’est pas un effet secondaire involontaire. Cela reflète la manière dont le conflit moderne interagit désormais avec un système mondial interconnecté.

Une guerre qui se déplace à travers les systèmes

La violence de la guerre peut être concentrée dans le Golfe, mais la perturbation ne l’est pas. La pression autour du détroit d’Hormuz, qui transporte une part importante du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, se traduit déjà par une instabilité plus large. Les primes d’assurance pour le transport maritime ont flambé. Les routes des pétroliers ont été ajustées ou retardées. Même des perturbations limitées ont obligé à réacheminer le trafic via des corridors plus longs et plus coûteux. Les marchés de l’énergie ont réagi avec une volatilité qui reflète non seulement les risques d’approvisionnement actuels, mais aussi l’incertitude quant à l’étendue potentielle de l’escalade.

Ces effets ne sont pas linéaires. Ils circulent par les mêmes canaux qui soutiennent l’économie mondiale. Les flux d’énergie, la logistique maritime, les marchés financiers et les chaînes d’approvisionnement réagissent simultanément, mais de manière inégale. Une perturbation à un point du système se propage vers l’extérieur, redessinant les conditions ailleurs.

Les États du Golfe se heurtent à la première couche de cette pression. Les infrastructures, autrefois considérées comme sûres, sont désormais exposées. Les installations pétrolières, les ports et les terminaux maritimes sont de plus en plus vulnérables. Plus crucial encore, les usines de dessalement, qui fournissent la majorité de l’eau potable dans plusieurs pays du Golfe, se présentent comme des vulnérabilités potentielles. Toute perturbation soutenue de ces systèmes affecterait non seulement la production économique mais aussi le fonctionnement quotidien de la vie.

Ces États ne mènent pas la guerre, mais ils ne peuvent s’en éloigner. Leur exposition est structurelle, enracinée dans la géographie et les infrastructures.

Au-delà du Golfe, les effets deviennent moins visibles mais plus complexes.

L’Asie du Sud et du Sud-Est absorbe la couche suivante d’impact. Des pays comme l’Inde, qui dépendent fortement des importations d’énergie, sont particulièrement sensibles à même de modestes augmentations de prix. La pression sur les devises s’accentue à mesure que les coûts d’importation augmentent; l’inflation commence à bouger; les gouvernements doivent faire face à des compromis difficiles entre la stabilisation des prix et le maintien de la discipline budgétaire. Ces pressions n’apparaissent pas d’un coup; elles se construisent progressivement, souvent sans être remarquées au début.

Des évolutions récentes des prix mondiaux du pétrole se traduisent déjà par une hausse des coûts intérieurs dans plusieurs économies asiatiques. Les compagnies aériennes font face à des dépenses de carburant en hausse; les secteurs manufacturiers dépendants des intrants énergétiques ajustent leur production; et les ménages voient leurs coûts grimper, des coûts qui ne peuvent pas être attribués immédiatement au conflit mais qui y sont directement liés.

Il existe également une dimension humaine largement négligée. Des millions de travailleurs migrants originaires du Sud de l’Asie travaillent dans le Golfe. Leurs revenus soutiennent leurs familles et les économies locales d’où ils proviennent. À mesure que l’incertitude augmente, leur situation devient plus précaire. Les lignes aériennes sont perturbées; les primes d’assurance augmentent; la mobilité se fait plus restreinte au moment même où la flexibilité est le plus nécessaire. Ils ne participent pas au conflit. Pour autant, ils font partie des conséquences qui en découlent.

Plus à l’est, les contraintes se resserrent. Le Japon et la Corée du Sud se trouvent à l’extrémité de la même chaîne énergétique, mais avec beaucoup moins de flexibilité. Leur dépendance vis-à-vis des importations d’énergie moyen-orientales n’est pas marginale; elle est structurelle. Une part importante de leurs importations pétrolières transite par les mêmes routes maritimes contestées. Lorsque l’offre se resserre, elles doivent rivaliser pour des sources alternatives, souvent à un coût plus élevé.

Ceci a des effets immédiats: la production industrielle ralentit, la production pétrochimique s’ajuste, et les marchés financiers réagissent à l’incertitude des coûts des intrants et des perspectives de production. Ce qui commence comme un choc énergétique s’étend aux systèmes industriels et financiers. La guerre ne s’étend pas géographiquement au sens traditionnel; elle s’étend à travers les systèmes.

Les économies qui portent le fardeau

L’aspect le plus déterminant de cette dynamique ne réside pas seulement dans l’ampleur de la perturbation, mais dans sa répartition. Les pays qui supportent la plus forte pression économique ne sont pas ceux qui font la trajectoire du conflit. Ils ne définissent pas la stratégie ni n’alimentent l’escalade. Pourtant, leurs économies, leurs infrastructures et leurs populations subissent directement les conséquences. De ceci émerge un déséquilibre structurel difficile à corriger.

Les États-Unis, malgré leur rôle central, sont relativement à l’abri du choc énergétique immédiat. En tant que grand producteur d’énergie, ils subissent les fluctuations des prix différemment. La pression domestique existe, mais elle ne met pas en péril la stabilité systémique de la même manière.

L’Iran, quant à lui, opère déjà sous des contraintes économiques de longue durée. Une pression supplémentaire intensifie les défis existants, mais ne modifie pas fondamentalement les conditions dans lesquelles il évolue.

L’exposition d’Israël est principalement liée à la sécurité, plutôt qu’à une vulnérabilité économique systémique du même ordre.

Les pressions les plus fortes se concentrent ailleurs. Elles se font sentir de façon plus aiguë dans des économies fortement intégrées aux systèmes mondiaux, mais qui n’ont pas la capacité de les influencer. Là, la situation se complique davantage qu’elle ne le paraît au départ.

Si les prix de l’énergie continuent de grimper, les gouvernements des régions concernées devront intervenir. Les subventions pourraient être élargies; les réserves stratégiques pourraient être utilisées; des mesures fiscales d’urgence pourraient être introduites pour stabiliser les conditions intérieures. Ces réponses n’ont pas de coût nul; elles déplacent la pression vers les systèmes financiers.

Plusieurs grandes économies asiatiques disposent de réserves de change importantes, y compris des bons du Trésor américain. En période de tension soutenue, la liquidation de tels actifs peut servir à maintenir la stabilité intérieure. Si cela est entrepris à grande échelle, ces actions transmettront la pression sur les marchés financiers mondiaux, affectant les coûts d’emprunt, la liquidité et les conditions d’investissement.

Un conflit régional commence à générer des conséquences financières mondiales. À ce moment-là, la distinction entre participant et observateur commence à s’estomper.

Un système qui redistribue les risques

Ce qui est en train de se déployer n’est pas une simple perturbation économique. C’est une redistribution des risques à travers un système interconnecté. Les marchés de l’énergie commencent à se fragmenter, alors que différentes régions connaissent des pressions tarifaires et des contraintes d’approvisionnement variables. Les chaînes d’approvisionnement s’ajustent, mais de manière inégale. Certains États peuvent absorber les chocs en utilisant des réserves et la diversification. D’autres font face à des contraintes plus immédiates. Plus le conflit dure, plus ces différences s’accentuent.

Les développements récents suggèrent même qu’une escalade limitée peut avoir des effets disproportionnés. Des perturbations temporaires des routes maritimes ont déjà allongé les délais de livraison et accru les coûts. Les marchés d’assurance se sont ajustés plus rapidement que l’offre physique, amplifiant l’impact économique. Les marchés financiers réagissent non seulement aux conditions actuelles, mais aussi à la perspective d’une escalade supplémentaire.

Avec le temps, cela commence à ressembler à une boucle de rétroaction. L’incertitude augmente le coût. Le coût alimente les réponses politiques. Ces réponses introduisent de nouvelles distorsions. Le système ne se stabilise pas rapidement. Il s’ajuste, mais de manière inégale et souvent avec du retard. Ce n’est pas une perturbation temporaire qui disparaîtra une fois le conflit ralenti. Cela reflète une mutation plus profonde dans la façon dont la guerre interagit avec les systèmes mondiaux. Le conflit n’est plus contenu par la géographie. Il est transmis par la connectivité.

Les économies les plus exposées

Les pays les plus exposés aux conséquences économiques ne sont pas ceux qui prennent les décisions stratégiques ou définissent les objectifs. Et pourtant, ce sont eux qui gèrent l’inflation, stabilisent les monnaies, protègent les chaînes d’approvisionnement et absorbent la pression sociale. Ils portent le coût sans en influencer la cause. C’est ainsi que le conflit moderne fonctionne de plus en plus. Le pouvoir s’exerce en un lieu unique. Les conséquences se répartissent sur de multiples acteurs. Plus un État est éloigné du centre de prise de décision, plus il est susceptible de vivre le conflit comme un choc externe plutôt que comme un processus maîtrisable. Et plus la guerre dure, plus ce schéma s’enracine.

Les guerres demeurent des conflits entre États, mais leurs effets ne se limitent plus à eux. Elles se propagent à travers les systèmes qui relient les économies, les sociétés et les marchés. Et dans ce mouvement, le fardeau ne tombe pas là où le pouvoir est concentré; il tombe là où l’exposition est la plus grande. C’est pourquoi cette guerre ne se contente pas de remodeler l’équilibre des puissances; elle réorganise aussi la distribution de la vulnérabilité. Et ce faisant, elle fait peser le fardeau le plus lourd sur les économies les moins capables d’influer sur l’issue.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.